Source: Lehavredavant.canalblog.com

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée

Il y a Le Havre et il y a Rouen. Quand on est haut-normand, on est l’un ou l’autre. On naît l’un ou l’autre, sans qu’on sache très bien pourquoi ou comment, il faut choisir son camp. Bien évidemment, les deux villes partagent infiniment plus de points communs et d’intérêts que d’oppositions. Ici, j’ai tenté de voir comment les deux villes avaient traversé les deux derniers siècles, sous l’angle politique. Les deux villes ont-elles connu des périodes politiques comparables ? Parallèles ?

Dans un effort de clarification des situations politiques des deux villes, je me suis permis de réaliser un petit graphique s’étalant du 1er janvier 1800 au 1er janvier 2012. Les périodes de moins d’un an n’y sont que très rarement mentionnées, puisqu’elles ne seraient, de toutes façons, pas lisibles à l’écran.

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Qu’observe-t-on donc avec ce graphique ?

Tout d’abord, il est difficile de distinguer les années de vote aux élections municipales. Jusqu’en 1848, tout cela paraît bien normal, pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’élection municipale. Les maires des communes de plus de 5000 habitants étant nommés par le Premier Consul, puis par le Roi. Tout cela paraît encore bien normal jusqu’en 1882 puisque les maires de ces deux communes sont alors nommés par le Préfet, pour 5 ans. Avec la loi du 28 mars 1882, c’est le conseil municipal, élu pour quatre ans, qui élit le maire de sa commune. Depuis 1929, la durée du mandat des conseillers municipaux et donc du maire est fixée à 6 ans.

Une fois qu’on a dit ça…

Evidemment, on n’a pas encore analysé grand-chose. Alors, commençons par quelques constats : il faut attendre le XXIe siècle pour voir une femme maire, en l’occurence à Rouen. Et pourtant, il me semblait que j’étais tombé sur une belle anecdote : à la tête du Havre au cours des premiers mois de l’année 1800 se trouvait Marie Glier, mais ce Marie était un homme…

Autre constat : beaucoup de changements à la tête des deux villes coincident avec les changements de régime politique : 1804, 1815, 1830, 1848, 1870, 1940, 1944 ou 1945. On voit donc qu’il n’était pas inutile de noter que les maires des deux villes étaient alors nommés par l’autorité politique nationale.

Encore un constat : il est assez fréquent, au Havre, qu’un homme (car ce ne sont, jusque là, que des hommes) soit maire à plusieurs reprises. Certaines de ces répétitions ne sont pas visibles sur ce graphique, compte tenu de la courte durée de certaines de leurs mandatures. Ces retours au poste de premier magistrat de la ville sont moins fréquents à Rouen. Au Havre, on trouve Jules Ancel, Ulysse Guillemard, Edouard Larue, Adrien Lemaistre, Pierre Courant et René Cance. A Rouen, il n’y a guère que Georges Métayer qui puisse être relevé dans cette catégorie.

Dernier constat : il est assez difficile de distinguer des longues périodes aux cours desquelles les maires des deux villes auraient perduré. C’est le cas d’André Bégouen Demeaux et d’Adrien Deshommets de Martainville, puis d’Adrien Lemaistre et de Henry Barbet (NDLR : quelques orthographes indiquent Henri à la française, d’autres, plus nombreux et sérieux, notent Henry à l’anglaise) dans les années 1830 et 1840 ainsi que de Messieurs Duroméa et Lecanuet de la fin des années 1960 au début des années 1990.

Attention, il serait dangereux (et surtout faux) de croire que sous prétexte qu’une personnalité n’est pas encore maire ou qu’il ne l’est plus, alors elle cesse d’être influente sur le sort de la ville, de la région ou même du pays. L’exemple récent de M. Rufenacht, qui a quitté la Mairie du Havre pour se consacrer au destin de l’estuaire de la Seine, est éloquent et cet exemple n’est pas isolé. C’est ce que nous allons regarder ici, en nous intéressant à quelques unes des personnalités qui ont dirigé Le Havre et Rouen.

L’Hôtel de Ville du Havre avant-guerre.Source: Lehavredavant.canalblog.com

 

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Guillaume-Antoine Séry, Maire du Havre de 1800 à 1821.

Guillaume-Antoine Séry naît fin décembre 1751, au Havre. Négociant et armateur, il fait fortune dans les affaires. Lorsqu’il est nommé à la Mairie du Havre dans le courant de l’année 1800, il est un commerçant très influent et il s’apprête à incarner jusqu’en 1836 une certaine France des notables de province. Il est dès 1803 le Président de la Chambre de Commerce du Havre. Edouard Delobette, en 2002, expliquait :

On a si souvent brocardé politiquement la « France des Notables » de Napoléon 1er, cette strate sociale conservatrice composée essentiellement de propriétaires fonciers ou des rescapés de la noblesse d’Ancien Régime, qu’on en perd parfois de vue le handicap économique que cela représente pour le redressement de la France face au défi technologique imposé par l’avance industrielle de l’Angleterre. La notabilité négociante vaut-elle d’être considérée comme un obstacle ou un atout pour le grand négoce dans la composition du Conseil municipal pendant la Restauration? La composition du Conseil municipal de 1818, présidé par le maire Guillaume Antoine Séry affiche en effet une curieuse tonalité. Sur les 23 conseillers municipaux, 7 sont entrés au Conseil en 1804, 4 en 1807 et le reste en décembre 1814, ce qui fait que près de la moitié des conseillers exercent une charge d’édile au moins depuis la période napoléonienne, certains conseillers des plus âgés comme Maxime Marin Liard ont même signé l’adresse du négoce au roi de décembre 1788. Une partie du corps municipal semble donc fermement ancrée dans ces « masses de granit » jetées par l’Empereur.

– DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005. Ouvrage consultable ici .

Dans la même thèse de doctorat, on retrouve M. Séry dans un tableau recensant les négociants qui se sont prononcés en faveur du maintien de la traite négrière à la Restauration. Cela permet de voir avec un peu plus de distance critique la notice biographique rédigée par un de ses contemporains, Jérôme-Balthazar Levée. Celui-ci dresse un portrait beaucoup moins risqué : il n’évoque jamais la profession de M. Séry, ce qui évite d’avoir à évoquer des questions qui fâchent.

Pendant vint et un ans il offrit à sa ville natale la preuve d’un dévouement sans bornes, et se distingua par l’étendue de ses connaissances et par son équité.

Nous l’avons vu, dans des temps difficiles, tempérer par sa modération l’ardeur de quelques esprits, que l’expérience n’avait point éclairés sur l’avenir, et dans des temps plus calmes, employer tout l’ascendant d’un homme de bien pour défendre les intérêts de ses administrés.

Il fait encore aujourd’hui (NDLR : en 1828, date de parution de l’ouvrage) partie du conseil d’arrondissement et du conseil municipal du Havre. L’intendance sanitaire, la commission charitable des prisons, la commission administrative de l’hospice, le comptent aussi parmi les membres qui les composent, et lui fournissent, à l’âge de 76 ans, l’occasion de donner de nouveaux gages de sa philantropie et de sa piété.

– LEVEE, Jérôme-Balthazar, Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, 1828, Paris. Ouvrage disponible sur la plateforme Google Books.

Guillaume-Antoine Séry meurt en 1836, à 85 ans.

André Bégouën-Demeaux, Maire du Havre de 1821 à 1830.

Chez les Bégouën-Demaux, la politique, c’est comme le commerce maritime : on a ça dans le sang. Le père, Jacques-François Bégouën-Demeaux était né à Saint-Domingue en 1743. Il s’intéresse et soutient assez favorablement les idées de la Révolution. Il est élu député du baillage de Caux en 1789. Il s’y fait d’ailleurs remarquer pour remettre en cause le privilège de la Compagnie des Indes (à savoir l’exclusivité du commerce au-delà du Cap de Bonne-Espérance – en savoir plus). Armateur et négociant, il en est également de facto le porte-parole à l’Assemblée. Sa notice biographique établie par MM. Robert, Bourloton et Cougny indique également :

Il fut également l’adversaire du décret sur les colonies et se fit (31 août 1791) l’écho des réclamations des armateurs et capitaines de navires du Hâvre qui en sollicitaient l’abrogation ; le décret en date du 15 mai admettait au droit de cité les hommes de couleur linre. Enfin, il contribua à faire conserver la caisse des vétérans de la marine, et à fixer les revenus qui devaient l’alimenter.

Trop modéré au goût de certains, il est enfermé en 1793, il est libéré peu après pour ne revenir sur la scène publique que sous Bonaparte, qui le fait conseiller d’Etat, chevalier puis commandeur de la Légion d’honneur, chevalier puis comte de l’Empire. Tous ces honneurs impressionnent, à juste titre d’ailleurs, mais il n’est pas inutile de rappeler que sous le Directoire puis le Consulat, l’Angleterre est l’adversaire principal des guerres napoléoniennes et le commerce via la Manche est donc un exercice des plus périlleux. Il se rallie ensuite aux Bourbons et devient en 1816 président du collège électoral de Seine-Inférieure. Il meurt en 1831 ; son fils est Maire du Havre depuis déjà 10 ans.

Né en 1778 au Havre, André Bégouën-Demeaux est confié au prêtre de la paroisse Notre-Dame du Havre. Il développe son goût pour les lettres et les sciences. Il n’a que onze ans quand les événements révolutionnaires débutent. Son précepteur, l’abbé Porée, doit s’exiler. La notice biographique de J.B. Levée ne nous en dit pas plus sur le parcours qui l’amène, le 14 août 1821 à la Mairie du Havre. On sait en revanche qu’il suit son père dans ses affaires de négoce, qu’il s’est marié à Flore Foäche, issue d’une famille de négociants également, et qu’il a eu, avec elle, un petit Gustave en août 1809 (on ne s’étonnera pas que le petit Gustave devienne courtier de marchandises au Havre quand son temps sera venu) ainsi qu’un petit Albert…

En revanche, Edouard Delobette nous en dit un peu plus sur le mandat d’André Bégouën-Demeaux, marqué par un respect des valeurs royalistes, mais sans rejeter entièrement l’héritage de la Révolution :

Au Havre, le maire André Bégouën-Demeaux, personnage cultivé dont la discrète mais intègre personnalité mériterait des études plus poussées, maintient une ligne politique modérée et fidèle au gouvernement sans toutefois tomber dans les excès de l’Ultracisme.
Contrairement à ce qui se passe très souvent dans d’autres municipalités ou dans les administrations publiques, André Bégouën ne commet aucun zèle administratif notable à seconder les intérêts de l’Ultracisme, mais tient tout de même à distance respectueuse l’opposition libérale emmenée au Havre par Michel Delaroche. Certes, les rapports de police mentionnent ici ou là du tumulte au spectacle, le principal défouloir des frustrations populaires comme de l’expression politique muselée, mais il s’agit le plus souvent de provocations ouvertes contre les autorités de la part d’une jeunesse dépitée par le marasme des affaires, la crainte de la conscription dans une guerre contre les Libéraux espagnols plutôt qu’une véritable opposition politique structurée.

Le même Edouard Delobette explique qu’en 1825, les affaires de la famille Bégouën-Demeaux ne sont pas particulièrement florissantes. Pour des raisons de prestige social, son père et sa femme le poussent à poursuivre le commerce avec les îles du Vent (les Antilles) malgré une rentabilité de moins en moins forte. En 1829, André tente le tout pour le tout en installant son fils Albert en Guadeloupe pour mieux se positionner sur le commerce du sucre. La faillite intervient l’année suivante. Rapidement, André propose sa démission de la Mairie du Havre une première fois le 2 août puis une seconde fois le 15 août 1830. André Bégouën-Demaux devient alors secrétaire de la Chambre de Commerce.

André Bégouën-Demaux meurt en 1866.

L’hôtel de Ville de Rouen. Source rouen.fr. Collection Ludovic Lefort

Adrien Charles Deshommets de Martainville, Maire de Rouen de 1821 à 1830.

Adrien Charles Deshommets de Martainville naît à Rouen en 1783. Grand propriétaire rouennais, il est d’abord membre de la commission des hospices (1813) puis conseiller général de Seine-Inférieure (l’ancêtre de la Seine-Maritime) en 1816. C’est en tant que membre  de cette commission administrative des Hôpitaux de Rouen que Deshommets de Martainville se fait apprécier de ses concitoyens. Les malades et blessés des campagnes napoléoniennes abondent, le typhus ravage les grognards, mais le jeune homme se montre disponible et courageux face aux risques de contagion.

Comme nous l’avons rappelé, les maires du début du XIXe siècle sont nommés. Les hommes politiques qui arrivent à la tête d’une ville aussi importante que Rouen à cette époque possèdent donc, au moins, des atomes crochus avec une certaine société de cour. Il réussit d’ailleurs à «être créé Marquis» en 1816. En 1820, Monsieur le Marquis Adrien Charles Deshommets de Martainville devient membre résident de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, membre de la Société centrale d’agriculture de Seine-Inférieure. Il est également fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1821, année de son arrivée à la Mairie.

Deshommets de Martainville semble d’ailleurs avoir pris soin de mettre à profit les années au cours desquelles il avait bonne presse. Entre 1824 et 1828, il cumula en effet les mandats de Maire de Rouen, Président du Conseil général de Seine-Inférieure et Député de l’arrondissement d’Yvetot. En se fondant dans la majorité royaliste au Parlement, il ne se fait pas particulièrement remarqué dans l’hémicycle. Battu aux législatives de 1827, il quitte l’Hôtel de Ville de Rouen en 1830.

Il meurt 17 ans plus tard, en son château de Sassetot-le-Mauconduit, au coeur du pays de Caux.

C’est sous sa mandature que fut construit, notamment, le pont de pierre évoqué par Charles Nodier dans « La Seine et ses bords », paru en 1836, dont nous parlions dans un précédent article :

A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce.

Parmi les autres travaux menés sous sa direction, on peut citer le Cours Boieldieu, le Cimetière monumental, le prolongement de la rue Royale (qui deviendra la rue de la République bien plus tard)

Sources:

  • DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Négociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005.  Ouvrage consultable sur la Plateforme Geneanet.
  • LEVEE, Jérôme-Balthazar (1828), Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, ParisOuvrage disponible sur la plateforme Google Books.
  • NODIER C. (1836), La Seine et ses Bords, Paris. Ouvrage consultable sur la plateforme Google Books.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen« 
  • Rouen Lecture n°59, Novembre 2000.

Dans le prochain épisode…

Adrien Lemaistre et Henry Barbet, Jules Ancel et Ambroise Fleury…

A bientôt.

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