Archives pour la catégorie Le Soir (stage 2006-7)

Le podcasting musical

Article paru dans Le Soir.be le 13 décembre 2006:

Le podcasting, un phénomène nouveau qui possède de nombreuses facettes. Penchons-nous aujourd’hui sur la question du podcasting musical.

Lors de cette série en deux volets consacrée au podcasting, nous vous proposerons le point de vue d’une personne qui met en place un système d’écoute de programme en ligne ainsi que le point de vue d’un expert, afin d’avoir un peu de recul sur la question.

L’internaute qui nous guidera dans ce point de vue sur le monde du podcasting musical sera Emeric Surian, webmestre de Sbobzik, qui est à l’heure actuelle un portail et un annuaire des radios en ligne.

Quand il s’agit de se plonger dans ce monde, un peu flou pour beaucoup et déjà dépassé pour quelques uns, qu’est celui de la musique en ligne, il est indispensable de définir les différents termes. C’est Emeric qui nous y aide.

Dans ce domaine de la musique en ligne, on peut distinguer trois grands phénomènes : le téléchargement par différents sites légaux ou illégaux, le streaming et le podcasting. Selon Emeric, « le téléchargement de musique sur Internet consiste à trouver des morceaux au format MP3 (ou n’importe quel format de fichier audio) dans le but de les enregistrer sur son disque dur. »

Notre guide poursuit son explication : « Le streaming audio est un système de diffusion, un serveur émet des données à des auditeurs, c’est le principe de la radio adapté à Internet (webradio), à la différence que le nombre d’auditeurs est limité sur une webradio, due à la limitation de bande passante du serveur ».

Enfin, et c’est le phénomène qui nous intéresse ici, le « podcasting est un système développé par Apple pour faciliter le téléchargement. Au départ, un format de fichier (RSS) regroupe les dernières nouveautés mises en ligne sur un site afin de permettre à un internaute, d’une part d’être informé de ces mises à jour sans visiter le site, et d’autre part d’accéder directement à l’information qui l’intéresse. Apple a développé une extension à RSS pour préciser en plus des mises à jour sur le site, l’adresse d’un fichier multimédia (audio, vidéo, autres) et toutes les informations relatives à ce fichier, son auteur, sa date de création… De cette façon, lorsqu’une personne est abonné à un podcast elle sait quand un nouveau fichier est disponible et peut choisir de le télécharger ou non ».

Bien sûr, il existe des appellations francophones plus ou moins farfelues pour définir cette activité. Nous avons choisi d’utiliser ici le terme podcasting pour plusieurs raisons : tout d’abord parce qu’il est le plus répandu, ensuite parce que cette contraction de iPod et de broadcasting souligne l’origine américaine de cette activité et rappelle que c’est grâce au baladeur numérique sus-nommé que s’est développée cette pratique.

Il existe différentes façons de procéder au podcasting : ponctuellement et par abonnement. Dans le premier cas, il vous suffit de naviguer à votre gré sur le site proposant une ou plusieurs émissions qui vous intéresse, de sélectionner l’émission en question et de l’enregistrer sur votre disque dur ou votre baladeur numérique en suivant la méthode qui vous est indiquée. Dans le second cas, il vous suffit de choisir l’option abonnement. Vous aurez alors les émissions qui se transféreront automatiquement dans votre lecteur (qu’il vous faut préalablement télécharger) à chaque mise à jour.

Techniquement, le podcasting est donc simplissime. Quant à sa réalisation, de très bons logiciels expliquent très clairement comment procéder. Cela explique la croissance exponentielle de sites mettant leurs émissions à la disposition des internautes ; et par là-même l’apparition d’autant d’émissions ridicules et pitoyables que de sites brillants et bienfaiteurs. Vous n’avez pas besoin de nos conseils pour les premiers, vous les rencontrerez malgré vous bien assez vite.

Une fois cette présentation de la technique effectuée, allons demander aux créateurs de podcasts comment ils y sont venus. Pour répondre à nos questions, Jeff Kopper et Ryan Dunno. Ils sont collaborateurs pour un site américain www.garagepunk.com ; le premier en est le créateur, le second en est un animateur.

A l’origine de leur podcasts, on trouve un forum de discussion consacré à deux styles de musique : le garage et le punk. Jeff et Bill, les deux administrateurs du forum, permettent aux adeptes de ces styles assez cousins de converser de leurs groupes préférés.

Jeff raconte : « Nous étions au mois de juillet deux mille cinq. Bill était plus au fait que moi des possibilités offertes par ce nouveau phénomène qu’était le podcasting et il m’a suggéré d’en créer un sur notre site internet. J’ai trouvé que l’idée était très intéressante, nous nous sommes donc mis à l’ouvrage et nous avons commencé à chercher des personnes susceptibles de vouloir animer des émissions pour nous. J’avais dans l’idée de faire une sorte de station de radio avec différents programmes disponibles, chacun animé par une personne particulière et avec une nouvelle émission mise en ligne quotidiennement ».

Répondant à l’appel à candidature, Ryan Dunno, ou Ryan Katastrophe comme il se présente au cours de ses émissions, nous explique sa démarche. « A l’époque de la demande de Bill et Jeff, je n’avais aucune idée de ce qu’était un podcast mais je me suis dit: ça, je peux le faire. J’ai préparé ma première émission et je ne me suis pas posé de questions depuis lors ». Vous pouvez écouter ses émissions en cliquant droit sur l’une des icônes « podcast » et choisir l’option « enregistrer sous ».

La question que l’on se pose devant ce genre d’émissions, mises gratuitement à la disposition des internautes, créées par des passionnés et écoutées par des passionnés, est la suivante : Qui paie les droits d’auteur des titres diffusés ?

En réponse à cela, Jeff part alors dans une tirade que l’on sent habituelle : Nous essayons d’obtenir la permission d’autant de labels et d’artistes que possible (nous avons une page entière consacrée aux permissions de diffusion sur notre blog), mais cela serait impossible d’avoir la permission de chacun des propriétaires des « copyrights ». Alors oui, nous avons l’autorisation pour diffuser la plupart des titres que nous programmons, mais encore une fois, je n’ai jamais rencontré un groupe qui ait un problème avec le fait que l’on diffuse sa musique. Il faut évidemment garder à l’esprit que nous ne diffusons jamais des titres appartenant à une « major », car ce serait beaucoup plus risqué. Il me semble que la plupart, si ce n’est l’intégralité, des artistes que nous diffusons réalisent les bénéfices d’avoir leur musique programmée dans une de nos émissions. On les met en valeur gratuitement, comme une radio traditionnelle. Et en effet, beaucoup sont très fiers d’entendre un de leurs titres dans nos émissions. Ils comprennent que nous n’essayons pas de profiter d’eux, les titres étant compressés de telle façon que cela rend impossible leur exploitation en dehors des émissions. Ce serait de toutes façons compliqué d’extraire un morceau de nos programmes puisque nos animateurs utilisent des transitions progressives, exactement comme à la radio.

Le garagepunk dot com podcast comme on peut l’entendre prononcer au cours des différents programmes n’est évidemment qu’un exemple de ce que peut être le podcasting. Il était néanmoins intéressant de comprendre la façon de laquelle peut fonctionner cette technique quand il est question de musique.

Nous nous intéresserons prochainement à un autre domaine d’application du podcasting : la culture. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez d’ores et déjà lire un article paru dernièrement dans Le Soir sur le podcasting en Belgique.

Le podcasting culturel

Article paru sur Le Soir.be le 13 décembre 2006:

Le podcasting, un phénomène nouveau qui possède de nombreuses facettes. Penchons-nous aujourd’hui sur la question du podcasting culturel.

Nous avons vu que, malgré son jeune âge, le podcasting possède déjà de nombreux adeptes, et par là-même, ses grands talents et ses cancres. Pourtant, il existe de réelles différences entre la démarche du podcasting musical et celle du podcasting culturel. Nous allons donc essayer de montrer ici la singularité, l’intérêt et l’avenir du podcasting culturel.

Sans revenir sur la question technique de sa réalisation (voir dans l’article concernant son application dans le domaine musical), il est important de comprendre les enjeux qui existent autour du podcasting culturel. C’est Bernard Stiegler, directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou à Paris, philosophe et docteur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, directeur général adjoint de l’Institut National de l’Audiovisuel et directeur de l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique qui va nous éclairer sur cette question.

Sortir de l’archiflux télévisuel et radiophonique

En tant qu’ancien directeur adjoint de l’INA, Bernard Stiegler a beaucoup travaillé sur ces questions. Pour lui, « le podcasting a un gros intérêt, c’est qu’il permet de réécouter les émissions ou de les écouter dans des conditions appropriées. Pour prendre mon cas personnel, j’écoute très peu la radio et je ne regarde pas du tout la télévision. (…) Dans le métro, vous ne pouvez pas faire grand chose d’autre, c’est pour moi un bon moment pour écouter la radio. Cet avantage de pouvoir sortir de la grille horaire s’appelle la délinéarisation du flux. On dit toujours « sur Arte, il y a de très bonnes choses, mais c’est toujours après minuit », et bien grâce au podcasting vidéo, vous pouvez regarder ces choses là à l’heure qui vous arrange ».

Ainsi, le podcasting culturel permet de sortir de ce que M. Stiegler appelle l’archiflux, qu’il soit télévisuel ou radiophonique. La télévision et la radio telles qu’on les connaît de nos jours sont marquées par l’obligation d’être efficaces immédiatement et de ne faire ressentir aucun « temps mort », ou ce que les dirigeants de l’audiovisuel considèrent être un « temps mort ».

Jean Cluzel, président de Canal Académie, première radio académique francophone en ligne, explique cela en ces termes : Avec l’arrivée de la télévision, ont rapidement disparu de ce média la pensée et le débat d’idées. La télévision, au mieux, résume la pensée. Elle privilégie l’instantané. Or, la pensée, pour être comprise, nécessite un long exposé.

Avoir accès à l’organisation des sources d’une émission

Ainsi, si les émissions « prêtes à diffuser », objets télévisuels industriels, sont faites pour que, au mieux, seule l’essence des propos de chacun soit conservée, le podcasting offre déjà de temps en temps la possibilité de voir l’intégralité de telle ou telle émission (on peut visionner l’émission Arrêt Sur Images sans montage sur le site de France 5).

Pour Bernard Stiegler, c’est même là que se trouve l’avenir du podcasting : J’ai modélisé personnellement quand j’étais directeur de l’INA de nouvelles techniques, notamment l’organisation des sources de l’émission.Par exemple, sur une émission de télévision de quarante-cinq minutes, vous avez couramment entre dix et quinze heures d’enregistrement qui sont écrémées pour obtenir un objet télévisuel industriel. Le podcasting vidéo permettra ainsi de regarder tout ce qui a servi à façonner une émission. J’ai sur mon bureau un film de trois heures qui va être réduit à deux heures pour passer si possible sur Arte. Les personnes qui ont monté ce film ont 160 heures d’enregistrement sur l’Amérique contemporaine qu’ils ont indexées et cataloguées, et cette formidable base de données, à mon avis, pourrait tout à fait devenir un podcasting de deuxième génération.

Le podcasting offre ainsi de nombreuses possibilités de réappropriation des émissions, mais il offre aussi tout simplement la possibilité d’avoir accès à des produits culturels qui ne sont même pas diffusés. Canal Académie, la radio de l’Institut de France, permet d’entrer sous la coupole du Quai Conty et de découvrir l’immensité des travaux, discours et autres conférences des Immortels.

Sur le site de Canal Académie, vous pourrez trouver un nombre impressionnant de documents sonores en ligne parmi lesquels un aperçu de l’histoire uchronique (l’art de faire de l’histoire avec des si) par Jean-Claude Casanova, un entretien autour de la façon d’aborder le marché chinois par le président du groupe Lafarge ou encore un exposé sur la vie mondaine sous le nazisme par le directeur de l’Institut du temps présent.

Jean Cluzel nous explique que la ligne éditoriale de Canal Académie peut se résumer en trois points : Faire découvrir les académiciens, actuels ou anciens, mettre en valeur leurs travaux et leurs points de vue et répondre à la mission de transmission des savoirs confiée (en 1795 par la Convention) à l’Institut de France puis aux cinq académies qui le composent. (…) L’objectif à long terme est clair : mettre en ligne tous les travaux de l’Institut. Cela représente une masse immense mais c’est un objectif qui va de pair avec celui de faire partager la culture française à travers le monde. Les deux milliards d’enfants qui vont naître à relativement court terme vivront dans leur immense majorité en des pays émergeants quasi dépourvus de structures éducatives et il leur sera impossible d’accéder à la culture. Canal Académie permet de remédier à cette lacune en mettant à disposition, sur Internet, une aide totalement désintéressée et disponible pour toutes les générations de tous les pays.

Démassifier l’audience ou hypermassifier la culture ?

Bien évidemment, le portrait que nous dépeignons ici du podcasting est très élogieux. Il est nécessaire de prendre un peu de recul par rapport à ce phénomène. Le regard du philosophe est ici un précieux atout. L’idée de Bernard Stiegler est la suivante : les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ainsi que les micro- et nanotechnologies ont une double face : On peut utiliser ces techniques qui produisent ce que j’appelle de la délinéarisation et de la segmentation et qui permettent donc de démassifier l’audience, ce qui, en soit, a priori, est une bonne chose, puisque la prolétarisation (perte du savoir-faire des travailleurs et perte de savoir-vivre des consommateurs) vient de la standardisation et de la massification. Mais on peut très bien les utiliser pour produire de l’hypermassification, au sens de contrôler encore beaucoup plus finement les comportements individuels.

Pour l’ancien directeur de l’INA, ces technologies peuvent à la fois vous permettre de créer de nouveaux circuits de transindividuation, c’est-à-dire reconstituer des lieux où vous pouvez partager vos savoirs, vos points de vue critiques, avec d’autres individus, sans être dans une relation producteur-consommateur. Toutefois, elles peuvent également permettre à Amazon.com de savoir que vous aimerez nécessairement ce livre-ci puisque vous avez acheté celui-là, et ainsi de vous enfermer dans une niche dans laquelle vous allez finalement vous retrouver télécommandé par ses choix.

Propos recueillis par Victor Alexandre

Que sont nos rockstars devenues?

Article paru sur Le Soir.be le 23 août 2006:

Il faudrait être sourd ou avoir passé les dernières années sous terre pour ne pas s’être aperçu du retour en force du rock en Europe, et notamment en Belgique.

Ce retour se caractérise tant par une (re)découverte des groupes qui ont fait les grandes heures des années soixante et septante que par une floraison de nouveaux groupes directement inspirés des anciens. Il est donc temps de se demander si l’on peut tirer des enseignements de l’histoire de la musique en général et du rock en particulier. Différents spécialistes de la question éclairent notre réflexion.

Alors que des émissions comme Star Academy (TF1) ou La Nouvelle Star (M6) trustent les premières places de l’audimat depuis plusieurs années, il n’a jamais été aussi à la mode que d’écouter un groupe plus ou moins obscure des années 60, si possible tombé dans l’oubli du commun des mortels depuis lors.

La musique rock ne supplante pas pour autant d’autres genres : variétés diverses, hip-hop, r’n’b et musiques électroniques en tous genres restent des valeurs sûres pour les grandes maisons d’édition. Force est tout de même de constater que la place occupée par le rock en une petite dizaine d’années a considérablement augmenté.

Bien sûr, les décès successifs de Syd Barrett de Pink Floyd et d’Arthur Lee de Love ont permis aux plus jeunes de découvrir leur musique. Bien sûr, les nouveaux disques des papys du rock que sont les Rolling Stones, Paul McCartney, Robert Plant et quelques autres permettent de relancer la vente des albums de leur jeunesse.

« Où est l’émotion ? »

Cela ne permet pas pour autant d’expliquer l’intérêt que suscitent les groupes qui s’inspirent directement de ces idoles. La mode du rock ressemble plus à une lame de fond. Pour Marc Ysaye, directeur et animateur de Classic 21,  on peut aimer le pop-rock actuel en écoutant ou en s’inspirant des racines de cette musique. Les jeunes qui nous écoutent ne trouvent certainement pas leur compte dans la musique actuelle. (…)Dans le rap bas de gamme que l’on entend partout aujourd’hui, où est l’émotion ? Moi je ne la trouve pas et je déteste les images véhiculées dans tous ces clips .

Ce serait donc un des secrets de la cure de jouvence du rock : l’émotion. Une émotion qui serait plus présente dans ce style que dans d’autres.

Arnaud Ségui, animateur sur la grosseradio.com, penche de ce côté également. Pour lui, le retour en grâce de groupes tels que Pink Floyd, Love ou encore Led Zeppelin réside aussi dans le fait que ces groupes respirent l’authenticité tout simplement et les gens ne s’y trompent pas quelle que soit leur génération.

« Deep Purple et Led Zeppelin à l’heure de la messe »

Marc Ysaye tient à souligner le caractère trans-générationnel du rock : Vous savez, moi, j’ai été le premier à diffuser en 88 Deep Purple et Led Zeppelin à l’heure de la messe. Le concept de l’émission du dimanche matin, Classic Rock, plaît autant aux gens de ma génération qu’aux auditeurs plus jeunes.

Aymeric Leroy, rédacteur en chef adjoint à Big Bang, avance une raison plus pragmatique, mais dans la même veine. Ce phénomène est à la croisée de plusieurs tendances. La nostalgie des « baby-boomers » à l’apogée de leur pouvoir d’achat est évidemment exploité à plein par des maisons de disques qui, du reste, n’ont plus grand-chose d’autre à proposer pour remplir leurs caisses (…).Exploitation d’une nostalgie, donc, mais si cette nostalgie ne reposait pas sur des arguments artistiques solides, elle ne fonctionnerait certainement pas aussi bien. Le fait est que ces « grands groupes » n’ont souvent rien perdu de leur impact, et qu’au-delà du temps écoulé, leur musique continue à véhiculer quelque-chose de fort et d’essentiel. Ils sont devenus des « grands classiques » qui font partie du patrimoine, et nous renvoient bel et bien à un « âge d’or » dont il y a lieu, à bien des égards, d’être nostalgique.

L’argument selon lequel les baby-boomers (ou les soixante-huitards, selon l’appréciation que l’on porte sur leurs actions) seraient ceux qui sont à l’origine de ce renouveau marque aussi Christophe Conte, journaliste au magazine les Inrockuptibles. Pour lui, les gens qui ont grandi avec ces musiques là sont au pouvoir maintenant et en profitent pour faire vivre leurs héros. En France, on avait le Trafic de Guillaume Durand, qui était plutôt une bonne émission par rapport à ce qui se fait d’habitude dans le domaine, mais on était quand même dans une sorte de nostalgie perpétuelle, un peu gênante à la longue. De plus, chez les jeunes, on a une vraie attirance pour cette mythologie du rock, qui possède une ambiance beaucoup plus glamour que ne l’est l’ambiance musicale actuelle. Mais en entendant les groupes actuels donner leurs influences, j’ai de temps en temps l’impression qu’ils vivent dans un grand Musée Grévin.

Ainsi, le rock se serait perdu en chemin ? Pourtant, il paraît difficile d’affirmer que tous les groupes rocks actuels sont indignes de leurs aînés. Ce n’est pas le sens de la pensée d’Aymeric Leroy.

Pour lui, les années soixante et septante correspondent tout simplement à la période durant laquelle (les musiques « pop » et rock) sont nées et ont grandi. Il n’y a rien de déshonorant à admettre qu’à l’instar de tout mouvement artistique dans l’histoire, c’est cette période de création et d’innovation initiale qui passera à la postérité.

Mais dans ce cas, on peut s’interroger sur la capacité des musiciens actuels à créer et révolutionner la musique autant que les artistes des années soixante et septante. Pour Nicolas Langelier, chroniqueur sur p45.ca, webzine canadien, il faut raison garder : Y voir un âge d’or serait nier l’importance et la qualité de la musique qui s’est faite par la suite. S’il est vrai qu’au niveau du rock, peu de formes nouvelles ont été inventées depuis 25 ans, cette période a cependant vu l’apparition de deux genres nouveaux qui ont révolutionné la musique: le hip-hop, et la musique de danse électronique.

A vrai dire, il devient intéressant de faire un petit tour de table des intervenants pour rappeler exactement ce qu’ont été les années soixante et septante dans le domaine musical, les avancées et les révolutions qu’elles ont engendrées.

« La pop devient LE langage musical international »

Pour Langelier, il s’agit d’une période d’expérimentation, de créativité, de développement de nouvelles formes. C’est aussi la période au cours de laquelle la musique populaire est vraiment devenue la culture dominante; la pop (sous toutes ses formes, incluant le rock) devient LE langage musical international.

La conception de ces années-là comme des années capitales dans le domaine musical est unanime. Pour Aymeric Leroy, quand on pense aux années 60 et 70, l’idée qui prédomine est celle d’innocence, de naïveté. C’était l’époque des « premières fois ». Les démarches et les postures étaient plus spontanées, plus sincères, moins empruntées. Aujourd’hui, le rock, sa mythologie, son iconographie appartiennent à l’histoire, et il est difficile de tracer son chemin sans être écrasé par leur poids.

C’est également l’opinion de Christophe Conte : dans le domaine de la création comme de la diffusion de la musique dans ces années soixante et soixante-dix, on travaillait à la fois de façon naïve et artisanale, débridée et candide. Quand on discute aujourd’hui avec ceux qui étaient dans l’œil du cyclone à ce moment là, tous disent que les choses étaient beaucoup plus simples. Ils donnent vraiment l’image d’un âge d’or quasi mythologique.

De son côté, Arnaud Ségui, parle de la liberté toute fraîche des hommes et aussi des esprits qui a ouvert la porte à une créativité débordante.

Le rock est mort, vive le rock

Toutefois, pour Marc Ysaye, il existe toujours une vraie créativité chez les musiciens actuels, même s’ils ne peuvent pas révolutionner un style dont les limites ont été rapidement atteintes. Il illustre son propos avec l’exemple du groupe britannique Orson. Ce groupe, qui fait un carton en Grande-Bretagne, enchaîne avec bonheur pas mal de clichés des années 70. Je ne sais pas si la musique est un éternel recommencement, mais on peut voir avec un groupe de cette veine, et ils sont nombreux dans le genre, que les années soixante et septante représentent un véritable vivier pour la création musicale, cela dit, ils viennent de signer avec Universal… .

Selon tous nos « observateurs », le rock a connu ses limites assez rapidement. Ce qui ne veut pas dire que cette musique n’a plus de raison d’être. Il y a un héritage du rock. Mais Langelier nous met vite en garde contre tout musico-centrisme, si vous me passez l’expression : Il n’y a pas UN héritage de ces années-là, étant donné que plusieurs genres différents ont été inventés à cette époque: rock, funk, disco, punk, électronique, etc. Il faut voir la musique comme un arbre doté de plusieurs branches se multipliant et se croisant à l’infini, surtout à notre époque post-moderne de mélange des genres.

C’est peut-être là aussi que réside le secret de la renaissance du rock : le mélange des genres. Le mouvement punk, en donnant un coup de pied dans la fourmilière du rock, a au moins eu le mérite de donner un coup de fouet aux puristes : au lieu de caricaturer, si ce n’est ridiculiser les principes musicaux du rock, certains vont préférer se tourner avec respect vers les autres styles et poser les bases de la world music.

Mais après une telle mise à mal de « l’idéal rock », viennent inévitablement les conséquences sur l’industrie du disque.

« Un robinet d’eau tiède » ?

Dans cet « âge d’or » que furent les années soixante et septante fut aussi inventé le marketing. Et, pour Aymeric Leroy, il n’a pas fallu attendre beaucoup pour que les majors comprennent l’utilité de cette « science » et appliquent ses principes à leur champ de travail : refaire ce qui a déjà marché, tout en flairant les nouvelles modes. Le problème, c’est que cette façon de faire a fini par complètement contaminer le système et qu’il y a de moins en moins de place pour des propositions réellement alternatives et risquées. Résultat, l’industrie du disque n’est plus, au mieux, qu’un robinet d’eau tiède, prisonnière du consensus mou, seul moyen qu’elle a trouvé pour « rationaliser » les risques propres à ce métier. Le chroniqueur du Big Bang Mag reconnaît volontiers le côté pessimiste de son analyse.

Force est pourtant de constater que d’autres autour de notre « table ronde » virtuelle ont des avis encore plus tranchés sur la question. Pour Ségui, les majors ne misent plus le moindre kopeck sur le talent des artistes. Ces gens là sont dans le mur, à côté de la plaque et vont très bientôt s’en mordre les doigts car des réseaux alternatifs s’organisent et tentent de restituer leur honneur aux artistes qui refusent de se prostituer et de gâcher leur talent en renonçant à leur personnalité profonde pour sonner « musicalement correct »(…). Mais la révolution est en marche et je nourris le secret espoir de voir disparaître les soviets suprêmes de la musiques officielles que sont les Victoires de la musique ou encore l’Eurovision . Le remède à ce « nivellement par le bas » ?

« La révolution est en marche »

Pour tous, l’Internet est un changement majeur dans l’histoire musicale. Pour beaucoup, c’est une source d’espoir. Nicolas Langelier, synthétique, explique en ces termes sa conception de la toile : en 2006, la musique populaire repose essentiellement sur Internet pour sa création, sa diffusion, sa promotion.

Pour Arnaud Ségui, Internet c’est le salut de la musique moderne, une nouvelle donne. Par exemple la webradio dans laquelle j’officie (www.lagrosseradio.com) on joue la transparence totale en ouvrant l’antenne à des artistes auto-produits non signés qui soumettent leurs titres à un vote sur notre site (…). Si au bout de 15 jours, l’artiste recueille plus de 65% d’avis favorable, il intègre la playlist en haute rotation. En gros on fait bénévolement le boulot que devrait faire une radio de service public (…). Internet offre un ballon d’oxygène aux vrais artistes et aussi aux vrais amateurs de musique, et le succès est grandissant.

Aymeric Leroy va dans le même sens. Pour lui, c’est un formidable outil au service de la création indépendante. N’importe quel musicien peut aujourd’hui faire connaître sa musique et informer de ses activités à moindres frais. Et les mélomanes ont à leur disposition une base de données prodigieuse, dont leurs aînés auraient rêvé bénéficier il y a dix ou vingt ans.

« le quart d’heure warholien pour tout le monde »

Le directeur de Classic 21 voit également dans l’Internet une bonne façon de pallier les problèmes soulevés par l’industrie du disque : La façon dont fonctionnent les majors aujourd’hui est assez terrible : tout doit être politiquement correct. Les majors ne prennent plus beaucoup de risques et virent leurs artistes pas assez rentables. Mais elles ne vont pas pouvoir longtemps se comporter ainsi, tout cela risque d’aller à vau l’eau. En tous cas, aujourd’hui, quelqu’un qui aurait la verve, le talent d’un Jim Morrison aurait intérêt à se tourner vers Internet pour se faire connaître. Je vois mal les majors d’aujourd’hui prendre le risque de signer un Hendrix ou un Morrison.

Christophe Conte voit lui l’Internet comme à la fois le miroir aux alouettes et l’outil absolu. Avec la montée de myspace, on a eu l’impression que, ça y est, c’était le quart d’heure warholien pour tout le monde. L’Internet permet de se rendre compte du nombre de personnes qui font de la musique tout autour du monde. Le grand public a compris que le monde de la musique, ce n’est pas que les Victoires de la musique. Dans ce genre de soirées là, on a l’impression qu’il y a maximum une cinquantaine d’albums qui sortent chaque année en France. Internet a le mérite d’exercer une sorte de mise à niveau horizontale. Aujourd’hui, quand on parle à un artiste, il est rarissime qu’il ne soit pas question à un moment ou à un autre d’Internet. Pour moi, le fait qu’autant de gens fassent de la musique annonce de bonnes choses à venir, c’est forcément une bonne nouvelle pour le monde de la musique.

La plupart des intervenants, à l’instar du journaliste des Inrocks, tentent tout de même de mesurer leurs propos et de mettre en lumière là où le bât blesse.

Le problème majeur est soulevé par Aymeric Leroy et Christophe Conte. Pour eux, les maisons de disques avaient et ont toujours le mérite d’opérer une certaine sélection qualitative, pour critiquable qu’elle soit. Pour le premier, le seul bémol, c’est qu’Internet a les défauts de tout outil non régulé ou contrôlé : on y trouve tout et n’importe quoi, des choses géniales comme d’autres affligeantes de médiocrité.

Quant à chercher à comprendre s’il est possible de tirer des enseignements musicaux et sociaux de l’histoire de la musique en général et du rock en particulier, les réponses sont assez variées. Pour Nicolas Langelier, depuis 50 ans, le musical et le social sont intimement liés. Faire l’analyse du premier implique nécessaire le second, et vice versa.

Aymeric Leroy va dans le même sens, approfondit et problématise : La musique est, en partie au moins, l’expression de l’état d’esprit de la société qui la fait naître, donc forcément, son histoire au cours des trente ou quarante dernières années a fait écho à l’évolution de la société dans son ensemble (en l’occurrence le poids croissant de la rationalisation capitaliste et du matérialisme). Le problème, c’est qu’il me paraît très difficile, actuellement, de tirer des conclusions, car on ignore plus que jamais de quoi demain sera fait. Si l’on avait au moins une idée d’où on en est et d’où on risque d’aller, on pourrait sans doute tirer des enseignements du passé. L’industrie musicale telle que nous l’avons connue jusqu’ici va-t-elle survivre aux épreuves qu’elle traverse actuellement ? Saura-t-elle trouver une autre porte de sortie que la vente de sonneries pour téléphones portables ? Et surtout, la musique pourra-t-elle conserver un tant soit peu de pertinence et d’impact alors que c’est un mode d’expression fatigué et galvaudé, qu’il faudrait arriver à réinventer un tant soit peu… mais comment ? Sans l’impression de vivre quelque-chose d’inédit, comment retrouver le frisson, l’excitation ? Les « nouveaux talents » suffiront-ils à pallier l’absence de musique vraiment nouvelle?

Arnaud Ségui espère de son côté que l’enseignement principal des dernières décennies sera le refus de laisser les majors décider à la place du public. Pour lui, il y a toujours eu de la bonne et de la mauvaise musique, ou plutôt des bonnes et de mauvaises raisons de faire de la musique, mais il attend impatiemment la chute finale des majors car à ce moment là on aura abattu l’arbre qui cache la forêt et on pourra passer à autre chose. En attendant, on continue le combat.

Il me semble que c’est Christophe Conte qui peut revendiquer le mot de la fin : beaucoup de gens refusent toujours de penser que le rock est une œuvre, une culture globale, c’est peut-être ça l’enseignement principal de ces années là. C’est quand même incroyable qu’une radio comme France-Musique, par exemple, soit complètement hermétique à une musique qui a plus de cinquante ans et qui a fait autant ses preuves que le jazz, par exemple. Evidemment, le pop-rock a une finalité commerciale, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut cracher dessus. Ces gens-là ont encore une vision du rock parallèle à celle du surf, ils ont envie de dire « bof, ça leur passera » ou « s’ils ont autant d’énergie, ils feraient mieux de nous construire des autoroutes ». Ils en sont encore à l’époque de De Gaulle, occultant de cette façon complètement toute la littérature qui tourne autour de cela : les textes de Dylan, de Lou Reed, de Kerouac, etc. Pour moi, le rock a été un moteur pour la société, il ne l’est plus, mais il s’est transformé en une culture commune, plus qu’il ne l’était il y a trente ans.

Je tiens à remercier les intervenants autour de cette table ronde virtuelle :

Christophe Conte : Journaliste aux Inrocks.

Nicolas Langelier : Chroniqueur sur www.p45.ca

Aymeric Leroy : rédacteur en chef adjoint de Big Bang – Magazine de musiques progressives.

Arnaud Ségui : Animateur sur www.lagrosseradio.com .

Marc Ysaye : Directeur et animateur sur Classic 21.

Propos recueillis par Victor Alexandre.