Droits réservés. Victor Alexandre

Interview d’Alonza Bevan, bassiste de Kula Shaker

Droits réservés. Victor Alexandre

L’album Pilgrims Progress a été enregistré à Lompret, dans le sud de la Belgique, où vous viviez depuis deux ans avec femme et enfant. Crispian Mills et Harry Broadbent (le guitariste-chanteur et le claviériste) disent que c’est un album très rural et même qu’une chanson a été enregistrée au son du vent. Que se passe-t-il de si formidable à Lompret ?

Alonza Bevan: Il faut d’abord dire que ma femme est d’origine belge. J’ai visité cette région de la Belgique que les Britanniques ne connaissent pas du tout et j’ai vraiment adoré. L’ambiance est presque magique. En plus, les gens qui sont là-bas sont des gens adorables, avec beaucoup d’humour, très sarcastiques. Par certains côtés, cela m’a rappelé le Pays de Galles dont je suis originaire. Nous avons visité beaucoup de maisons avec suffisamment d’espace pour nous, notre fils et où l’on pourrait construire un studio. Et finalement, c’est aussi rapide pour les autres musiciens de se rendre là-bas que d’aller au Pays de Galles. Nous avions vu la maison en photo mais quand on y est arrivé, on a ressenti de très bonnes vibrations, comme quelque chose de médiéval. Je me suis senti tout de suite en connexion avec la région.

Quatre thèmes sont très présents dans l’album: l’amour (plus de quarante apparitions du mot pour douze chansons), la mort (suggérée dans cinq chansons), le désespoir (le thème de deux chansons) et enfin la prière (évoquée dans quatre chansons). L’amour, la mort, le désespoir, la prière… Comment se fait-il que cet album soit tourné vers ces thèmes-là ?
Lompret a sans doute contribué à donner à l’album cette coloration romantique. Les chansons de l’album conservent leur identité de musique actuelle mais elles ont cette texture venue du passé, et je ne parle pas de chansons « revival », non non, de quelque chose de bien plus ancien que ça. Ces thèmes sont romantiques et je crois que nous sommes des romantiques à notre manière.

Droits réservés. Victor Alexandre

Croyez-vous que Kula a trouvé à Lompret son Headley Grange (l’endroit où Led Zeppelin a écrit et enregistré beaucoup de ses tubes, NDLR) ?
Pour moi, en tous cas, ça y ressemble beaucoup, oui. Mais c’est aussi dangeureux de posséder son propre studio. Pour notre second album, « Peasants, Pigs and Astronauts », nous étions sur un rythme complètement différent. Imaginez, vous êtes enregistré par Bob Ezrin (qui a travaillé avec Pink Floyd, KISS, Alice Cooper, etc.) et vous vous trouvez depuis six mois dans l’Astoria, le studio flottant de David Gilmour, sur la Tamise. Un comptable de la maison de disques arrive et nous dit: « Euh, les gars, il n’est pas un peu plus cher que le précédent album celui-ci ? -Ah bon? On est à combien ? – On approche les 750 000 livres sterling (900 000 euros)!!! ». Alors bien sûr, quand on a son studio, on a le temps que tout soit parfait, mais aussi le temps de se perdre. A la fois, on gagne le temps de laisser la magie opérer et à la fois on perd l’impulsion simple et directe que l’on a quand on voit une lumière rouge s’allumer.

En tant que producteur de l’album, quelles ont été les lignes directrices de votre travail ?
Je voulais que l’on perde la conscience que l’on était en train de faire un album et la pression qui va avec. Cet album a également été un très bon prétexte pour utiliser tous les vieux instruments que l’on ramène de voyages. Mais il n’y a pas eu grand chose à faire, l’album s’est produit tout seul, notamment en poursuivant l’inspiration de « Peter Pan RIP », cette ambiance d’enterrement et de féérie. J’avais une ligne de violoncelle en tête, des accords, un rythme, et puis, avec Crispian, on s’est rendus compte qu’en enlevant les pistes de batterie, la chanson prenait une dimension beaucoup plus intéressante.

Vous avez écouté des albums en particulier durant l’enregistrement ?
Non, pas tellement. C’est le cas de beaucoup de musiciens: quand vous enregistrez vos chansons, vous êtes tellement impliqués que vous n’écoutez pas trop d’autres choses. Mais j’ai toujours adoré la période du renouveau folk des années 1960, les musiques celtiques et gaéliques et puis, évidemment ce qu’on appelle le classic-rock.

Comment le groupe a-t-il préparé ce premier concert ? Vous avez eu assez de temps pour répéter ?
Bien sûr, je suis un peu inquiet, mais c’est plus du trac. Cela prend toujours un peu de temps pour se remettre en place, comme une voiture que l’on laisserait au garage pendant des années, il faut la remettre en forme. Hier, on a répété douze heures presque sans interruption. Mais les tournées, c’est fait pour ça, pour peaufiner le son des nouveaux morceaux sur scène.

Dans quel état d’esprit arrivez-vous à ce concert ? Vous cherchez plutôt à reproduire sur scène les chansons telles qu’elles sonnent sur l’album ou bien vous voulez leur donner une nouvelle dimension ?
En concert, les chansons prennent leur indépendance, elles se présentent à vous sous un angle différent. Nous n’allons pas tourner avec une section de violoncelles, il va donc bien falloir qu’on trouve des solutions, plus immédiates, plus énergiques. Il est possible que notre batteur refuse de jouer doucement! (rires)

Quelles sont les trois choses que vous adorez en Grande-Bretagne ?
Il faut que j’essaie d’être positif. Le caractère de cette ville et l’humour de ses habitants. Londres est également un endroit formidable pour être créatif: dans les écoles, les communes, il y a beaucoup d’initiatives pour que des talents voient le jour. Et puis une troisième chose… ? Le thé. C’est dans ce pays qu’on trouve certains des meilleurs thés du monde.

Vous vous considérez toujours comme un Londonien ?
Même si j’ai grandi à Londres, mes parents sont gallois. Et mon père m’a inculqué assez jeune un certain rejet de l’étroitesse d’esprit de la classe moyenne britannique. J’ai passé de très bons moments dans cette ville, mais, à l’inverse de beaucoup de londoniens, qui vont à la campagne en disant « c’est un bel endroit à visiter mais je n’y vivrais pas », quand je viens à Londres, je trouve que c’est un bel endroit à visiter mais je ne pourrais plus y vivre.

Quelles sont les trois choses que vous adorez en Belgique ?
La tranquillité du pays. Le fait que les gens qui ne se connaissent pas se saluent dans la rue. Et il y a une superbe excentricité… Comme ces tout petits musées improbables à propos de n’importe quoi, à Bruxelles, il y a un musée de la marionnette qui fait bar en même temps… J’adore cet esprit.

Propos recueillis par Victor Alexandre (via@rtbf.be)

Liens: London Calling, Un thé au soleil et un concert avec Kula Shaker.

London Calling #42

Ce qu’écoutent les voitures britanniques sur l’autoroute des vacances

Que vous vous apprêtiez à traverser la Belgique ou la France cet été, vous avez de fortes chances d’avoir une double frayeur: non seulement vous allez avoir l’impression que c’est un labrador qui conduit l’automobile que vous doublez, mais ensuite, vous apercevant que l’engin est britannique, vous allez sans doute entendre par la fenêtre des morceaux inconnus de vous jusqu’alors. Je vous y prépare.

Le site internet du quotidien The Guardian  propose chaque semaine à ses lecteurs de participer à l’élaboration d’une liste de chansons sur un thème particulier. Quand le thème des vacances a été avancé, plus de 700 internautes ont mis la main au clavier et aux écouteurs. Bien sûr, les lecteurs n’envoient pas uniquement des morceaux britanniques, mais avant tout ceux qui leur semblent les plus représentatifs et/ou originaux sur ce thème. Voici donc les morceaux sélectionnés par le journaliste parmi les réponses envoyées.

Canned Heat – Going Up The Country

Pavement – No Tan Lines

Earth, Wind and Fire – Getaway

Lindsey Buckingham – Holiday Road

Martha and the Muffins – Echo Beach

Fiddler’s Dram – Day Trip to Bangor

Squeeze – Pulling Mussels (From the Shell)

Belle and Sebastian – Piazza, New York Catcher

Connie Francis – Vacation

Clap Your Hands Say Yeah – Yankee Go Home

En parcourant les propositions des internautes britanniques, on tombe sur des morceaux souvent assez amusants. Depuis « Holiday in Cambodia » par les Dead Kennedys jusqu’au « Holiday In Waikiki » par les Kinks, les idées sont souvent très différentes les unes des autres.

Et vous ? Quelle est votre chanson qui représente le plus vos vacances d’été ?

A la semaine prochaine,

Victor Alexandre
via@rtbf.be

London Calling #41

Quelques découvertes inattendues venues de l’autre côté de la Manche

A Londres, chaque semaine amène son lot d’annonces tonitruantes, de concerts électrisés et de déclarations fracassantes. Et, assez régulièrement, les archivistes de grands médias se plongent dans leurs dossiers pour en ressortir des petites perles oubliées. C’est cadeau !

Le site internet du Guardian a publié cette semaine une vidéo assez incroyable. Il s’agit d’un montage vidéo qui accompagne un titre musical créé au milieu des années 1970 par le groupe américain The Residents.

Beyond The Valley of A Day In A Life, The Residents:

Quand on connaît et apprécie les Beatles, ce titre possède un côté ludique impressionnant. Il s’agit presque d’un jeu avec l’auditeur: amusez-vous à reconnaître chaque extrait.
Toute la démarche du groupe sur ce morceau est une interrogation sur ce qui aurait été entendu si les ingénieurs du son avaient laissé les bandes d’enregistrement tourner à la fin de la session « A Day in A Life ». « Beyond The Valley of A Day In A Life », qui n’a été pressé qu’à 500 exemplaires, est considéré par le journaliste du Guardian comme l’un des premiers « bootlegs » des Beatles. A vous de vous faire votre opinion et, si elle est positive, vous pouvez jeter une oreille déjantée au reste de la discographie des Residents, comme par exemple, cette étonnante reprise de « Satisfaction » des Rolling Stones. Petite précision, je vous déconseille l’écoute si vous êtes de la branche traditionaliste des Stones…

Satisfaction, The Residents:

Tout à fait autre chose, je n’avais pas encore eu l’occasion de vous parler du palmarès de la « Mojo Honour List », qui est connu depuis quelques jours déjà. Il est souvent intéressant de connaître les artistes qui sont récompensés ailleurs car cela permet de voir quels sont les genres musicaux qui fonctionnent chez eux et quels sont ceux qui ne fonctionnent pas chez nous. Je m’explique. Figurez-vous que cette liste d’honneurs attribués par l’un des plus grands magazines de rock en Grande-Bretagne comporte une rubrique « Lifetime Achievement Award (trophée récompensant le travail de toute une vie) » et qu’il a été attribué cette année à… Jean-Michel Jarre.
Je sais, vous allez me répondre triomphant « Oui, mais ce n »est pas très étonnant, l’année précédente, ils avaient désigné Yoko Ono pour cette même récompense ». Vous avez raison, mais en 2008, c’est le groupe Genesis qui avait reçu cette distinction, en 2007, les Stooges, et en 2006 David Gilmour. On a changé de registre tout de même, c’est donc que Jean-Michel Jarre a eu une influence réellement importante sur la musique anglo-saxonne. On peut même lire: « L’héritage de Jean-Michel Jarre est incontestable et, malgré son goût pour le grand public, il réussit aussi à créer des albums qui possèdent une intégrité essentielle ».
Autre surprise (pour moi en tous cas), la présence sur cette liste du groupe Teardrop Explodes, qui fut actif à la fin des années 1970 et au début des années 1980 avec un post-punk étonnamment moins célèbre que celui d’XTC, des Cure ou des Stranglers. Ils se sont vus décerner le « Inspiration award » récompensant les groupes dont l’influence a été majeure. Avant eux, les Clash, les Buzzcocks, Gang of Four, Björk ou John Fogerty avaient reçu cette distinction.
The Teardrop Explodes avait atteint la sixième place des charts britanniques avec le titre « Reward ».

Reward, The Teardrop Explodes:

Voici le palmarès principal de cette année:

The MOJO Breakthrough Act (le trophée du meilleur espoir): The Low Anthem
The MOJO Vision Award (le trophée du visionnaire): Oil City Confidential
The MOJO Medal (la médaille d’honneur) Daniel Miller, du groupe Mute.
The MOJO Maverick Award (le trophée du rebelle): Hawkwind
The MOJO Best Live Act (le trophée du meilleur groupe sur scène): Midlake
The MOJO Compilation Of The Year (la meilleure compilation de l’année): Amorphous Androgynous
The MOJO Merit Award (la médaille du mérite): Devo
The MOJO Classic Album Award (le trophée de l’album devenu classique): The Stone Roses
The MOJO Catalogue Release Of The Year (la meilleure réédition): The Beatles Remastered
The MOJO Roots Award (le trophée de l’artiste le plus authentique): Kate & Anna McGarrigle
The MOJO Hero Award (le trophée du héros): Marc Almond
The MOJO Classic Songwriter Award (le meilleur compositeur): Roy Wood
The MOJO Best Album (le meilleur album): Truelove’s Gutter
The MOJO Les Paul Award (le trophée Les Paul): Richard Thompson
The MOJO Inspiration Award: The Teardrop Explodes
The MOJO Lifetime Achievement Award (trophée récompensant le travail de toute une vie): Jean-Michel Jarre
The MOJO Song Of The Year Award (la meilleure chanson de l’année): Kasabian – Fire

A vous de vous plonger dans ce palmarès et d’essayer de (re)découvrir les groupes que vous ne connaissez pas (ou plus) !

A la semaine prochaine,
Victor Alexandre
via@rtbf.be

London Calling #40

Et si 2010 était « The Summer of Nostalgia »?

La Grande-Bretagne voit défiler les festivals qui misent avant tout sur la nostalgie d’un « bon vieux temps » dont on ne distingue pas bien les frontières. Et si 2010 était « The Summer of Nostalgia »?

Il y eut d’abord samedi le concert en hommage à Kate McGarrigle au Royal Festival Hall, organisé dans le cadre du Meltdown Festival. L’Europe continentale connaît peu cette chanteuse canadienne, décédée en janvier dernier. Elle est pourtant considérée comme « la grande sœur de la folk ». En duo avec sa soeur Anna, elle a publié dix albums et a laissé une empreinte indélébile dans le paysage de la folk nord-américaine. C’est avec Anna qu’elle a composé le titre « Heart Like A Wheel », plus tard repris et popularisé par Linda Rondstadt.

Heart Like A Wheel, Anna & Kate McGarrigle:

Je vous en avais parlé il y a quelques mois, le Meltdown Festival s’est placé cette année sous la houlette du génial Richard Thompson, qui fut guitariste de Fairport Convention et donc extrêmement influencé par la folk nord-américaine. Ceci explique donc en partie l’intérêt du public britannique pour l’œuvre de cette auteure-compositrice et interprète. Une autre partie de cet intérêt vient du fait que Kate McGarrigle a été une source d’inspiration majeure pour … ses enfants, Rufus et Martha Wainwright, dont les noms vous sont sans doute un peu plus familiers.

Cigarettes and Chocolate Milk, Rufus Wainwright:

You Cheated Me, Martha Wainwright:

Tous les deux étaient évidemment présents, aux côtés de Richard et Linda Thompson, Emmylou Harris et la troisième soeur, Jane McGarrigle, pour rendre hommage à leur maman.

Kiss and Say Goodbye, extrait du concert au Royal Albert Hall:

Un autre concert s’est révélé être un des grands moments de l’été des festivals: celui de Paul McCartney sur l’île de Wight. Pourtant habituée au talent et aux représentations souvent excellentes de Sir Paul, la presse anglaise ne tarit pas d’éloge sur la prestation du bassiste des Beatles.

Live and Let Die / Helter Skelter, Paul McCartney:

Pour le Guardian, le sexagénaire a été bien meilleur que Pink et Florence & The Machine, tandis que Jay-Z , les Strokes et Marina & The Diamonds présentaient un concert plus que correct. Il n’empêche. Personne ne semble tenir la comparaison avec McCartney. Quand il arrive pour clôturer le week-end du festival, ce sont les 170 personnes de son équipe qui investissent les lieux. Autant dire , avec tout le respect que l’on doit à un tel géant, qu’il n’y avait peut-être qu’au concours de la plus belle teinture que le bassiste avait quelque chose à craindre des artistes qui l’avaient précédé sur scène.

Liens:
La set-list du concert est disponible ici.

Pour les photos du concert:
http://www.paulmccartney.com/news.php#/1970/2010-06

A la semaine prochaine !
Victor
Victor Alexandre
via@rtbf.be

London Calling #39

Home studio killed the real studio stars ?

Je vous ai déjà parlé du Trident Sound Studio, qui a choisi d’abandonner l’enregistrement de musique au profit de travaux publicitaires, plus lucratifs. Cette semaine, découvrez ce qu’est le métier de producteur de disques à l’heure où chaque ordinateur est techniquement capable de presque tout. Interview d’un grand manitou.

Fran Ashcroft est producteur. A son tableau de chasse, plusieurs grands noms de la musique: il a produit Damon Albarn, les Kingsmen, Spin Jupiter Spin le projet parallèle de quelques membres des Dandy Warhols, et a travaillé pour Robert Butt Lang.

Si vous deviez résumer en quelques points votre carrière, vous présenteriez cela comment ?
Fran Ashcroft: Toutes les premières fois sont des moments magiques: la première fois que j’ai entendu à la radio un disque que j’avais produit, mon premier numéro 1, les premières fois où je suis venu travailler à Abbey Road et au Trident Studio et surtout mon premier home-studio, il y a dix ans. C’est là que j’ai décidé de revenir aux fondamentaux et de m’installer en tant que studio 4-pistes, ce qui a été un vrai bonheur.

Comment êtes-vous devenu ingénieur du son ?
Fran Ashcroft: Par un long cheminement. J’avais produit des albums au Royaume-Uni pendant cinq ou six ans mais, à part faire des fondus et de l’égalisation au moment du mixage, je ne faisais pas grand-chose moi-même. Je disais simplement ce que je voualsi à mes ingénieurs et je les laissais se débrouiller avec les problèmes techniques. Après cela, je me suis installé aux Etats-Unis en 1989 et j’ai été choqué par le niveau médiocre des ingénieurs sur place. J’ai donc du apprendre comment tout faire. Depuis lors, ça a pas mal ressemblé à un one-man show ! A une petite exception près: quand j’ai besoin de pro-tools, j’ai besoin d’un assistant. C’est tellement contre-intuitif que j’en suis très vite frustré.

Y a-t-il des différences entre les façons d’utiliser un studio aujourd’hui et lorsque vous avez commencé à travailler ?
Fran Ashcroft: Quand j’ai commencé, il n’y avait tout simplement pas d’alternative aux studios commerciaux – les home-studios n’existaient pas! Et les studios coûtaient très très cher, il était indispensable d’avoir une maison de disques qui pouvait aligner les billets.
Les choses sont très différentes aujourd’hui. Tout le monde peut se payer le matériel pour un home-studio, ce qui offre beaucoup plus de contrôle et d’indépendance à l’artiste sur ce qu’il fait. Mais on ne peut pas toujours tout faire de la même façon dans son salon et c’est notamment certain que vous n’aurez pas l’expertise d’ingénieurs de top-niveau, ou des pièces spécialement construites pour accueillir de tels enregistrements.
Mais malgré tout, même en travaillant avec les plus grandes maisons de disques, chaque enregistrement est le fruit de compromis car les budgets sont de plus en plus serrés. Très souvent, les pistes indispensables sont enregistrées dans un studio commercial et le mixage est envoyé dans le home-studio d’un producteur. Les éléments de base d’un bon disque restent les mêmes: le son et la performance du groupe sont ce qui importe vraiment. Et si le groupe est à la hauteur, la façon dont le disque a été enregistré n’a aucune importance.

Les groupes qui enregistrent ont-ils changé leur façon d’appréhender leur venue en studio entre l’époque de vos débuts et aujourd’hui ?
Fran Ashcroft: Les groupes qui n’ont enregistré que de façon digitale ont tendance à se comporter de façon un peu molle et attendent que les techniciens réparent tout par la suite, la durée du morceau, les mauvaises notes et remettre la voix sur la bonne fréquence. Quand l’analogique régnait encore, il fallait être extrêmement bien préparé et connaître chacun des morceaux parfaitement sur le bout des doigts: les heures de studio coûtaient cher et on ne pouvait presque rien réparer. Les albums étaient enregistrés et mixés rapidement et sans filet. Soit vous faisiez les choses bien, soit vous recommenciez tout depuis le début. Aujourd’hui, il est possible de modifier chaque parcelle de chanson à l’infini, ce qui est, en fait, une consommation de temps colossale et… inutile. Pourquoi passer trois heures à mixer une piste de chœurs quand vous pouvez la réenregistrer correctement en 20 minutes ? Bon nombre de gens sont happés par la technologie à un point où cela n’a juste plus aucun sens. Les sentiments et l’intégrité d’une performance disparaissent quand vous touchez trop au premier jet et, honnêtement, si un groupe n’arrive pas à suivre le rythme de ses propres compositions, il ne mérite pas d’être en studio.

Considérez-vous que l’industrie du disque traverse une période difficile ?
Fran Ashcroft: Oh oui, et c’est principalement la faute des maisons de disques qui ont été surprises par la révolution numérique et n’ont pas réussi à gérer ses conséquences. Au lieu d’accepter le MP3, le téléchargement, le partage de données et s’adapter aux conséquences sur les ventes de disques, en diminuant le prix de ces disques, ils ont tenté de fermer toutes les plateformes de musique sur internet, quelles qu’elles soient et se sont éloigné des consommateurs en les menaçant de poursuites pour téléchargement illégal, au moment même où le public réalisait à quel point il avait été une vache à lait pendant tant d’années. On vous faisait payer 20 euros pour un CD et vous pouviez avoir le même pour 50 cents! Même en mettant dans la balance le conditionnement, les royalties et les marges des distributeurs, le différentiel était trop important. A cela, il faut ajouter le fait que les maisons de disques se sont retranchées sur elles-mêmes, en ne sortant plus que des « blockbusters », éliminant de la sorte toute possibilité d’émergence de nouveau talent et se déconnectant d’une grande partie des acheteurs loyaux.
Ce dont on a besoin, c’est d’une alternative crédible à iTunes et une nouvelle forme de labels indépendants, passionnés de musique qui puissent fournir des nouveaux artistes, créatifs et originaux pour le grand public.

Selon vous, qui est responsable de la fermeture de beaucoup des studios traditionnels (Olympic Studios, Hit Factory, Muscle Shoals, Sigma Sound Studio…) ?
Fran Ashcroft: Il y a plusieurs causes: une compétition plus importante avec la montée en force de l’enregistrement numérique, des coupes budgétaires de la part des maisons de disques et les frais de fonctionnement de ces studios prestigieux. Même en tenant compte uniquement de l’augmentation des loyers à New-York et à Londres ces dernières années, les dépenses supplémentaires sont suffisantes pour justifier des fermetures. D’un côté, il y a eu une pression à la baisse des coûts depuis une vingtaine d’années et de l’autre côté, il y a une augmentation constante des coûts. Alors, inévitablement, mêmes les meilleurs studios finissent par déposer le bilan.

Pensez-vous qu’un jour les studios pourront à nouveau être rentables ?
Fran Ashcroft : Oui, et d’autres survivront tels qu’ils sont. Mais la plupart devront soit proposer des services très spécifiques pour jouir d’un certain monopole, soit proposer une approche de la musique à 360 degrés et fournir non seulement l’enregistrement mais aussi la production, le mixage, le mastering et la distribution, c’est-à-dire fonctionner de la même façon que n’importe quel petit label.

A la semaine prochaine !
Victor
via@rtbf.be

London Calling #38 Roger Waters

Roger Waters, The Wall Live: derrière l’annonce d’un projet gigantesque.

Roger Waters s’apprête à annoncer une tournée « The Wall » pharaonique. Classic 21 vous présente une longue interview du bassiste de Pink Floyd, créateur de ce monumental double album. Mais comment s’est déroulée cette annonce ? Entrez dans les coulisses.

Nous sommes le 27 mai 2010 à Londres. Roger Waters a annoncé une conférence de presse. La ville frémit: du cerveau de cet homme sont sorties quelques unes des chansons les plus emblématiques du XXème siècle. « Money », c’est lui. « Another Brick in the Wall », c’est encore lui. Toutes les paroles des chansons de Pink Floyd entre 1973 et 1983, c’est toujours lui. Il y est pour beaucoup dans les dizaines de millions d’albums de « Dark Side of the Moon » vendus. Mais c’est évidemment pour « The Wall » que la planète entière connaît le mieux Roger Waters. Voilà qui donne une bonne idée de l’importance de l’annonce d’une telle tournée européenne.

Pour annoncer une telle nouvelle, l’entreprise Livenation, qui s’occupe de la tournée du bassiste, ne pouvait pas faire les choses en petit. C’est donc au Mandarin Hotel qu’avait lieu la conférence de presse. Au coeur d’un des plus beaux quartiers de Londres, l’hôtel lui-même intimide: plus de 170 chambres sur 9 niveaux et ce, juste en face de Hyde Park.

Après avoir vérifié que Laurent Rieppi fait bien partie des journalistes inscrits à la conférence, nous montons un étage et arrivons les premiers dans une salle dont les dernières mises au point techniques se terminent. Nous installons le matériel. La caméra ne semble pas assez stable, c’est un journaliste espagnol qui nous donne un petit coup de main pour peaufiner sa mise en place. La centaine de sièges se remplit peu à peu. Certains des journalistes sont surexcités, pour d’autres, ce n’est qu’une conférence de presse comme une autre. Nous avons un peu d’avance, nous profitons du buffet situé sur la droite de la salle. Qui, à notre place, aurait refusé un petit café ? A nos côtés, deux journalistes ouvrent une porte fenêtre et vont fumer une cigarette sur la terrasse. Nous ne fumons pas, mais nous pouvons l’avouer, nous les avons suivi parce qu’un café, si vous avez l’occasion de le boire sous le soleil londonien et sur une terrasse d’un grand hôtel, et bien vous ne ratez pas l’occasion.

Mais voilà qu’arrive la présentation de la conférence: un attaché de presse donne quelques chiffres. Auparavant The Wall n’a été joué que 31 fois en public. Avec 50 dates annoncées aux États-Unis à partir de septembre et 25 (plus quelques dates supplémentaires sans aucun doute) en Europe à partir de mars 2011, cette tournée sera beaucoup plus imposante que tout ce qui a été fait auparavant et nécessitera une logistique à la hauteur du projet: gigantesque.

A l’arrière de la salle, je lance l’enregistrement de la vidéo, vérifie une dernière fois le cadrage et saisis mon appareil photo. Je ne veux surtout rien rater. Dès qu’il franchit le pas de la porte, je le mitraille, j’essaie de capter chacune de ses expressions. Quelques unes de celles-ci sont typiques de Waters et le cliché reflète bien un charisme indiscutable, d’autres sont simplement typiques d’un homme de 66 ans qui peine un peu pour comprendre les différents accents de journalistes venus de toute l’Europe. En voici quelques unes.

La conférence de presse terminée, le bassiste sort par la même porte. Une fois la plupart des journalistes sortis de la pièce, il retraverse la salle de la conférence de presse. Je suis en train de débrancher le matériel, et je dois le regarder d’une telle façon que, très gentiment, il m’adresse un sourire assorti d’un signe de tête qui signifie sans doute: « Oui, c’est bien moi, mais adule moi un autre jour, là, je vais juste aux toilettes« … Pendant ce temps, Laurent a réussi à dénicher dans la salle le fan le plus absolu de Pink Floyd. Il m’explique que c’est lui qui détient la plus grande base de données sur le groupe et que, quand il s’agit de parler de Pink Floyd, ce n’est pas Roger Waters que l’on appelle, mais c’est lui.

Il faut attendre une heure ou deux pour accéder à une rencontre plus privée avec Roger Waters. Laurent, qui vient d’appeler son camarade Eric Laforge pour annoncer en direct à l’antenne la date du 27 mai 2011 au Sportpaleis d’Anvers, et moi pensons aller manger un petit bout en dehors du palace, mais nous nous apercevons que les cafés et biscuits du matin ont été remplacés par des amuse-gueules des plus appétissants. Qui, à notre place, aurait refusé un petit sandwich ? Connaissant le bon plan à présent, nous n’hésitons pas à reprendre nos places sur la terrasse. Il y a des moments où le journalisme a vraiment du bon.

Notre tour arrive enfin. Classic 21 vous fera découvrir le contenu de la discussion passionnante avec Roger Waters. Parlons plutôt de la forme: quand on sait que l’image publique du créateur de The Wall est celle d’un homme torturé intérieurement par la perte de son père au cours de la Seconde Guerre mondiale et celle d’un musicien devenu tyran au sein de son propre groupe, on ne s’attend pas à parler avec un Roger Waters drôle, sympathique, honnête, en parfait accord avec lui-même. C’est pourtant cet homme-là que nous avons rencontré.

En quittant le Mandarin Hotel, Laurent et moi avons du mal à imaginer que nous avons discuté avec l’homme qui a composé The Wall après avoir craché sur un spectateur au cours d’une tournée. Trente ans plus tard, le mur de Berlin est tombé mais il reste pas grand chose non plus de celui dont le bassiste parlait, celui qu’il se construisait intérieurement et qui le séparait de ses contemporains.

A la semaine prochaine!

Victor

London Calling #37

Les générations passent, la rock & roll attitude reste…

Cette semaine, quelques unes des rock-stars les plus confirmées se sont produites dans la capitale anglaise tandis que de nouveaux groupes tentent de trouver une place de choix sur la scène pop rock britannique. Un oeil sur une génération, un autre sur la suivante.

A ma gauche, le retour à Londres de deux géants du rock pour une date commune à Wembley. A ma droite, un nouveau groupe qui va devoir faire ses preuves.
A ma gauche, « Dear Mr Fantasy » par Eric Clapton et Steve Winwood.

Dear Mr Fantasy, Clapton & Winwood:

A ma droite, « Beady Eye », le nouveau nom de ce qu’on devrait appeler « Oasis moins Noel Gallagher ». Et avec un single qui ne devrait être révélé qu’en octobre prochain, on ne compte plus les petits malins qui postent sur les portails vidéo le soi-disant nouveau single du groupe. Il faudra attendre encore un peu.

A ma gauche, encore, il y a un homme qui n’a pas vraiment besoin de prouver quoi que ce soit. A ma droite, il y a quelques groupes plus récents qui cherchent à prouver qu’ils existent.
A ma gauche, il y a un récital superbe de Ray Davies donné dimanche au Royal Albert Hall.

Autumn Almanach, Ray Davies:

A ma droite, il y a des groupes comme Metric, qui cherchent à être à la fois dans le moule du rock actuel et dans la lignée des méga-stars, comme le révèlent les paroles de leur nouveau single: « Gimme sympathy, after all of this is gone, who would you rather be? the beatles or the rolling stones, oh seriously, you’re gonna make mistakes, you’re young, come on baby play me something like here comes the sun »

Metric, Gimme Sympathy:

A ma gauche, des petits pépins pour les rockstars confirmées, à ma droite, de belles découvertes chez les groupes les plus récents.

A ma gauche, vous le savez, il y a l’annulation de la participation de U2 à Glastonbury, mais il y a aussi les rumeurs, pour l’instant démenties, de problèmes physiques du côté de Charlie Watts, batteur des Rolling Stones. Il y a enfin la reformation des Faces prévue pour le mois d’août mais sans Rod Stewart, remplacé par Mike Hucknall, de Simply Red.

A ma droite, il y a, parmi les artistes qui ont joué cette semaine à Londres, Sam Sallon et son folk à la Dylan ainsi que Benjamin Folke Thomas et son folk à la Cat Stevens. A vous de choisir.

Sam Sallon, Just The Same:

Benjamin Folke Thomas, Paradise Lost:

Entre ma droite et ma gauche, il y a l’image que se fait la Grande-Bretagne de sa scène musicale. Si vous avez la possibilité d’accéder à ces documentaires, je ne peux que chaudement vous recommander la série de six épisodes diffusée actuellement par la BBC et intitulée « ‘m in a Rock’n’roll band». Le chanteur, les guitaristes, les batteurs, l’autre gars dont on ne sait pas vraiment ce qu’il joue… Tout est analysé par les membres des groupes les plus mythiques avec beaucoup de recul et d’humour. Passionnant.

A la semaine prochaine !

Victor

via@rtbf.be

London Calling #36

Qu’est devenu le studio de Hey Jude et Walk on the Wild Side?

Imaginez. Vous êtes dans le studio qui a servi à enregistrer « Hey Jude »; aux murs les vinyles encadrés parlent d’eux-mêmes : « All Things Must Pass » de George Harrison, « Transformer » de Lou Reed, « Ziggy Stardust » de David Bowie et quelques autres. Vous êtes derrière la table de mixage du légendaire Trident Studio de Londres.

De l’autre côté d’une vitre se trouve la personne qui est venue y enregistrer. Vous entendez « Oxford Circus », « King’s Cross St Pancras ». Bizarre. N’essayez pas de la reconnaître, il ne s’agit ni de Elton John ni de Mick Jagger, mais de la dame qui annonce quel sera le prochain arrêt de votre bus. 18 000 arrêts à passer en revue. Voilà comment un studio d’enregistrement parvient à gagner de l’argent à Londres.Peter Hughes, la cinquantaine grisonnante, est le gérant du Trident Sound Studio. Plus de quarante ans après sa création par les frères Barry et Norman Sheffield, les murs ont conservé la légende des artistes qui y sont passés mais le business a bien changé. Le rock & roll a été remplacé par les doublages de film, les livres lus et les publicités pour la radio. Peter Hughes sort quelques photos jaunies d’un classeur et explique qu’en 1968, lorsque le studio ouvre ses portes, il possède une table d’enregistrement de 8 pistes, ce qui attire de nombreux artistes, friands de nouvelles technologies, ainsi que de prestigieux ingénieurs du son et producteurs, comme Ken Scott et Gus Dudgeon.

Treize ans plus tard, la fortune des frères Sheffield est gigantesque. Non seulement les studios tournent à plein régime mais en plus, une usine Trident fabrique 5 millions de bandes d’enregistrement par an pour de nombreux studios à travers le Royaume-Uni et des tables de mixage Trident sont sur le marché. Trop grand, trop puissants, les frères Sheffield doivent gérer trop d’affaires à la fois. Barry veut encore élargir la marque en se tournant vers la vidéo, tandis que Norman préfère s’inscrire durablement dans le domaine de la musique. Le désaccord est majeur et ne peut se résoudre que dans la vente du studio de Soho. Au cours des années 1980, le studio change de main à plusieurs reprises, mais les affaires sont loin d’être aussi profitables qu’auparavant. Peter Hughes reprend en main le « Trident » au début des années 1990,  en sachant pertinemment que l’enregistrement musical n’est plus un moyen rapide de gagner des fortunes. « J’avais travaillé pour Radio Luxembourg, explique-t-il, et le temps que je passais à enregistrer des publicités était beaucoup plus rentable que celui passé à enregistrer de la musique. » Les objectifs de plus grands photographes et réalisateurs ont donné au grand public une image totalement romantique du studio. Les heures passées en studio à « jammer » pour essayer de trouver des bases de morceaux, les locaux réservés pour plusieurs mois afin d’être sûr de ne pas être pris de court… Cela a existé, bien sûr, pour une trentaine de groupes peut-être, mais les maisons de disques n’ont, en vérité, jamais aimé signer des chèques en blanc à leurs artistes. Elles le sont encore moins à présent que les sources traditionnelles de revenus se sont taries.

Peter Hughes explique: « Au début des années 1990, à Londres, on avait plus besoin de studios aussi grands que celui-ci. La technologie numérique n’avait pas encore décollé, on était encore en analogue, mais j’aurais eu besoin d’acheter une grande table de mix, ce qui voulait dire un gros investissement. Et plus la technologie s’améliorait, plus il fallait être à la pointe de celle-ci. Au lieu de 3 micros, il aurait fallu en avoir 30. Au lieu de 5 casques, il aurait fallu en avoir 30. Quand il s’agit d’enregistrer de la musique, tout coûte plus cher, et pourtant, on gagnait beaucoup plus en faisant de la pub qu’en enregistrant de la musique. » Pour le propriétaire, la possibilité de conserver le Trident Sound Studio comme studio d’enregistrement musical n’a jamais vraiment été une option. Ce qui ne signifie pas qu’il a rompu les amarres avec le passé. Le studio continue à bénéficier d’une réputation d’excellence dans le travail fourni par ses ingénieurs et Peter Hughes organise régulièrement des visites du studio pour les curieux. Il leur raconte avec plaisir ses anecdotes ou celles qu’il a entendu de la bouche de Norman Sheffield: comment David Bowie arriva un jour à l’improviste au début des années 1990 et demanda si l’escalier menant au sous-sol était récent. On lui répondit qu’il avait toujours été là et qu’il avait du l’emprunter un bon millier de fois puisqu’il menait aux chambres d’enregistrement et qu’il y avait enregistré « Hunky Dory » et « The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders From Mars »… Il leur raconte comment « Hey Jude » a été enregistré sur quatre pistes à Abbey Road, que Paul McCartney, étant venu s’occuper de la production de l’album de Mary Hopkins, avait été séduit par les installations du Trident Studios et avait voulu y poursuivre l’enregistrement mais, déçu du son obtenu à Abbey Road, décida de tout réenregistrer au Trident.

Et pourtant, si le « Trident » fait encore office de studio, si on peut encore reconnaître les lieux, si certains des plus grands disques sont accrochés aux murs, c’est parce que Peter Hughes a accepté de diminuer le train de vie du studio : « Le secret pour ne pas se casser la figure, c’est de garder ses charges le plus bas possible. Pour cela, nous ne sommes que deux à travailler à plein temps ici, les deux partenaires. Sinon, on a 7 free-lances qui sont prêts à venir si on leur demande. Mais, pour vous donner un exemple, on n’a pas de réceptionniste ici, on ne peut pas se le permettre ».

Beaucoup d’autres studios auraient bien fait de prendre exemple sur la philosophie de Peter Hughes. Le Ramport Studio des Who? Un cabinet de dentistes. L’Olympic Studio des Stones et de Hendrix ? Laissé à l’abandon. Le Wessex Studio des Sex Pistols et des Clash ? Redevenu une maison… Et l’actualité nous a montré que les studios d’Abbey Road, s’ils allaient conservé leur façade, sont loin d’avoir garanti leur avenir en tant que lieu d’enregistrement de musique. Au milieu de ce paysage des studios traditionnels londoniens qui ressemblent de plus en plus à un cimetière des éléphants, le propriétaire du Trident se tient à un avis assez mesuré: « Tout doit évoluer, que ce soit pour le mieux ou le pire, on est obligés de s’adapter et s’il n’y avait pas eu toutes ces évolutions, je ne serais pas là et le studio ne serait probablement plus là non plus. J’ai la chance d’avoir connu deux époques, tout ce qui se fait actuellement est une nouvelle façon de faire ce qu’on faisait avant. Certes, on peut produire des choses qu’on ne pouvait pas produire auparavant, mais il y a aussi des savoir-faire qui ont disparu et qui nous font perdre du temps maintenant, comme le simple fait de prendre des notes. Dans un studio, EMI avait un employé qui prenait des notes sur ce qui se passait, et le « derushage » se faisait beaucoup plus vite. (…) C’est comme les formats, entre le DVD et le Bluray, la différence est vraiment importante et pourtant, ça ne décolle pas encore vraiment. La compression sur un CD est de 16 bits 44K, et 24 bits seraient bien meilleur, c’est la compression sur un DVD. On pourrait se dire qu’on va changer pour le meilleur mais ça n’arrive pas. Et de l’autre côté, les changements qui se produisent ne sont pas forcément nécessaires. »

Qui faut-il blâmer alors pour l’état actuel de l’industrie musicale et des studios ? Pour Peter Hughes, le client est responsable de ce qu’il achète mais les maisons de disques sont véritablement en cause quand il s’agit des moyens mis en œuvre pour arriver à un produit fini de qualité: « On a passé beaucoup d’années à transformer l’audio pour qu’il devienne le meilleur possible, pour que la qualité soit aussi fine que possible. Et maintenant, on se retrouve dans un système où le produit fini ne nécessite pas du tout la qualité de son que l’on est capable de fournir. Et les gens ne se rendent même pas compte que le produit pourrait être infiniment meilleur. La qualité de la vidéo s’améliore vraiment et les gens suivent attentivement cette progression, mais l’audio prend de moins en moins d’importance, simplement parce qu’elle joue le deuxième violon. Sur un Bluray, la qualité de l’audio est bonne, mais là, on parle Itunes, on parle de régression sur la qualité sonore. Ça fait cent ans que l’on travaille sur des supports sonores, que l’on a amené la qualité potentielle des sons là où on voulait et on a laissé tout ce travail partir en fumée pour du bon marché. »

A la semaine prochaine !

Victor

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London Calling #35

Vous cherchez la meilleure guitare? Voici les meilleurs conseillers…

« Rentrez chez vous à Liverpool, M. Epstein, les groupes à guitares ne dureront pas », répondit en 1962 un dirigeant de Decca au manager des Beatles. Pour éviter de dire ce genre d’âneries, je vous propose de vous faire conseiller par les meilleurs vendeurs de guitares de Londres, ceux de Denmark St.

Denmark Street, au coeur de Soho, est connue sous le nom de Tin Pan Alley. Si le rock devait se résumer à une rue à Londres, le duel entre les finalistes affronterait Abbey Road et Denmark St. Les Beatles et Jimi Hendrix ont répété et joué dans les caves de cette rue, Elton John y a travaillé, Bob Marley y a acheté sa première guitare, les Sex Pistols y ont habité… Bref, quand on entre dans Denmark St., on pose le pied là où l’ont posé des gens infiniment plus talentueux que soi. Au moment d’acheter une guitare, voilà qui rend humble, certes, mais qui rassure également sur la qualité des conseils que l’on peut y recevoir. J’ai donc choisi de passer la porte de quelques unes de ces cavernes d’Ali Baba pour poser quelques questions.

En ce qui concerne les guitares les plus demandées, les trois magasins sont unanimes: les Gibson Les Paul sont incontestablement celles que l’on vient chercher. Dans l’une des boutiques, le vendeur, bassiste de formation, en est d’ailleurs un peu déprimé. Avec un grimace ironique, il m’explique qu’il est prêt à tuer la prochaine personne qui lui demande une Les Paul. S’il a tenu sa parole, je crains que le malheureux soit recherché par les polices du monde entier.

Derrière la Gibson, ce sont les Fender Telecaster et Stratocaster qui recueillent les suffrages des guitaristes londoniens. Rien d’extraordinaire, me direz-vous, mais c’est la bonne nouvelle: tout les acheteurs viennent avec les mêmes envies. Ce qui est intéressant, c’est de savoir ce que conseillent les vendeurs de Soho.

Je leur ai demandé quelle était la guitare la plus rock & roll qu’ils avaient en magasin. Chez « Chris Bryant Musical Instrument », le vendeur se dirige vers la vitrine et attrape fièrement une réédition d’une Fender Telecaster de 1952: « C’est le premier modèle de guitare électrique produit à grande échelle », m’explique-t-il, avec l’approbation de son collègue.

 Chez « Wunjo Guitars », un peu plus loin, où l’on vend également des guitares d’occasion, l’un des vendeurs répond la tête haute: « la plus rock & roll? C’est probablement la Les Paul Goldtop qui est dans la vitrine. C’est la mienne! » L’autre vendeur reconnaît que la Gibson a fière allure mais il montre en même temps du doigt une Stratocaster de 1979.

Dans le troisième magasin, « Vintage & Rare guitars », face à la même question, le propriétaire, Adam, n’hésite pas une seconde et montre du doigt une Fender accrochée au mur. « Une Telecaster de 1966 pour gaucher, celle-ci, c’est la plus rock & roll. Bon, OK, faut être gaucher, mais c’est mon cas ! ».

J’ai également voulu savoir ce que les meilleurs connaisseurs de six-cordes en Angleterre considéraient comme le Graal des guitares, la guitare parfaite, celle pour laquelle on serait prêt à traversé mille et une épreuves…

Notre ami bassiste du premier magasin se verrait bien propriétaire d’une basse Fodera, cette marque de New York qui est considérée comme ce qui se fait de mieux dans le domaine en ce moment. Dans la seconde boutique, l’un penche plutôt pour la Les Paul de 1959 de Jimmy Page.

Le choix de Adam, le propriétaire du troisième magasin, est un peu plus original. Il hésite entre une Telecaster des années 1950, une Stratocaster de 1947 et une Epiphone Wilshire pour gaucher toujours, mais la larme à l’oeil, il admet qu’il ne doit plus exister qu’une poignée d’exemplaires encore en état de servir.

Epiphone Wilshire:

Ainsi va la vie dans Denmark St., depuis les années 1920, les musiciens viennent chercher des conseils et repartent, souvent, avec des guitares.

A la semaine prochaine !

Victor

via@rtbf.be

London Calling #34

Quand le rock croise la politique…

Le Royaume-Uni s’apprête à voter. Après treize années de gouvernement Travailliste, un mois de campagne électorale et le retour probable des Conservateurs au 10 Downing Street, le moment est venu de jeter un oeil sur les grandes chansons qui ont marqué les relations entre la pop, le rock et la politique en Angleterre.

La « protest-song » telle qu’on la connaît aujourd’hui a pris de l’ampleur aux Etats-Unis et c’est avec ces codes qu’elle s’est imposée comme un genre à part. En 1965, Donovan emboîte le pas de l’anti-militarisme à Bob Dylan avec Universal Soldier.

Donovan, Universal Soldier:

Les Beatles, après avoir réussi à s’imposer à l’échelle planétaire, choisissent de placer sur leurs albums quelques messages politiques, comme le « Taxman » de George Harrison sur Revolver ou le « Revolution » de John Lennon, sur le double blanc.

The Beatles, Revolution:

La guerre du Vietnam donne du grain à moudre à toute une génération parmi laquelle on peut recenser les Rolling Stones et le « Gimme Shelter » de l’album « Let It Bleed ».

The Rolling Stones, Gimme Shelter:

La guerre du Vietnam marque également Black Sabbath qui propulse son « War Pigs » et l’album Paranoid dans les radios et les charts du monde entier.

Black Sabbath, War Pigs:

Si l’on pourrait multiplier au centuple les exemples de chansons s’opposant à la guerre du Vietnam, il est d’autres sujets, plus spécifiques à la Grande-Bretagne, qu’il est intéressant de relever ici. Les années 1970 marquent notamment l’opposition entre les punks et le reste de la scène musicale anglaise, perplexe face au phénomène. A ma gauche, le « Anarchy in the UK » des Sex Pistols:

The Sex Pistols, Anarchy in the UK:

A ma droite, le « A Bomb in Wardour Street » de The Jam où Paul Weller critique vertement la médiocrité musicale qui envahit le Soho de l’époque:

The Jam, A Bomb in Wardour Street:

Les années 1980 sont le règne de Margaret Thatcher. Beaucoup d’artistes s’adressent directement à la Dame de fer, tels Elvis Costello dans « Tramp The Dirt Down » souhaitant vivre assez longtemps pour danser sur la tombe de Thatcher, ou Sinead O’Connor, avec le superbe « Black Boys on Mopeds », qui explique qu’elle préfère quitter l’Angleterre pour que son fils n’assiste pas à ce qui s’y passe.

Sinead O’Connor, Black Boys on Mopeds:

Rassurés par la fin du règne de Margaret Thatcher et l’arrivée par la suite de Tony Blair au pouvoir, les auteurs-compositeurs ne s’attardent moins, au cours des années 1990, sur les sujets politiques. Quelques jours après l’élection de Tony Blair, Jarvis Cocker dépeint le monde merveilleux du New Labour dans l’hilarant « Cocaine Socialist ».

Pulp, Cocaine Socialist:

Le soutien de Tony Blair à la politique étrangère de George W. Bush ne lui confère pas un soutien sans faille de la communauté artistique, c’est le moins que l’on puisse dire. Au cours des années 2000, George Michael met les pieds dans le plat en lui assignant ni plus ni moins que le rôle du chien du président américain dans un clip assassin.

George Michael, Shoot The Dog:

Ian Brown, l’ancien leader des Stone Roses, s’associe avec Sinead O’Connor pour « Illegal Attacks », un titre là encore virulent contre les engagements extérieurs du Royaume-Uni de Tony Blair.

Ian Brown (feat. Sinead O’Connor), Illegal Attacks:

A la semaine prochaine !

Victor

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