Archives pour la catégorie En freelance

Dans le journalisme, il existe différentes activités. En tant que journaliste free-lance, je réalise des sujets personnellement, puis les propose à différents médias. Vous trouverez donc ici des articles réalisés, qu’ils aient été publié, diffusé, ou non.

Portrait d'Henry Barbet (source inconnue)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre deux, Lemaistre et Barbet

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Pour en savoir plus sur M. Séry, Deshommets de Martainville et Bégouën-Demaux, il vous suffit de cliquer ici.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Adrien Lemaistre, Maire du Havre de 1831 à 1848 puis de 1849 à 1853.

Adrien(-François) Lemaistre naît en juin 1783, au Havre. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il est également négociant et issu d’une famille de négociants. Il fait d’ailleurs partie, en 1825, du Conseil d’Administration de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance du Havre. Il en est même le secrétaire adjoint, aux côtés d’André Bégouën-Demeaux, qui en est le président. Il est élu de la Chambre des Députés en février et réélu en juin 1834 jusqu’en 1837. On trouve relativement peu d’éléments sur sa personnalité, ce qui est d’autant plus étonnant que sous son mandat, de nombreux événements ont eu lieu.

Dès la nomination de Lemaistre, Louis-Philippe, nouvellement courronné, se rend au Havre. Un peu embêtés par l’absence de salle digne d’accueillir un roi, les Havrais sont contraints de construire à la hâte une salle de bal provisoire. La même année, une ligne de transports entre Le Havre et New York est créée.

Entre avril et décembre 1832, une épidémie de choléra toucha la Normandie et, de manière bien plus forte qu’ailleurs, l’arrondissement du Havre. Selon un rapport de gendramerie de l’époque, sur 447 malades havrais en 1832, 339 périrent, ce qui équivaut à 76% de l’ensemble des malades, alors que dans le reste de la région, cette proportion était de l’ordre de 50% à 68%. Une seconde épidémie sévit en 1848 faisant 650 morts au Havre.

Au cours du mandat d’Adrien Lemaistre, des travaux importants ont été réalisés : la façade de l’église Notre-Dame est rénovée, l’éclairage au gaz est installé dans les rues de la ville (1835), un nouvel avant-port est créé (1835), le bassin Vauban est creusé (1840), la ville est raccordée à Paris et à Rouen par le chemin de fer (1847).

Lorsque Lemaistre revient à la tête de la ville en 1849, ce n’est plus un roi qui lui rend visite mais le tout premier Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. En 1848, l’abolition de l’esclavage avait changé la donne pour la ville. Ses principales décisions se détournent alors quelque peu du port pour se concentrer autour de l’agrandissement de la ville : de nombreux quartiers sont annexés au Havre.

Chevalier de la Légion d’honneur, Adrien Lemaistre meurt en 1853, à Berne, en Suisse.

Nous avons vu trois maires du Havre et un maire de Rouen. S’il était jusque là bien difficile de trouver des informations de sources sûres concernant les maires de Rouen, ce n’est certainement pas le cas d’Henry Barbet, qui a régné sur la Seine-Inférieure pendant plus de cinquante ans.

Portrait d’Henry Barbet (source seine76.fr)

Henry Barbet, Maire de Rouen de 1830 à 1847.

La famille Barbet est originaire de Bolbec, une petite ville à 30 kilomètres du Havre. Le père de famille, Jacques Barbet, a fondé l’une des 27 indienneries de la ville. Les indiennes, ce sont des tissus peints, d’abord importés d’Inde puis interdits à l’importation pour enfin être réalisés sur le sol européen, notamment à Marseille ou Jouy-en-Josas. Le frère aîné de la famille, Jacques-Juste Barbet, prend la suite de son père et rachète en 1821 les manufactures de toile de Jouy aux héritiers Christophe-Philippe Oberkampf. Il allonge alors son nom en Jacques-Juste Barbet de Jouy.

Le petit frère, Henry, est né trois semaines avant la prise de la Bastille. Impliqué dans les manufactures familiales (il accueille même l’Empereur Napoléon en 1802 et 1810), il devient à trente ans maire de sa ville natale, Déville-lès-Rouen, jusqu’en 1823, lorsqu’il est révoqué pour son opposition à la monarchie de Charles X. Cette première sortie de la scène politique annonce, en fait, une longue et impressionnante carrière.

  • 1830 : Il est Maire de Rouen, après avoir obtenu la démission de « Monsieur de Martainville », au cours des troubles révolutionnaires. Il y reste jusqu’en 1847. La même année, il entre au conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1831 : Barbet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Il est élu député à Rouen par 507 voix sur 790 votants. Il est réélu en 1834, en 1837 puis, pour quelques mois, en 1839.
  • 1836 : Il devient Président du conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1844 : Il retrouve son poste de député jusqu’en 1846, il est promu Commandeur de la Légion d’Honneur.
  • 1846 : Henry Barbet est fait Pair de France.
  • 1863 : Il fait son entrée pour six ans au sein du Corps Législatif, chambre basse créée en 1852 par le Second Empire. Malgré un tel parcours, il ne parvient pas à sa faire réélire, en mai 1869.
  • 1865 : Henry Barbet devient Grand Officier de la Légion d’Honneur.
  • 1871 : Il quitte son poste de Président du conseil général après 35 ans d’exercice.

En préambule de cet exercice d’histoires politiques comparées, on a souligné les limites de l’analyse du mandat de maire. On voit bien ici  l’influence que peut avoir un homme politique, même – on pourrait presque dire surtout – s’il n’est plus maire d’une grande ville.

Sa longévité et son influence, Henry Barbet les doit principalement à des idées sociales bien arrêtées. Pour lui, alors que l’industrie est en train de se développer comme jamais auparavant, il est impensable que des individus ne travaillent pas, d’une manière ou d’une autre. C’est ce qui prendra le nom de « système Barbet ». Depuis le XVIe siècle, les indigents sont regroupés au sein d’ateliers de charité ou de maison de travail. L’idée de Barbet, c’est de faire en sorte de savoir qui sont les personnes qui mendient et de lutter, certes un peu contre leur pauvreté, mais surtout contre la duperie dont seraient victimes ceux qui leur donnent l’aumône le dimanche matin devant le parvis d’une église de Rouen alors que les mendiants l’ont déjà reçu la veille sur le parvis d’une autre église. Il s’agit que la « Ville aux cent clochers » ne transforme pas en ville aux cent clochards.

Voici un extrait du discours que tient Barbet, en tant que Président du conseil général de Seine-Inférieure, en 1840 :

Il ne faut pas permettre à la mendicité de se faire mobile, errante, de manière à rendre inutiles les mesures adoptées pour en fixer tous les éléments, pour en déterminer exactement la statistiques, dans chaque localité. Si le mendiant peut aller, comme mendiant, dans une commune où il cesse d’être connu, la charité est trompée et les abus se reproduisent avec une intensité nouvelle.

Pour éviter les déplacements des personnes qui n’ont pas de ressources, Barbet diminnue drastiquement le nombre de « passeports pour indigents », ces laisser-passer qui permettaient alors aux plus pauvres de quitter un lieu pour tenter de trouver un emploi ailleurs et qui, selon lui, participeraient d’un cercle vicieux puisqu’il associe et assimile volontiers mendicité et brigandage.

Dans une lettre adressée à un collègue député de Saône et Loire, il écrit, en 1841 :

Combien de crimes commis par des mendiants sont restés impunis, à cause de cette facilité de voyager qui leur est accordée, même par le gouvernement au moyen des secours de route !

Pourtant, ce système ne survit pas aux difficultés économiques et sociales que connaît la France et la région rouennaise à la fin de la première moitié du XIXe siècle. A ces difficultés, il faut ajouter l’apparition et le développement d’un nouveau moyen de transport : le chemin de fer, qui révolutionne la façon de gérer les citoyens, compte tenu de la grande liberté de circulation qu’il procure.

Sources :

  • MAREC, Yannick, Moralisation des milieux populaires et maîtrise de l’espace rouennais sous la monarchie de Juillet. In Fourcaut, Annie (1996), La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question. France XVIIIe – XXe siècles, Grâne, Créaphis.
  • MAREC, Yannick, Des passeports pour indigents (1813-1852). In GUESLIN, André et KALIFA, Dominique (1999), Les Exclus en Europe 1830-1930, Les Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières , Paris.
  • NOIRIEL, Gérard, Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ie à la IIIe République. In: Genèses, 30, 1998. Emigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100. Article consultable ici.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre », « Liste des Maires de Rouen », « Henry Barbet » et beaucoup d’autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.
Source: Lehavredavant.canalblog.com

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée

Il y a Le Havre et il y a Rouen. Quand on est haut-normand, on est l’un ou l’autre. On naît l’un ou l’autre, sans qu’on sache très bien pourquoi ou comment, il faut choisir son camp. Bien évidemment, les deux villes partagent infiniment plus de points communs et d’intérêts que d’oppositions. Ici, j’ai tenté de voir comment les deux villes avaient traversé les deux derniers siècles, sous l’angle politique. Les deux villes ont-elles connu des périodes politiques comparables ? Parallèles ?

Dans un effort de clarification des situations politiques des deux villes, je me suis permis de réaliser un petit graphique s’étalant du 1er janvier 1800 au 1er janvier 2012. Les périodes de moins d’un an n’y sont que très rarement mentionnées, puisqu’elles ne seraient, de toutes façons, pas lisibles à l’écran.

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Qu’observe-t-on donc avec ce graphique ?

Tout d’abord, il est difficile de distinguer les années de vote aux élections municipales. Jusqu’en 1848, tout cela paraît bien normal, pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’élection municipale. Les maires des communes de plus de 5000 habitants étant nommés par le Premier Consul, puis par le Roi. Tout cela paraît encore bien normal jusqu’en 1882 puisque les maires de ces deux communes sont alors nommés par le Préfet, pour 5 ans. Avec la loi du 28 mars 1882, c’est le conseil municipal, élu pour quatre ans, qui élit le maire de sa commune. Depuis 1929, la durée du mandat des conseillers municipaux et donc du maire est fixée à 6 ans.

Une fois qu’on a dit ça…

Evidemment, on n’a pas encore analysé grand-chose. Alors, commençons par quelques constats : il faut attendre le XXIe siècle pour voir une femme maire, en l’occurence à Rouen. Et pourtant, il me semblait que j’étais tombé sur une belle anecdote : à la tête du Havre au cours des premiers mois de l’année 1800 se trouvait Marie Glier, mais ce Marie était un homme…

Autre constat : beaucoup de changements à la tête des deux villes coincident avec les changements de régime politique : 1804, 1815, 1830, 1848, 1870, 1940, 1944 ou 1945. On voit donc qu’il n’était pas inutile de noter que les maires des deux villes étaient alors nommés par l’autorité politique nationale.

Encore un constat : il est assez fréquent, au Havre, qu’un homme (car ce ne sont, jusque là, que des hommes) soit maire à plusieurs reprises. Certaines de ces répétitions ne sont pas visibles sur ce graphique, compte tenu de la courte durée de certaines de leurs mandatures. Ces retours au poste de premier magistrat de la ville sont moins fréquents à Rouen. Au Havre, on trouve Jules Ancel, Ulysse Guillemard, Edouard Larue, Adrien Lemaistre, Pierre Courant et René Cance. A Rouen, il n’y a guère que Georges Métayer qui puisse être relevé dans cette catégorie.

Dernier constat : il est assez difficile de distinguer des longues périodes aux cours desquelles les maires des deux villes auraient perduré. C’est le cas d’André Bégouen Demeaux et d’Adrien Deshommets de Martainville, puis d’Adrien Lemaistre et de Henry Barbet (NDLR : quelques orthographes indiquent Henri à la française, d’autres, plus nombreux et sérieux, notent Henry à l’anglaise) dans les années 1830 et 1840 ainsi que de Messieurs Duroméa et Lecanuet de la fin des années 1960 au début des années 1990.

Attention, il serait dangereux (et surtout faux) de croire que sous prétexte qu’une personnalité n’est pas encore maire ou qu’il ne l’est plus, alors elle cesse d’être influente sur le sort de la ville, de la région ou même du pays. L’exemple récent de M. Rufenacht, qui a quitté la Mairie du Havre pour se consacrer au destin de l’estuaire de la Seine, est éloquent et cet exemple n’est pas isolé. C’est ce que nous allons regarder ici, en nous intéressant à quelques unes des personnalités qui ont dirigé Le Havre et Rouen.

L’Hôtel de Ville du Havre avant-guerre.Source: Lehavredavant.canalblog.com

 

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Guillaume-Antoine Séry, Maire du Havre de 1800 à 1821.

Guillaume-Antoine Séry naît fin décembre 1751, au Havre. Négociant et armateur, il fait fortune dans les affaires. Lorsqu’il est nommé à la Mairie du Havre dans le courant de l’année 1800, il est un commerçant très influent et il s’apprête à incarner jusqu’en 1836 une certaine France des notables de province. Il est dès 1803 le Président de la Chambre de Commerce du Havre. Edouard Delobette, en 2002, expliquait :

On a si souvent brocardé politiquement la « France des Notables » de Napoléon 1er, cette strate sociale conservatrice composée essentiellement de propriétaires fonciers ou des rescapés de la noblesse d’Ancien Régime, qu’on en perd parfois de vue le handicap économique que cela représente pour le redressement de la France face au défi technologique imposé par l’avance industrielle de l’Angleterre. La notabilité négociante vaut-elle d’être considérée comme un obstacle ou un atout pour le grand négoce dans la composition du Conseil municipal pendant la Restauration? La composition du Conseil municipal de 1818, présidé par le maire Guillaume Antoine Séry affiche en effet une curieuse tonalité. Sur les 23 conseillers municipaux, 7 sont entrés au Conseil en 1804, 4 en 1807 et le reste en décembre 1814, ce qui fait que près de la moitié des conseillers exercent une charge d’édile au moins depuis la période napoléonienne, certains conseillers des plus âgés comme Maxime Marin Liard ont même signé l’adresse du négoce au roi de décembre 1788. Une partie du corps municipal semble donc fermement ancrée dans ces « masses de granit » jetées par l’Empereur.

– DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005. Ouvrage consultable ici .

Dans la même thèse de doctorat, on retrouve M. Séry dans un tableau recensant les négociants qui se sont prononcés en faveur du maintien de la traite négrière à la Restauration. Cela permet de voir avec un peu plus de distance critique la notice biographique rédigée par un de ses contemporains, Jérôme-Balthazar Levée. Celui-ci dresse un portrait beaucoup moins risqué : il n’évoque jamais la profession de M. Séry, ce qui évite d’avoir à évoquer des questions qui fâchent.

Pendant vint et un ans il offrit à sa ville natale la preuve d’un dévouement sans bornes, et se distingua par l’étendue de ses connaissances et par son équité.

Nous l’avons vu, dans des temps difficiles, tempérer par sa modération l’ardeur de quelques esprits, que l’expérience n’avait point éclairés sur l’avenir, et dans des temps plus calmes, employer tout l’ascendant d’un homme de bien pour défendre les intérêts de ses administrés.

Il fait encore aujourd’hui (NDLR : en 1828, date de parution de l’ouvrage) partie du conseil d’arrondissement et du conseil municipal du Havre. L’intendance sanitaire, la commission charitable des prisons, la commission administrative de l’hospice, le comptent aussi parmi les membres qui les composent, et lui fournissent, à l’âge de 76 ans, l’occasion de donner de nouveaux gages de sa philantropie et de sa piété.

– LEVEE, Jérôme-Balthazar, Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, 1828, Paris. Ouvrage disponible sur la plateforme Google Books.

Guillaume-Antoine Séry meurt en 1836, à 85 ans.

André Bégouën-Demeaux, Maire du Havre de 1821 à 1830.

Chez les Bégouën-Demaux, la politique, c’est comme le commerce maritime : on a ça dans le sang. Le père, Jacques-François Bégouën-Demeaux était né à Saint-Domingue en 1743. Il s’intéresse et soutient assez favorablement les idées de la Révolution. Il est élu député du baillage de Caux en 1789. Il s’y fait d’ailleurs remarquer pour remettre en cause le privilège de la Compagnie des Indes (à savoir l’exclusivité du commerce au-delà du Cap de Bonne-Espérance – en savoir plus). Armateur et négociant, il en est également de facto le porte-parole à l’Assemblée. Sa notice biographique établie par MM. Robert, Bourloton et Cougny indique également :

Il fut également l’adversaire du décret sur les colonies et se fit (31 août 1791) l’écho des réclamations des armateurs et capitaines de navires du Hâvre qui en sollicitaient l’abrogation ; le décret en date du 15 mai admettait au droit de cité les hommes de couleur linre. Enfin, il contribua à faire conserver la caisse des vétérans de la marine, et à fixer les revenus qui devaient l’alimenter.

Trop modéré au goût de certains, il est enfermé en 1793, il est libéré peu après pour ne revenir sur la scène publique que sous Bonaparte, qui le fait conseiller d’Etat, chevalier puis commandeur de la Légion d’honneur, chevalier puis comte de l’Empire. Tous ces honneurs impressionnent, à juste titre d’ailleurs, mais il n’est pas inutile de rappeler que sous le Directoire puis le Consulat, l’Angleterre est l’adversaire principal des guerres napoléoniennes et le commerce via la Manche est donc un exercice des plus périlleux. Il se rallie ensuite aux Bourbons et devient en 1816 président du collège électoral de Seine-Inférieure. Il meurt en 1831 ; son fils est Maire du Havre depuis déjà 10 ans.

Né en 1778 au Havre, André Bégouën-Demeaux est confié au prêtre de la paroisse Notre-Dame du Havre. Il développe son goût pour les lettres et les sciences. Il n’a que onze ans quand les événements révolutionnaires débutent. Son précepteur, l’abbé Porée, doit s’exiler. La notice biographique de J.B. Levée ne nous en dit pas plus sur le parcours qui l’amène, le 14 août 1821 à la Mairie du Havre. On sait en revanche qu’il suit son père dans ses affaires de négoce, qu’il s’est marié à Flore Foäche, issue d’une famille de négociants également, et qu’il a eu, avec elle, un petit Gustave en août 1809 (on ne s’étonnera pas que le petit Gustave devienne courtier de marchandises au Havre quand son temps sera venu) ainsi qu’un petit Albert…

En revanche, Edouard Delobette nous en dit un peu plus sur le mandat d’André Bégouën-Demeaux, marqué par un respect des valeurs royalistes, mais sans rejeter entièrement l’héritage de la Révolution :

Au Havre, le maire André Bégouën-Demeaux, personnage cultivé dont la discrète mais intègre personnalité mériterait des études plus poussées, maintient une ligne politique modérée et fidèle au gouvernement sans toutefois tomber dans les excès de l’Ultracisme.
Contrairement à ce qui se passe très souvent dans d’autres municipalités ou dans les administrations publiques, André Bégouën ne commet aucun zèle administratif notable à seconder les intérêts de l’Ultracisme, mais tient tout de même à distance respectueuse l’opposition libérale emmenée au Havre par Michel Delaroche. Certes, les rapports de police mentionnent ici ou là du tumulte au spectacle, le principal défouloir des frustrations populaires comme de l’expression politique muselée, mais il s’agit le plus souvent de provocations ouvertes contre les autorités de la part d’une jeunesse dépitée par le marasme des affaires, la crainte de la conscription dans une guerre contre les Libéraux espagnols plutôt qu’une véritable opposition politique structurée.

Le même Edouard Delobette explique qu’en 1825, les affaires de la famille Bégouën-Demeaux ne sont pas particulièrement florissantes. Pour des raisons de prestige social, son père et sa femme le poussent à poursuivre le commerce avec les îles du Vent (les Antilles) malgré une rentabilité de moins en moins forte. En 1829, André tente le tout pour le tout en installant son fils Albert en Guadeloupe pour mieux se positionner sur le commerce du sucre. La faillite intervient l’année suivante. Rapidement, André propose sa démission de la Mairie du Havre une première fois le 2 août puis une seconde fois le 15 août 1830. André Bégouën-Demaux devient alors secrétaire de la Chambre de Commerce.

André Bégouën-Demaux meurt en 1866.

L’hôtel de Ville de Rouen. Source rouen.fr. Collection Ludovic Lefort

Adrien Charles Deshommets de Martainville, Maire de Rouen de 1821 à 1830.

Adrien Charles Deshommets de Martainville naît à Rouen en 1783. Grand propriétaire rouennais, il est d’abord membre de la commission des hospices (1813) puis conseiller général de Seine-Inférieure (l’ancêtre de la Seine-Maritime) en 1816. C’est en tant que membre  de cette commission administrative des Hôpitaux de Rouen que Deshommets de Martainville se fait apprécier de ses concitoyens. Les malades et blessés des campagnes napoléoniennes abondent, le typhus ravage les grognards, mais le jeune homme se montre disponible et courageux face aux risques de contagion.

Comme nous l’avons rappelé, les maires du début du XIXe siècle sont nommés. Les hommes politiques qui arrivent à la tête d’une ville aussi importante que Rouen à cette époque possèdent donc, au moins, des atomes crochus avec une certaine société de cour. Il réussit d’ailleurs à «être créé Marquis» en 1816. En 1820, Monsieur le Marquis Adrien Charles Deshommets de Martainville devient membre résident de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, membre de la Société centrale d’agriculture de Seine-Inférieure. Il est également fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1821, année de son arrivée à la Mairie.

Deshommets de Martainville semble d’ailleurs avoir pris soin de mettre à profit les années au cours desquelles il avait bonne presse. Entre 1824 et 1828, il cumula en effet les mandats de Maire de Rouen, Président du Conseil général de Seine-Inférieure et Député de l’arrondissement d’Yvetot. En se fondant dans la majorité royaliste au Parlement, il ne se fait pas particulièrement remarqué dans l’hémicycle. Battu aux législatives de 1827, il quitte l’Hôtel de Ville de Rouen en 1830.

Il meurt 17 ans plus tard, en son château de Sassetot-le-Mauconduit, au coeur du pays de Caux.

C’est sous sa mandature que fut construit, notamment, le pont de pierre évoqué par Charles Nodier dans « La Seine et ses bords », paru en 1836, dont nous parlions dans un précédent article :

A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce.

Parmi les autres travaux menés sous sa direction, on peut citer le Cours Boieldieu, le Cimetière monumental, le prolongement de la rue Royale (qui deviendra la rue de la République bien plus tard)

Sources:

  • DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Négociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005.  Ouvrage consultable sur la Plateforme Geneanet.
  • LEVEE, Jérôme-Balthazar (1828), Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, ParisOuvrage disponible sur la plateforme Google Books.
  • NODIER C. (1836), La Seine et ses Bords, Paris. Ouvrage consultable sur la plateforme Google Books.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen« 
  • Rouen Lecture n°59, Novembre 2000.

Dans le prochain épisode…

Adrien Lemaistre et Henry Barbet, Jules Ancel et Ambroise Fleury…

A bientôt.

Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Naviguer sur la Seine et son histoire : exercices de styles

Lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire d’un fleuve, quelle meilleure solution pour l’auteur (solution au moins stylistique, si ce n’est physique) que de suivre son cours ? A travers les derniers siècles, différents auteurs ont tenté de faire part de leurs connaissances sur le sujet ou de raconter leurs périgrinations autour du fleuve à leurs contemporains. La lecture, aujourd’hui, de ces guides est un de mes petits plaisirs. En voici une tartine.

Tous les livres (ou extraits) décrits ici ont été trouvés et lus grâce à Google Books. Pour trouver ces livres gratuitement et en intégralité, il vous suffit de « copier-coller » le titre du livre qui vous intéresse dans le célèbre moteur de recherche. Bonne lecture.

1753: Louis-Bathazar Néel: Voyage de Paris à Saint Cloud par mer et retour de Saint Cloud à Paris par terre.

Le XVIIIe siècle fait une place de choix à la littérature de voyage ainsi qu’aux histoires exotiques: Daniel Defoe (Robinson Crusoé en 1719), Montesquieu (Les Lettres Persanes en 1721), mais aussi un certain Durret, qui en 1720 publie « Voyage de Marseille à Lima, et dans les autres lieux des Indes Occidentales », dans lequel il décrit l’intégralité des côtes sud-américaines (en savoir plus). Le Voyage de Paris à Saint-Cloud est un pastiche amusé de l’émerveillement occidental (ou son alter ego – la terreur ) devant la moindre nouveauté. Pour faciliter la lecture de mes aimables lecteurs, je me suis permis de transcrire le vieux françois en un français plus moderne. Que les puristes m’en excusent et s’en réfèrent à la version numérisée par Google.

Je m’imaginais que tout venait aux arbres: j’avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d’Inde et je croyais qu’il y en avait d’autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces.

(…) comme j’avais entendu dire qu’en voyage il ne fallait s’embarrasser de bagage sur soi que le moins que l’on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire; savoir, ma robe de chambre de callemande rayée, deux chemises à languettes, deux bonnets d’été, un bonnet de velours aurore, brodé en argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte à bec, ma carte géographique, mon compas, mon crayon, mon écritoire (…). Je ne réservai, pour porter sur moi, que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette, plein d’eau sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche d’agathe.

Non, rien ne me dégouterait plus des voyages que les adieux qu’ils occasionnent (…), le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l’ordinaire, ne sont pas des tendres, ne purent s’empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m’étais aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu’ils semblaient ne me conduire là qu’à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.

Je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi, qu’apparemment, dans le temps des croisades de la Terre-Sainte, cette ville avait manqué d’être prise d’escalade, du côté de la mer, par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées au mur, ou que c’était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nommé les Echelles du Levant: mais il me dit que ce village s’appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.A.R., et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge.

Les amateurs de ce style absurde et pince-sans-rire trouveront quelques ressemblances avec «Trois Hommes dans un Bateau», le récit de navigation sur la Tamise qui fit la gloire du Britannique Jerome K. Jerome, qui sera publié en 1889.

1781 : Bernardin de Saint-Pierre : « L’Arcadie ».

Né au Havre en 1737, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre a lui aussi participé à la littérature séquanienne (l’adjectif qualificatif relatif à la Seine) dans « L’Arcadie », paru en 1781. Sa version de la Seine est celle d’un amoureux de la nature, qui voit en l’Homme le centre et l’objectif de toutes les formes de vies sur Terre.

Il est important de connaître plusieurs éléments avant se lancer dans sa narration, un peu déroutante sinon : Cérès est la déesse romaine de la moisson et de l’agriculture ; Bacchus, le dieu de l’ivresse et des débordements en tous genres. Quant à Proserpine, c’est la fille de Cérès et du frère de celle-ci, Jupiter, le Dieu des Dieux.

Proserpine cueillait tranquillement des fleurs lorsqu’elle se fit enlever par Pluton, Dieu de l’Enfer. Sa mère ne supporta pas de voir ainsi disparaître sa fille et alla demander au père de sa fille, qui est également son frère et son patron : Jupiter. Celui-ci décida que Proserpine passerait la moitié de l’année avec sa mère et l’autre moitié avec Pluton, sous la terre, ce qui fait d’elle la Déesse des Saisons. Autre élément à savoir : les Néréides, dont Amphitrite fait partie, sont les jeunes filles qui forment le cortège du Dieu des mers, Neptune. Attaquons donc le récit du Havrais.

La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner en récompenses de ses services ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître les blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva qui devait veiller près d’elle de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles et qu’elle fuyait en jetant de grands cris devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes, les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre et il parcourait les rivages de l’océan, examinant avec son trident si leurs fondements n’avaient pas été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa vers le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà, il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bachus, son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que la fleuve Alphée l’est encore, en Sicile, de la nymphe Aréthuse. Mais si le dieu de la mer a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit et chaque fois, la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.

Hèva mourut du regret de la perte de sa maîtresse; mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires qu’on aperçoit de fort loin; par un art céleste, elles y renfermèrent un écho, afin que Hèva, après sa mort, prévint par l’ouïe et par la vue, les marins des dangers de la terre, comme pendant sa vie elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez son tombeau; c’est une montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires; elle porte toujours le nom d’Hèva. Vous voyez à cet amas de cailloux, dont la base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Amphitrite, touchée du malheur de la Seine et de l’infidélité de Neptune, pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche,à l’embouchure du fleuve, et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux ! »

Il faut s’accrocher pour suivre le fil de la pensée de Bernardin de Saint-Pierre, mais force est de reconnaître que l’exercice de style est assez réussi.

1826 : Joseph Morlent : « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen »

Plus prosaïques, d’autres auteurs se sont attachés à transmettre à leurs lecteurs une image de la Seine dans son contexte, anecdotes à l’appui. C’est le cas du « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen » de Joseph Morlent, publié en 1826. Après quelques explications historiques à propos de ce que le navigateur peut apercevoir depuis son embarcation en partant du Havre, l’auteur s’intéresse, le sourire à la plume, à ce qu’il peut observer « de l’autre côté de l’eau »:

Ne parlerons-nous pas de cette côte verdoyante qui réjouit la vue sur la rive opposée; les marins ne me pardonneraient pas mon silence. Au milieu de ces beaux arbres dont la Seine réfléchit souvent l’image, s’élève une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Grâce. C’est là que vient prier le matelot échappé au naufrage. Les murailles du temple sont tapissées de ses ex-voto. Au bas de la côte, des spéculateurs qui connaissent le cœur humain ont élevé à Bacchus une infinité de petites chapelles où le marin ne manque pas, lorsqu’il croit sa conscience en repos, de faire, en descendant, des libations et des offrandes. Pauvre humanité! dans le même quart d’heure, élever son âme par la prière, et dégrader sa raison en usant du vil privilège que l’homme a sur la bête: boire sans soif.

Le style de l’auteur, quelque peu moqueur, possède un grand avantage : il ancre pleinement le lecteur à l’époque de la narration. Son « voyage historique » se lit comme on parcourt aujourd’hui une compilation de chroniques d’actualité : les affirmations sont celles d’un homme dans son époque et elles en sont, pour l’oeil historien, d’autant plus intéressantes. Lisez plutôt ce paragraphe absolument incroyable concernant Honfleur :

Au fond d’une petite baie abritée par le prolongement du côteau de Grâce, et par d’autres groupes de collines, on distingue la ville et le port d’Honfleur.

Cité paisible, inconnue, ignorée,
Que les beaux arts n’ont jamais illustrée.

(…) De nombreuses escadres sont sorties autrefois de ce port à demi-comblé aujourd’hui. Les Espagnols le fréquentaient, lorsqu’il y avait des Espagnols navigateurs et commerçants. La valeur française a plus d’une fois disputé ces vieilles murailles et ces tours en ruine, aux phalanges insulaires ; mais l’édification du Havre a porté un coup mortel à cette antique cité. (…) La pêche de la morue au banc de Terre-Neuve occupait autrefois un grand nombre de navires et de marins, et la population de cette ville, réduite aujourd’hui à 8000 habitants, excédait alors 17000.

Le choix d’une description pittoresque et anecdotique permet d’en apprendre beaucoup sur les lieux qui sont traversés. Ainsi, à travers ces descriptions, qui sont quasi-contemporaines de la naissance à Honfleur d’Eugène Boudin (1824-1898), on saisit bien le retournement qui a du s’opérer dans les esprits pour que ce vieux port délabré et ensablé décrit par Morlent devienne le charmant petit port typique où tant de parisiens viendront séjourner ou habiter et où tant d’artistes (souvent enfants des premiers) viendront chercher (et trouver) l’inspiration ; les deux plus célèbres étant Erik Satie et Alphonse Allais.

Plus loin, le lecteur croise un autre élément illustrant le « mauvais esprit » de l’époque. Il semble qu’alors, les ingénieurs s’intéressent déjà aux solutions possibles pour rendre la Seine navigables en toutes saisons. Le rire jaune et moqueur de l’auteur permet d’être plongé au cœur des réflexions des sceptiques du XIXe siècle.

il en sera du canal comme de la digue, comme du chemin de fer et comme de tant d’autres travaux morts-nés… Les français font des merveilles… sur le papier. Dormez en paix, population des villes maritimes, armateurs, négociants, matelots, un dieu veille sur vos destinées ; c’est Plutus… Ce Dieu ne donne rien au hasard, qu’en dites-vous MM. les capitalistes ?

Plutus est le Dieu de l’abondance, mais il est aussi et surtout celui qui possède l’argent et qui triomphe régulièrement grâce à lui. C’est ce même plutus qu’on retrouve dans l’expression éminemment péjorative de « ploutocratie » : le gouvernement des plus riches. L’aspect anecdotique du récit permet également d’apprendre qu’aux alentours des années 1790, une baleine fut pêchée dans la Seine vers la Pointe de la Roque et qu’une autre bête de taille comparable y fut découverte 15 ans plus tard :

il paraît que ce monstre marin avait au moins cinq pieds de diamètre ; deux hommes de la taille de cinq pieds quatre pouces, placés de chaque côté du poisson, ne pouvaient s’apercevoir au-dessus de l’animal qu’en s’élevant sur la pointe des pieds.

Etonnant, non ?

Près de cette ville, au lieu nommé Saint-Onuphre, on trouve une mare d’eau infecte, dans laquelle viennent se plonger et boire, à certaines époques de l’année, les dartreux et d’autres individus attaqués de maladies de peau. Les enfants, les femmes, les vieillards s’y roulent pêle-mêle, et souvent ils trouvent la mort où ils cherchaient la santé, tristes effets de l’ignorance et de la superstititon. Chacun de ces malheureux dépose sur le même tas une baguette qu’il a cueillie dans le bois voisin. A la fin du jour, ces baguettes ont formé un bûcher ; le curé du lieu, en habits sacerdotaux, vient, en chantant des antiennes, mettre le feu au bûcher, et quand la fumée s’élève épaisse dans les airs, il lâche un pigeon blanc au milieu du tourbillon, et les assistants de s’écrier aussitôt : c’est le Saint-Esprit. Il est de rigueur qu’il y ait un miracle ; c’est un boiteux qui jette ses béquilles au feu et se trouve subitement guéri d’un mal qu’il n’avait pas. La soirée se termine par des libations au Bacchus normand, qui se prolongent fort avant dans la nuit.

L’auteur suit ainsi son récit jusqu’à Rouen, en ayant parsemé la narration d’anecdotes concernant Jumièges, La Bouille, Agnès Sorel ou encore Robert le Diable.

1836 : Charles Nodier : « La Seine et ses bords »

D’autres récits, moins moqueurs, furent réalisés dans le courant du XIXe siècle. « La Seine et ses bords » mérite le coup d’oeil, car le texte est agrémenté de superbes gravures, d’une très belle carte et d’un style particulièrement soigné.

Cette ville aux fancs boisés, aux frais boulevards, au vaste port, c’est Rouen, le Paris du vieux Rollon. La Seine fléchit pour la première fois sous le poids des vaisseaux. Elle s’enfle d’orgueil, elle accélère sa course, elle est impatiente de sentir les eaux de la mer se confondre avec les siennes. (…) Elle a entendu la grande voix du flux qui l’appelle et qui la repousse. Elle s’élance, elle bondit, elle lutte, elle triomphe, elle se perd dans le reflux qui l’emporte. »

L’auteur rédige ici une sorte de Guide du Routard avant l’heure : il envisage des promenades, profite des points de vues pour raconter quelque histoire s’étant déroulée en cet endroit. Là encore, l’intérêt de l’écriture au présent est majeur ; le livre possède ainsi le même charme surrané qui se dégage à la lecture des Paris-Match des années 1970 ou, donc, des guides de voyages périmés.

Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.
Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Regagnons les rives de la Seine, dont nous nous sommes écartés un instant. A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce. (…) Un peu plus bas, le pont de bateaux s’élève et s’abaisse avec le flux et le reflux pour laisser passer les navires. L’idée ingénieuse de ce pont est due à un religieux augustin, sous Louis XIII. Il est unique en son espèce, et mérite l’admiration par sa longueur, par sa solidité et par sa facilité à être démonté.

La carte de la Seine entre Rouen et Le Havre extraite du livre de Nodier
Carte extraite du livre de Charles Nodier, dessinée par M. Helpenberger.

1847 : Théophile Rossigneux : « La Normandie historique, pittoresque et monumentale »

Avec le romantisme, c’est la mise en avant de l’expérience intime et du ressenti personnel qui triomphe. Dans « La Normandie historique, pittoresque et monumentale, ou Souvenirs d’un Voyage sur les Bords de la Seine » de MM. Godefroy, Rossigneux et Lemercier, qui paraît en 1847, Théophile Rossigneux tient un carnet de bord pour sa petite sœur, Elise, âgée d’une quinzaine d’années, afin de la faire participer autant que possible à cette aventure. Les premiers paragraphes sont d’ailleurs largement consacrés à un dialogue rhétorique avec celle-ci, qui paraît aujourd’hui tout à fait démodé par rapport à l’absurde de Néel ou aux descriptions amusées et narquoises de Morlent. Jugez plutôt. Après avoir décrit à sa sœur pendant 50 pages la naissance de la Normandie, les Vikings, Guillaume le Conquérant, voici comment débute le chapitre deuxième :

Je crains, ma chère sœur de t’avoir fait faire un bien long détour pour te ramener à la Roche-Gaillard ; m’y voici, et pour peu que tu te sentes guerroyante, je vais te faire assister à la construction du château, ainsi qu’au siège qu’en fit le roi Philippe-Auguste.

Et ni d’une ni de deux, voilà notre ami qui se lance dans une longue récitation de livre historique sans grand caractère, en s’appuyant sur des poèmes et toutes les traces écrites recueillies à droite et à gauche au cours de son périple. Ainsi, cette « Normandie historique, pittoresque et monumentale » est davantage un livre d’histoire de la Normandie camouflé derrière le prétexte d’un récit de voyage. Tout n’est pas parfait dans l’histoire de la littérature séquanienne…

En conclusion…

Non seulement la Seine a été l’objet de nombreux ouvrages, mais ceux-ci sont – et depuis longtemps – d’une grande diversité. Du lyrisme le plus clinquant aux anecdotes les plus triviales, les styles littéraires sont incroyablement variés, sans doute parce que, depuis longtemps, la Seine occupe des fonctions incroyablement variées : point d’entrée incontournable dans l’intérieur des terres de France pour les Vikings, trait d’union commercial entre la capitale et la mer, décor de certains des plus beaux paysages nationaux… Les différents choix stylistiques reflètent aussi la variété des personnalités de leurs auteurs. Il vous suffit donc de trouver celui qui vous correspond le plus parmi ceux-ci.

A bientôt.

La Basse-Seine à 3 millions d’habitants en l’an 2000, analyse d’un échec prospectif

Au cours d’un article précédent, nous avons vu que les élites haut-normandes avaient une vision assez pessimiste de l’avenir régional, compte tenu, notamment du développement démographique et géographique de Paris à l’époque. Nous allons à présent tenter de comprendre pourquoi la vallée de la Basse-Seine n’est pas devenue une banlieue parisienne en nous intéressant plus particulièrement à la question démographique.

Au sein du rapport faisant suite à la – désormais fameuse – consultation de la Mission d’Etudes Basse-Seine (ou mebs) de 1968, le chapitre consacré aux objectifs démographiques était introduit ainsi:

Différentes études fondées sur l’analyse de l’évolution démographique et de l’activité économique conduisent à prévoir que la population urbaine de la Basse-Seine passera de 1 100 000 habitants, chiffre actuel, à 3 000 000 vers l’an 2000.
Ce surcroît de population proviendrait principalement de l’augmentation naturelle (excédents des naissances sur les décès) et, surtout, de migrations en provenance d’autres régions. Par contre, la population rurale de la Haute-Normandie, déjà peu importante numériquement, ne paraît pas devoir fournir des effectifs notables de nouveaux citadins.

En 2008, la population de la vallée de la Basse-Seine n’était « que » de 1 488 665 habitants, soit moins de la moitié de la population imaginée en 1968. Comment peut-on expliquer une telle différence entre l’évolution prévue de la démographie et la réalité ?

Le desserrement: un concept au coeur de la réflexion des Trente glorieuses

La première question que pose la mebs aux « personnalités et aux groupements les plus divers » s’appuie sur une notion tellement dépassée aujourd’hui qu’elle ne figure même plus dans les dictionnaires: « Vous paraît-il souhaitable de faire jouer à la Basse-Seine un rôle de secteur de desserrement de la région parisienne ? Quels avantages et quels inconvénients la Région en retirera-t-elle ? » Avant de présenter dans le rapport les réponses rendues, la mebs explique le sens qu’il fallait donner à ce concept: « la décentralisation des hommes et des activités de toute nature (…); il semble bien que les lecteurs ont pris le mot dans le sens qui convenait: la venue d’hommes et d’emplois nouveaux dans la Basse Vallée de la Seine ne peut résulter que d’une ensemble d’actions volontaires. »

Beaucoup des réponses présentées dans le rapport acceptent le concept comme s’il s’agissait d’un phénomène évident, comme nous parlons aujourd’hui de mondialisation ou de résiliance, en étirant plus ou moins volontairement leur sens initial.

Voici par exemple une des réponses données :

Le rôle de secteur de desserrement de certains habitants de la région parisienne paraît souhaitable, d’abord pour des raisons générales d’intérêt national. Etant donnée la croissance démographique, des régions proches de Paris doivent être les premières à accueillir l’excédent de la Région Parisienne pour éviter que ne grandisse le monstre de Paris. Ce serait utopie d’essayer d’attirer l’excédent parisien dans le désert français, il vaut mieux l’attirer près de Paris.

Le desserrement serait donc, pour la Vallée de la Basse-Seine, la mise en œuvre de politiques publiques permettant d’accueillir les hommes et les activités qui ne trouvent plus leur place au cœur de la région parisienne. L’utilisation de ce concept découle de trois constats : l’augmentation massive et régulière de la population francilienne depuis le début du XIXe siècle d’abord, la nouvelle impulsion démographique engendrée par le baby-boom ensuite, la période de grande croissance économique que sont les Trente Glorieuses enfin.

Le graphique ci-dessous illustre l’évolution comparée des populations haut-normande et francilienne depuis 1801 jusqu’en 1968.

On peut déjà assez facilement percevoir pourquoi les haut-normands considèrent que leur territoire est plus ou moins voué à devenir une extension de la région parisienne si elle continue à croître à cette allure, et à l’époque, rien ne semble présager d’un ralentissement de cette croissance économique.

Le deuxième point qui peut permettre d’éclairer la conception de la fin des années 1960 selon laquelle la Vallée de la Basse-Seine pourrait accueillir jusqu’à 3 millions d’habitants est le taux de croissance annuel moyen de la population en Haute-Normandie. L’INSEE présente, dans un document de prospective, cette évolution entre 1962 et 2009.

On peut constater le bon placement de la région au cours des années 1960 par rapport à la moyenne nationale et sa chute jusqu’à la 83e place (sur 96) du classement. Or, comme nous l’avons vu plus haut, c’était justement sur l’augmentation du nombre de naissances par rapport au nombre de décès que la population était sensée augmenter jusqu’à atteindre les 3 millions en 2000.

Enfin, la crise économique qui a suivi le choc pétrolier de 1973 ébranle fortement la croissance nationale, et plus fortement encore en Haute-Normandie. 84 000 emplois industriels ont en effet été perdu entre 1975 et 2000. De plus, le volume d’emplois total a augmenté de moins de 3% sur la même période en Haute-Normandie alors qu’il a augmenté de 10% au niveau national. Ces chiffres sont tirés d’un bilan de la région Haute-Normandie visible ici.

Mais comment pouvaient-ils bien imaginer installer 3 millions d’habitants ?

Les personnes consultées lors de la consultation de la mebs se voyaient proposer deux solutions principales pour permettre à la Basse-Seine d’accueillir cette nouvelle population : la création de villes nouvelles et/ou la multiplication de villes satellites aux principales villes déjà existantes.

Si quelques uns récusent la prévision de 3 millions d’habitants, la plupart des répondants en acceptent le principe et jouent le jeu proposé par la mebs. Certains se prononcent en faveur des villes satellites :

Il est probable que dans la Basse-Seine les villes nouvelles seront plus ou moins satellites de Rouen et du Havre.

D’autres s’y opposent farouchement :

Si l’on opte pour la création de villes satellites proches de Rouen et du Havre, ces villes ne seront que des cités dortoirs sans âme et sans vie.

Pour la plupart, cependant, les deux propositions peuvent tout à fait aller de pair et elles doivent même être accompagnées d’une troisième voie : la rénovation des deux ou trois agglomérations majeures de la Basse-Seine.

Il me paraît opportun d’aider en priorité au développement harmonieux des villes existantes avant de créer des villes nouvelles. L’objectif pour Rouen et Le Havre devrait être dès maintenant le million d’habitants. L’exemple des grandes villes hollandaises, belges, allemandes et même françaises nous prouve que cela n’a rien de monstrueux et demeure économique, des problèmes graves de liaison ne se posant qu’au-delà de ce plafond.

La sous-partie interrogeant sur les objectifs de population à fixer est aujourd’hui particulièrement savoureuse, car elle reflète les ambitions et les projections personnelles des haut-normands pour la Basse-Seine. La Mission d’Etudes Basse-Seine, elle-même, sensée faire la part entre le désirable et le vraissemblable, relaie des propositions qui paraissent aujourd’hui hallucinantes.

De nombreuses personnes proposent de ne pas multiplier inutilement les opérations urbaines, et donc de ne prévoir que quatre ou cinq opérations de villes nouvelles sattelites de 150 000 à 200 000 habitants.

Ou encore…

Des chiffres précis sont avancés au sujet de la créationd’une véritable ville nouvelle participant au système Rouen-Le Havre-Caen. Ces chiffres sont relativement élevés car ils tiennent compte du rôle qu’elle devrait jouer par rapport aux trois agglomérations normandes : de 500 000 à 1 million d’habitants, mais au-delà de l’an 2000.

Pour rappel, Le Havre comptait 177 259 habitants en 2009, Rouen en comptait 110 688.

Mais alors, pour récapituler, quelles ont été les erreurs d’appréciation et d’anticipation ?

On peut d’abord montrer l’évolution réelle de la population depuis l’écriture de ce rapport.

On voit assez clairement qu’il n’y absolument pas eu d’augmentation massive de la démographie que ce soit au niveau régional ou départemental. La Basse-Seine a progressé davantage mais elle est bien loin d’avoir atteint les 3 millions d’habitants.

La région parisienne a pourtant continué à croître à une vitesse relativement régulière, mais c’est bien la proche banlieue qui a accueilli le supplément de population.

Ainsi, l’idée des Trente glorieuses selon laquelle la Vallée de la Basse-Seine recevrait en l’an 2000 entre 2,5 et 3 millions d’habitants se révèle aujourd’hui assez intrigante tant elle paraît éloignée de la réalité actuelle. Contrairement à ce qu’imaginaient les personnes interrogées, ce sont bien aujourd’hui les petites communes rurales qui connaissent le principal regain de démographie et les 25 villes de la région qui possèdent plus de 10 000 habitants connaissent actuellement plus de départs que d’arrivées, comme le démontrait l’INSEE avec les chiffres de 2009. Soixante pour cent de la population haut-normande habite dans une ville de moins de 10 000 habitants. Au contraire du desserrement des activités parisiennes dans la Basse-Seine, concept très diffusé dans les années 1960, il est fort probable que le concept de décentralisation ait pris le pas dans les politiques publiques locales. Nous verrons donc l’effet de cette décentralisation dans un prochain article.

Devenir une banlieue parisienne, la crainte des Trente glorieuses normandes

En 1967, la Préfecture de Haute-Normandie commanditait une enquête à la Mission d’Etudes Basse-Seine « s’adressant aux personnalités et aux groupements les plus divers dans le but de les faire participer activement aux réflexions en cours sur l’avenir et l’aménagement de leur région ». L’un des chapitres s’intéressait aux rapports entre la Basse-Seine et Paris. L’avis de ces personnalités plus ou moins influentes, vivant en plein dans les Trente Glorieuses, est très utile aujourd’hui, notamment par ce qu’il laisse transparaître d’une crainte collective de se faire « coloniser » par Paris.

Il n’est pas inutile de rappeler d’abord le périmètre concerné par ce qu’on appelait alors la Basse-Seine. C’est une zone géographique traversée par la Seine, en aval de Paris et délimitée, pour être très simplificateur, par Vernon d’un côté et Le Havre-Honfleur de l’autre.

Pour ce fameux chapitre consacré à Paris, comme pour les autres, les experts de la Mission d’Etudes Basse-Seine (qu’ils surnomment affectueusement mebs, en minuscules) ont dû résumer en quelques lignes les avis de près de 1500 personnalités ou groupements. La tâche était rude et on est bien obligé de reconnaître que cette démarche, entre le cahier de doléances et le crowdsourcing, semble avoir été efficace puisque, comme le note la mebs:

(…) dans la plupart des réponses, si la situation actuelle n’est pas jugée très mauvaise, par contre le pessimisme est de rigueur pour l’avenir.

Si plusieurs de ces craintes se sont révélées exactes, d’autres paraissent aujourd’hui singulièrement périmées. C’est le cas en ce qui concerne les transports. Il semble qu’à l’époque, l’amélioration du réseau routier et ferroviaire (la ligne Paris-Rouen-Le Havre n’est pas encore totalement électrifiée à l’époque) représente une certaine menace pour le développement propre à la région.

« Comme tous les transports, celui des personnes n’est pas un phénomène neutre, il commande toujours la subordination aux zones fortes des zones de faible développement et de faible équipement. »

« Les transports rapides amélioreront la complémentarité. Pour une partie de l’industrie, il y aurait malheureusement aggravation de la subordination. »

Voire même…

« Il paraît évident qu’en raison du poids respectifs des agglomérations, l’amélioration progressive du transport des personnes constituera un facteur qui accentuera la subordination de la région vis-à-vis de Paris. On ne voit pas qu’il soit possible d’en modifier les effets, sinon à revenir à l’époque des diligences. »

La mebs elle-même semble assez sombre sur l’avenir de la Basse-Seine dans le cas où aucune décision majeure ne serait prise pour endiguer « la colonisation ».

« Il ne suffit pas de craindre que la Basse-Seine ne devienne la banlieue de Paris, il faut agir pour que cela ne se fasse pas. »

On verra un autre jour les décisions qui ont été prises, mais on peut dès maintenant regarder celles qui sont préconisées. Et beaucoup d’entre elles ont été réalisées.

« Développement du secteur tertiaire dans les différents domaines: négoce et relations avec outre-mer, transit, agences d’exportation, assurances maritimes, banques. »

« Peut-être dans le domaine du commerce international. A la base de cette action, je verrais assez bien un Institut d’Etudes des économies des pays avec lesquels notre complexe portuaire est en relation. »

Même s’il aura fallu attendre un petit bout de temps pour que Sciences Po Paris installe au Havre un campus « Europe-Asie », cette dernière intuition ne peut laisser indifférent.

La mebs résume enfin les quatre principales propositions faites par les personnes interrogées:

  • ouvrir l’éventail du desserrement des activités et des services (y compris les services administratifs et la recherche);
  • accentuer la vocation européenne de la Basse-Seine en ouvrant de nouvelles relations internationales et en cherchant, en même temps à étendre l’hinterland naturel du complexe portuaire de Rouen-Le Havre;
  • doter la région de moyens financiers et administratifs en lui permettant de prévoir et d’organiser elle-même son développement et sa gestion;
  • accentuer l’ouverture de la Basse-Seine vers la Basse-Normandie, et en particulier sa capitale Caen, afin de renforcer le poids de la région normande.

Lors d’un autre article, on s’intéressera aux différentes décisions qui ont suivies  cette consultation de la mebs, notamment dans le rapport de la région à Paris. En attendant, on peut tout de même considérer avec tendresse que les « personnalités et groupements » de la Basse-Seine ont eu de très bonnes intuitions en ce qui concerne le développement de leur région, à un point près: la crainte de se voir cannibaliser et appauvrir comme une banlieue de Paris.

Paris Rouen Le Havre, et au milieu coule un chemin de fer

S’il y a un sujet sur lequel les Normands sont tous d’accord, c’est bien sur la nécessité d’améliorer la qualité du service ferroviaire entre « les » Normandie et la capitale.

Au cours des colloques « Seine d’Avenir » du 4 mai 2010 au Havre et « Axe Seine, Acte II » le 23 mai 2011 au Zénith de la CREA (Communauté d’agglomération Rouen Elbeuf Austreberthe), le sujet a été évoqué à maintes reprises.

Laurent Fabius
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Le président de la SNCF lui-même, Guillaume Pépy s’était expliqué sur la question en 2010: « Avec une fréquentation croissante et une performance qui décroît, nous nous sentons, en tant qu’opérateur, extrêmement mal à l’aise. Notre ambition est de réparer cette dette ». En tant que Président de la CREA, Laurent Fabius lui avait répondu « qu’en ces temps où l’on parle beaucoup de dette, notre souhait est que celle-ci ne soit pas rééchelonnée mais honorée. Et le plus rapidement sera le mieux ».

Comment en est-on arrivé là ?

 Cette dette ne remonte pas si loin. Il suffit de se plonger dans un document intitulé « L’avenir de la Basse Seine », réalisé par la Mission d’Etudes Basse Seine en février 1967. On y lit notamment que « la ligne ferrée (Paris-Rouen-Le Havre) constitue l’un des atouts essentiels de la Basse Seine dans la perspective d’un développement d’activités complémentaires de celles de la région parisienne. En effet, la ligne dessert directement deux des principaux centres d’affaires de Paris – Saint Lazare et la Défense – et le cœur des agglomérations de Rouen et du Havre. Elle se prête donc particulièrement au développement de déplacements pour affaires, achats ou agrément, car la capacité de la ligne n’est encore utilisée que partiellement. » L’électrification totale du trajet Paris-Le Havre n’est effective qu’en décembre 1967.

 Au milieu des années 1970, les trains les plus rapides relient Paris au Havre en 1 heure 45, avec un arrêt à Rouen. Soit vingt minutes de moins que la durée actuelle. En quarante ans, un retournement s’est donc effectué. Les causes avancées par la SNCF et Réseau Ferré de France (RFF) sont multiples : d’abord, la création d’arrêts entre Paris et Rouen et entre Rouen et Le Havre. Ensuite, la saturation du réseau ferré au départ de Paris, avec l’augmentation du nombre de trains de banlieue ainsi que le développement du fret. Enfin, la gare de Rouen rive droite s’ouvre et se clôt par un tunnel qui ne comporte que deux voies, limitant drastiquement la capacité d’accueil de celle-ci.

Quelles solutions ?

 La Ligne Nouvelle Paris Normandie (LNPN) est présentée comme étant la réponse à ces problèmes, notamment par trois interlocuteurs prestigieux lors de leurs discours de clôture du colloque Seine d’Avenir.

Antoine Rufenacht
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Le premier, Antoine Rufenacht, à l’époque Maire du Havre et aujourd’hui Commissaire Général au développement de la Vallée de la Seine expliquait ses souhaits pour les infrastructures ferroviaires à mettre en place: « des lignes de fret ferroviaires rapides, dédiées, compétitives, (…) une ligne à grande vitesse reliant chacun des trois pôles, mais aussi Caen, connectée au réseau ferroviaire européen à grande vitesse à Roissy (…). Cette ligne à grande vitesse permettra le développement d’une économie de services à l’industrie et au monde portuaire. Cette ligne doit constituer, avec la Seine, la colonne vertébrale de noter axe de développement ».

Allant dans le même sens, l’ancien Premier Ministre et Président de la CREA Laurent Fabius demandait que « ces choix soient compatibles avec une liaison La Défense-Roissy pour permettre aux Normands de rejoindre rapidement l’aéroport Charles de Gaulle ».

Bertrand Delanoë
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Quant à Bertrand Delanoë, Maire de Paris, il expliquait que sa « présence dans ce colloque est d’abord un engagement (…) pour que cette liaison ferroviaire existe d’urgence, qu’elle permette effectivement d’intégrer Haute-Normandie et Basse-Normandie, qu’elle prévoit cette étape essentielle qu’est Roissy (…) ».

Les trois ténors du projet ont donc fait preuve d’une grande communauté de vue sur les solutions à adopter pour l’amélioration des liaisons par la voie ferrée entre Paris et les Normandie. Cette unité de vue et la déclaration finale, signée ensemble, dont quatre points sur sept concernent ces enjeux ferroviaires, est d’autant plus impressionnante qu’elle semble se faire contre l’histoire.

 Pour le Maire de Paris, « si la géographie nous aide, le passé en revanche ne nous aide pas tellement. Car il n’y a pas eu, avant nous, de tentative d’élaboration de projet commun ». Et pourtant, si l’on se penche sur le fameux rapport de la Mission d’Etudes Basse Seine de 1967, on constate que les préconisations pour l’amélioration sont quasiment identiques à celles présentées en ce début de XXIe siècle.

« Des dessertes beaucoup plus nombreuses, un matériel moderne et confortable, une augmentation sensible de la fréquence des trains, doivent permettre d’attirer des clientèles nouvelles et de créer un outil de transport et de vie urbaine particulier à la région. L’une des conséquences favorables que l’on peut en attendre est de faciliter la décentralisation de sièges sociaux et de services administratifs qui bénéficieraient de liaisons commodes et rapides avec les centres d’affaires parisiens.

Il faudra chercher à faire bénéficier les villes nouvelles de la Basse Seine de ces facilités en étudiant toutes les possibilités de les implanter dans des sites desservis par cette ligne. Malheureusement, son tracé n’est pas très favorable, souvent resserré entre la Seine et des coteaux abrupts en amont de Rouen, éloigné de la vallée en aval. C’est pourquoi il sera nécessaire d’envisager aussi la création de lignes nouvelles pour desservir des ensembles urbains implantés trop loin des lignes existantes ou de grands équipements comme le 3e aéroport international de la région parisienne, et compléter le réseau régional. »

Il serait facile de considérer que cette étude a fait partie d’un ensemble de documents passés inaperçus à l’époque. Elle a pourtant été discutée lors du Comité interministériel d’Aménagement du Territoire, le mardi 9 décembre 1969, en présence du Ministre de l’Economie et des Finances, qui s’appelait Valéry Giscard d’Estaing et du Secrétaire d’Etat à l’Economie et aux Finances, un certain Jacques Chirac.