Portrait d'Henry Barbet (source inconnue)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre deux, Lemaistre et Barbet

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Pour en savoir plus sur M. Séry, Deshommets de Martainville et Bégouën-Demaux, il vous suffit de cliquer ici.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Adrien Lemaistre, Maire du Havre de 1831 à 1848 puis de 1849 à 1853.

Adrien(-François) Lemaistre naît en juin 1783, au Havre. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il est également négociant et issu d’une famille de négociants. Il fait d’ailleurs partie, en 1825, du Conseil d’Administration de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance du Havre. Il en est même le secrétaire adjoint, aux côtés d’André Bégouën-Demeaux, qui en est le président. Il est élu de la Chambre des Députés en février et réélu en juin 1834 jusqu’en 1837. On trouve relativement peu d’éléments sur sa personnalité, ce qui est d’autant plus étonnant que sous son mandat, de nombreux événements ont eu lieu.

Dès la nomination de Lemaistre, Louis-Philippe, nouvellement courronné, se rend au Havre. Un peu embêtés par l’absence de salle digne d’accueillir un roi, les Havrais sont contraints de construire à la hâte une salle de bal provisoire. La même année, une ligne de transports entre Le Havre et New York est créée.

Entre avril et décembre 1832, une épidémie de choléra toucha la Normandie et, de manière bien plus forte qu’ailleurs, l’arrondissement du Havre. Selon un rapport de gendramerie de l’époque, sur 447 malades havrais en 1832, 339 périrent, ce qui équivaut à 76% de l’ensemble des malades, alors que dans le reste de la région, cette proportion était de l’ordre de 50% à 68%. Une seconde épidémie sévit en 1848 faisant 650 morts au Havre.

Au cours du mandat d’Adrien Lemaistre, des travaux importants ont été réalisés : la façade de l’église Notre-Dame est rénovée, l’éclairage au gaz est installé dans les rues de la ville (1835), un nouvel avant-port est créé (1835), le bassin Vauban est creusé (1840), la ville est raccordée à Paris et à Rouen par le chemin de fer (1847).

Lorsque Lemaistre revient à la tête de la ville en 1849, ce n’est plus un roi qui lui rend visite mais le tout premier Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. En 1848, l’abolition de l’esclavage avait changé la donne pour la ville. Ses principales décisions se détournent alors quelque peu du port pour se concentrer autour de l’agrandissement de la ville : de nombreux quartiers sont annexés au Havre.

Chevalier de la Légion d’honneur, Adrien Lemaistre meurt en 1853, à Berne, en Suisse.

Nous avons vu trois maires du Havre et un maire de Rouen. S’il était jusque là bien difficile de trouver des informations de sources sûres concernant les maires de Rouen, ce n’est certainement pas le cas d’Henry Barbet, qui a régné sur la Seine-Inférieure pendant plus de cinquante ans.

Portrait d’Henry Barbet (source seine76.fr)

Henry Barbet, Maire de Rouen de 1830 à 1847.

La famille Barbet est originaire de Bolbec, une petite ville à 30 kilomètres du Havre. Le père de famille, Jacques Barbet, a fondé l’une des 27 indienneries de la ville. Les indiennes, ce sont des tissus peints, d’abord importés d’Inde puis interdits à l’importation pour enfin être réalisés sur le sol européen, notamment à Marseille ou Jouy-en-Josas. Le frère aîné de la famille, Jacques-Juste Barbet, prend la suite de son père et rachète en 1821 les manufactures de toile de Jouy aux héritiers Christophe-Philippe Oberkampf. Il allonge alors son nom en Jacques-Juste Barbet de Jouy.

Le petit frère, Henry, est né trois semaines avant la prise de la Bastille. Impliqué dans les manufactures familiales (il accueille même l’Empereur Napoléon en 1802 et 1810), il devient à trente ans maire de sa ville natale, Déville-lès-Rouen, jusqu’en 1823, lorsqu’il est révoqué pour son opposition à la monarchie de Charles X. Cette première sortie de la scène politique annonce, en fait, une longue et impressionnante carrière.

  • 1830 : Il est Maire de Rouen, après avoir obtenu la démission de « Monsieur de Martainville », au cours des troubles révolutionnaires. Il y reste jusqu’en 1847. La même année, il entre au conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1831 : Barbet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Il est élu député à Rouen par 507 voix sur 790 votants. Il est réélu en 1834, en 1837 puis, pour quelques mois, en 1839.
  • 1836 : Il devient Président du conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1844 : Il retrouve son poste de député jusqu’en 1846, il est promu Commandeur de la Légion d’Honneur.
  • 1846 : Henry Barbet est fait Pair de France.
  • 1863 : Il fait son entrée pour six ans au sein du Corps Législatif, chambre basse créée en 1852 par le Second Empire. Malgré un tel parcours, il ne parvient pas à sa faire réélire, en mai 1869.
  • 1865 : Henry Barbet devient Grand Officier de la Légion d’Honneur.
  • 1871 : Il quitte son poste de Président du conseil général après 35 ans d’exercice.

En préambule de cet exercice d’histoires politiques comparées, on a souligné les limites de l’analyse du mandat de maire. On voit bien ici  l’influence que peut avoir un homme politique, même – on pourrait presque dire surtout – s’il n’est plus maire d’une grande ville.

Sa longévité et son influence, Henry Barbet les doit principalement à des idées sociales bien arrêtées. Pour lui, alors que l’industrie est en train de se développer comme jamais auparavant, il est impensable que des individus ne travaillent pas, d’une manière ou d’une autre. C’est ce qui prendra le nom de « système Barbet ». Depuis le XVIe siècle, les indigents sont regroupés au sein d’ateliers de charité ou de maison de travail. L’idée de Barbet, c’est de faire en sorte de savoir qui sont les personnes qui mendient et de lutter, certes un peu contre leur pauvreté, mais surtout contre la duperie dont seraient victimes ceux qui leur donnent l’aumône le dimanche matin devant le parvis d’une église de Rouen alors que les mendiants l’ont déjà reçu la veille sur le parvis d’une autre église. Il s’agit que la « Ville aux cent clochers » ne transforme pas en ville aux cent clochards.

Voici un extrait du discours que tient Barbet, en tant que Président du conseil général de Seine-Inférieure, en 1840 :

Il ne faut pas permettre à la mendicité de se faire mobile, errante, de manière à rendre inutiles les mesures adoptées pour en fixer tous les éléments, pour en déterminer exactement la statistiques, dans chaque localité. Si le mendiant peut aller, comme mendiant, dans une commune où il cesse d’être connu, la charité est trompée et les abus se reproduisent avec une intensité nouvelle.

Pour éviter les déplacements des personnes qui n’ont pas de ressources, Barbet diminnue drastiquement le nombre de « passeports pour indigents », ces laisser-passer qui permettaient alors aux plus pauvres de quitter un lieu pour tenter de trouver un emploi ailleurs et qui, selon lui, participeraient d’un cercle vicieux puisqu’il associe et assimile volontiers mendicité et brigandage.

Dans une lettre adressée à un collègue député de Saône et Loire, il écrit, en 1841 :

Combien de crimes commis par des mendiants sont restés impunis, à cause de cette facilité de voyager qui leur est accordée, même par le gouvernement au moyen des secours de route !

Pourtant, ce système ne survit pas aux difficultés économiques et sociales que connaît la France et la région rouennaise à la fin de la première moitié du XIXe siècle. A ces difficultés, il faut ajouter l’apparition et le développement d’un nouveau moyen de transport : le chemin de fer, qui révolutionne la façon de gérer les citoyens, compte tenu de la grande liberté de circulation qu’il procure.

Sources :

  • MAREC, Yannick, Moralisation des milieux populaires et maîtrise de l’espace rouennais sous la monarchie de Juillet. In Fourcaut, Annie (1996), La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question. France XVIIIe – XXe siècles, Grâne, Créaphis.
  • MAREC, Yannick, Des passeports pour indigents (1813-1852). In GUESLIN, André et KALIFA, Dominique (1999), Les Exclus en Europe 1830-1930, Les Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières , Paris.
  • NOIRIEL, Gérard, Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ie à la IIIe République. In: Genèses, 30, 1998. Emigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100. Article consultable ici.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre », « Liste des Maires de Rouen », « Henry Barbet » et beaucoup d’autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.

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