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Thomas Hollande sur « Second Life »

Article paru sur Le Point.fr le 27 avril 2007:

Vendredi matin, Paris-Match accueillait un certain Tomy March. La nouvelle coqueluche du cinéma américain ? Non, derrière ce pseudonyme se cache en réalité Thomas Hollande. Et la scène se déroule sur le site Second Life, adopté depuis longtemps par le Parti socialiste et par les membres de la « Ségosphère » en particulier. Devant une trentaine de personnes, habillées de façon plus ou moins extravagantes, Tomy, que tout le monde ou presque tutoie, est interrogé sur l’écologie, la culture ainsi que son avenir politique. Face à ces questions, il tente d’abord d’esquiver : « pour l’instant, je me concentre sur la campagne et j’essaie de tout faire pour que Ségolène soit élue le 6 mai car je suis convaincu qu’elle est la seule à pouvoir rassembler et rassurer les Français ». Puis, alors que l’estrade sur laquelle il se trouve est régulièrement « aspergée » de tracts anti-EPR, il est interrogé une fois de plus sur le nucléaire. Moins langue de bois, il lance « ce n’est pas un sujet que je maîtrise très bien, mais je t’invite à lire le pacte présidentiel et les propositions très ambitieuses de Ségolène sur l’écologie ». A propos de Quitterie Delmas (fidèle de François Bayrou qui a annoncé jeudi son intention de voter pour la candidate socialiste), il explique que c’est « une décision courageuse ». A quelques minutes de la fin de la rencontre virtuelle, un intervenant lui lance « et à propos de François Bayrou,… Vous êtes en relation avec son fils ? », sous les « lol » (Mort de Rire) d’un public content de cette rencontre. Et Tomy March de conclure : « Vous pouvez éteindre votre ordinateur et retourner à la vie normale »…

Les bonnes lectures des candidats

Collaboration à l’article de Christophe Deloire paru dans Le Point du 12 avril 2007:

En visite en Amérique latine, un haut responsable américain se serait ainsi excusé de ne pas parler la langue : « Je ne parle pas latin. » Ouaf, ouaf. Les candidats à l’élection présidentielle française sont-ils plus lettrés ? Le Point est parti à l’assaut de leurs bibliothèques. Le latin, au moins, ils savent que ce n’est pas la langue des Latino-Américains. C’est déjà ça.

Sur l’étagère du bureau de François Bayrou, il y a le Gaffiot, dictionnaire latin-français, à côté du Bailly, dictionnaire grec ancien -français. Jean-Marie Le Pen se rappelle qu’il apprenait, dans sa jeunesse, 200 vers en latin par trimestre et 100 en grec. Il vient de lire « Brutus », de Bernard Clavel, l’histoire d’un taureau camarguais cent vingt ans après la fondation de Lugdunum, Lyon. Et aussi Nicolas Sarkozy semble apprécier la littérature de Rome. Il y a peu, dans Philosophie Magazine , il racontait avoir lu en 1995, dans un train, les lettres de Sénèque à son disciple Lucilius. Sur la page de gauche figurait le texte en latin, sur celle de droite la version française. A la fin du voyage, un voisin de compartiment l’aurait félicité : « Monsieur Sarkozy, je n’ai jamais vu quelqu’un qui lisait le latin comme vous. » L’actuel candidat de l’UMP n’a pas eu le courage de dire à son interlocuteur qu’il ne comprenait que la page de droite…

Mais revenons à leurs bibliothèques. Les rayonnages des postulants à l’Elysée sont en général remplis d’ouvrages classiques. De chefs-d’oeuvre. Les auteurs juvéniles à la mode, dont le nombril bronze au soleil de Saint-Germain-des-Prés, ce n’est pas leur genre. lls ne goûtent guère non plus les essais sur l’actualité politique. Les carnets de campagne, trois fois non merci.

Aux « livres de circonstance » Ségolène Royal préfère « les grandes fresques pleines de rebondissements et les biographies qui s’attachent à saisir le rôle des individus dans l’Histoire ». Elle a « adoré les épopées romanesques d’Alexandre Dumas » et dit souvent son goût pour Victor Hugo. Elle voue « une tendresse particulière » aux « Contemplations ». Jean-Marie Le Pen aussi aime Hugo, mais il cite plus volontiers « La légende des siècles » : « C’est pas beau, ça ? »

Un autre auteur classique séduit plusieurs candidats : Charles Péguy, mort en septembre 1914. Socialiste, dreyfusard, converti au catholicisme, fervent de Jeanne d’Arc, un spectre large. Dans les moments d’effort, de stress, François Bayrou affirme « revenir » à Péguy comme à Aragon, Apollinaire ou Chateaubriand : « Péguy a compris les deux ou trois failles qui allaient déchirer le monde contemporain. » Philippe de Villiers l’apprécie aussi : « Je préfère le Péguy douloureux, le Péguy des « Mystères », le Péguy qui écrit comme s’il savait qu’il allait mourir. Il revient en force après avoir été ostracisé. »

Les candidats, même très éloignés, ont des champs culturels communs. La preuve que la culture se partage. Jean-Marie Le Pen se targue de bien connaître Olympe de Gouges, qu’il appelle « Olympe de gauche » : « Le premier homme politique moderne . » Ségolène Royal cite souvent cette féministe qu’elle veut même faire entrer au Panthéon. Est-ce une stratégie ? Le candidat du FN affirme apprécier le poète antillais Aimé Césaire, que Nicolas Sarkozy et Olivier Besancenot ont déjà rencontré. A noter que la candidate socialiste trouve « incandescente » la poésie de Césaire. Comme Royal, Besancenot, le candidat de la LCR, aime les « Mémoires » de la féministe Louise Michel. Plus étrange a priori, Philippe de Villiers et Arlette Laguiller ont un goût commun pour Alexandre Soljenitsyne, l’opposant à Moscou, qui publia « L’archipel du goulag ». Comme Villiers, Bayrou cite spontanément l’« Antigone » de Sophocle.


Est-il possible de trouver une cohérence entre les lectures des postulants et leurs corpus idéologiques ? Pas toujours, et c’est parfois la preuve de leur curiosité. Nicolas Sarkozy porte au nues « Le livre de ma mère », un récit intimiste d’Albert Cohen. Du même écrivain, il a « adoré », aussi, « Belle du seigneur ». D’ailleurs, il a tout lu de Cohen comme il a lu tout Céline. L’auteur dont il ne cesse de vanter le style, citant des passages entiers de « Voyage au bout de la nuit ».


Par mail, Ségolène Royal révèle ses goûts au Point . Elle cite la « prose économe de Marguerite Duras ou la « littérature froide » de Gao Xingjian », cet écrivain chinois prix Nobel de littérature, qui vit en France et est désormais français. Ses références intellectuelles ? A part l’économiste John Stuart Mill et Simone de Beauvoir, elle trouve des repères dans l’ouvrage de Françoise Héritier, « Masculin/Féminin », et dans ceux de Benjamin Stora sur la guerre d’Algérie et Fernand Braudel sur l’identité de la France. Question plus originale. On lui demande si des livres pour enfants, lus aux siens, lui ont laissé un souvenir : « J’ai beaucoup aimé les aventures de la vache Marguerite et celles d’Angelina, la petite souris qui veut être ballerine. Les histoires qui prennent pour héros un petit garçon d’une autre culture ou d’un autre temps dont on découvre les modes de vie. Et tous les contes, les légendes merveilleuses. » A-t-elle le sentiment de vivre aujourd’hui un conte de fées ?


Le registre de François Bayrou est très différent. Dans les deux très grandes bibliothèques dont il dispose chez lui, ses oeuvres fétiches sont celles d’Ernst Wiechert, un écrivain allemand décédé en 1950. Son préféré, « Les enfants Jéromine », publié en 1945 : « Wiechert est le romancier de ma vie. Souvent, je dis à mes enfants que, s’ils veulent comprendre une conception idéaliste de la vie, il faut le lire. » Bayrou l’a lu à 18 ans. Au même âge, il découvrait Rudyard Kipling. Ces vingt dernières années, l’écrivain qui l’a accompagné, selon ses propres mots, c’est P. G. Wodehouse, avec ses personnages excentriques et ses intrigues foufoques. Il apprécie également Donald E. Westlake, qui écrit des romans policiers souvent drolatiques. Pour choisir les romans qu’il achète, le candidat UDF lit toujours la dernière page, afin d’être certain que l’histoire se termine bien.


Bayrou lit tous les jours avant de s’endormir, Le Pen le fait pendant ses insomnies. La maison du président du Front national à Saint-Cloud regorge de livres, dans les couloirs, les bureaux et jusque dans la cave, dont il ouvre les armoires métalliques pour Le Point . Il affirme posséder la bibliothèque de Barras, l’un des trois membres du Directoire après la Révolution. En tout cas, le président du FN est d’un éclectisme sans faille. On l’imagine lisant Barrès ou Drieu la Rochelle. Il s’offusque en ironisant : « Evidemment, je ne lis que ça ! » Sérieusement, il aime bien les livres de celui qu’il appelle le « polygraphe patriote », Max Gallo ; il vient de se procurer « Mahomet, contre- enquête » de René Marchand, mais on trouve un peu de tout chez lui, des traités sur la Légion, certes, la Haganah, les maquis d’Indochine, mais aussi, sur sa table basse, « Maos », de Morgan Sportès, « Des affaires pas si étrangères », de Philippe Douste-Blazy, « Au bagne », d’Albert Londres. Mais ce que Le Pen prise par-dessus tout, c’est la collection Nelson que lui avait offerte son père et dont il a perdu quelques exemplaires dans l’attentat qui souffla sa maison en 1976. Il est très fier aussi d’un dictionnaire breton-français de 1732 dans lequel il est écrit que Le Pen signifie « le chef », et d’un exemplaire du « Prince », de Machiavel, annoté par Napoléon.


Finalement, Philippe de Villiers concède plus volontiers son goût pour les auteurs « de droite ». Il apprécie « La grande peur des bien-pensants » de Bernanos, qui « décrit tous ces bourgeois a-nationaux, comme aurait pu le faire de Gaulle, qui s’accommodent de tous les déclins et compromi s ».« Genèse de la nation française », de Jacques Verrière, le passionne, ainsi que « Le livre noir du communisme ». Sinon, dans la pièce qu’il a aménagée en bibliothèque dans un ancien poulailler, avec une mezzanine et un petit escalier, il lit avec plaisir des auteurs tels que Jean Raspail ou Jean-François Deniau. Aucun ne concède comme Villiers regarder avec avidité les classements des best-sellers dans les hebdomadaires. Pour le reste : « Le panache de Cyrano. En roman, Marcel Aymé est indépassable. J’ai lu et relu « La vouivre ». La poésie du soir, c’est Baudelaire et Verlaine. » Il aime un auteur vendéen, Michel Ragon, auteur des « Ateliers de Soulages », et l’un de ses livres fétiches porte sur Gaston Chaissac, le célèbre peintre qui a dessiné son faire-part de naissance.


Olivier Besancenot, c’est le contraire. Lui, il tourne essentiellement les pages des auteurs « de gauche ». Dans son appartement parisien, il y a des bibliothèques dans le salon et dans les chambres. Et dans les bibliothèques, selon son entourage, il y a les lettres de Louise Michel à Victor Hugo, les écrits politiques et le « Voyage à motocyclette » du Che, les discours de Malcolm X, les écrits politiques et les discours du sous-commandant Marcos. Besancenot cite souvent « Sans patrie ni frontières », texte internationaliste de Jan Valtin. L’Amérique latine, où il a vécu plusieurs mois, le fascine. Les écrivains du continent aussi : Sepulveda, Neruda, Borges, Vargas Llosa, Pablo Ignacio Taibo. Il adore par ailleurs « Le talon de fer », de Jack London, et « La conjuration des imbéciles », de John Kennedy Toole. En littérature française, il possède l’intégrale du romancier Léo Malet et il nourrit une affection pour Daniel Pennac, auteur de romans populaires qui se déroulent à Belleville. « Une lente impatience », du trotskiste Daniel Bensaïd, l’émeut. Il est très fier, enfin, de posséder la collection intégrale des éditions La Brèche, à l’origine de la Ligue communiste révolutionnaire, dont il est aujourd’hui le candidat.


Voici le tour de Frédéric Nihous. Le candidat de la ruralité possède des ouvrages de littérature cynégétique, dont « La chasse des canards », du docteur Rocher, considéré comme la bible de la chasse au gibier d’eau, mais ce n’est pas ce qu’il cite de lui-même. Aux écrivains régionalistes il préfère largement les récits d’aventures. Son livre de référence, c’est « Les sept piliers de la sagesse », de Lawrence d’Arabie. « Les cavaliers », de Joseph Kessel, les récits d’Henri de Monfreid, les Mémoires de Churchill et de De Gaulle viennent juste après. Et il est passionné de bandes dessinées, par-dessus tout de celles d’Hugo Pratt.


Mais il est de notoriété publique que Dominique Voynet adore les mangas et les bandes dessinées de Marjane Satrapi et Joann Sfar. Arlette Laguiller possède les vingt-cinq tomes des écrits de Trotski, les quarante-cinq volumes des oeuvres de Lénine et, bien entendu, « Le capital », de Marx. Bové a les livres de Bakounine, Kropotkine, Voline, mais aussi des écrits pacifistes de Jean Giono.


Enfin, tous ces hommes et femmes politiques ont-ils le temps de lire en battant la campagne ? Oui. Dans les trains, dans les avions et parfois dans les hôtels. Royal : « Dans les bois éternels », de Fred Vargas. Voynet : « Les raisins de la colère », de John Steinbeck. Besancenot : « Café amer », de Patrice Pedregno, récit de la lutte contre un plan social. Nihous : « Mémoires de nos pères », de James Bradley, et l’histoire des chrétiens des quatre premiers siècles. Le Pen : « Histoire secrète du Mossad » et « Staline, la cour du tsar rouge ». Villiers : « Disparaître », de PPDA et son frère. Bayrou : « Une exécution ordinaire », de Marc Dugain. Et Sarkozy ? « Le dieu du carnage », de Yasmina Reza, qui, le suivant partout depuis qu’elle en a fait le héros de son prochain livre, a découvert qu’il pouvait réciter par coeur des tirades de sa pièce juste après l’avoir vue.