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Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre trois: Ancel, Fleury, Larue et Verdrel

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Ancel, Maire du Havre de 1848 à 1849 puis de 1853 à 1855.

Jules Ancel naît en octobre 1812 dans une de ces familles d’armateurs qui ont fait fortune – et qui font la prospérité du Havre. Son père, Daniel Ancel est un négociant puissant, célèbre et influent au même titre qu’André Bégouën-Demeaux, Guillaume-Antoine Séry ou Adrien Lemaistre. Jules ne cherche pas à faire dans l’originalité, puisqu’il entre de plain-pied dans les affaires de négoce familiales, spécialisées dans les relations avec les Antilles et ne tarde pas à démontrer ses grandes qualités dans ce domaine.

Ne dérogeant pas non plus à la règle voulant implicitement qu’un bon négociant est un négociant impliqué politiquement, il s’intéresse aux questions politiques et devient l’adjoint d’Adrien Lemaistre à 34 ans. Il siège également à la chambre de commerce du Havre, autre poste stratégique entre 1848 et 1849 (permettons-nous un aparté : il y siège ensuite entre 1853 et 1872 et en est le Président entre 1859 et 1864). Mais reprenons au milieu du XIXe siècle : les temps sont mouvementés.

En février 1848, la Révolution fait rage à Paris et Louis-Philippe abdique, mettant fin à la Monarchie de Juillet. Créée par François Ier, Le Havre est une ville d’une grande importance pour la Monarchie, pour d’évidentes raisons économiques : maires et préfets sont soigneusement sélectionnés en fonction de leurs sympathies royalistes. Quand la Seconde République voit le jour, elle n’est pas particulièrement soutenue par un mouvement populaire, sur place.

Cette mise en place laborieuse d’une administration provisoire mettait en lumière l’absence de militants républicains au Havre. Deschamps pouvait compter au mieux sur quelques négociants libéraux, anciens opposants au gouvernement Guizot, prêts à soutenir le nouveau régime, mais peu enclins à lui consacrer de leur temps. L’arrivée à la mairie de Jules Ancel montrait que la seule solution était de s’appuyer sur les notables de la monarchie déchue, en espérant sincère leur conversion à la République.

– ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.

Voilà donc Jules Ancel à la tête du Havre. En tant que maire de la ville portuaire dans les 14 mois s’étalant de mars 1848 à mai 1849, Jules Ancel bénéficie de la mise en service de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen-Le Havre, mais doit faire face à une très grande épidémie de choléra, qui tue plus de 650 personnes. Les ouvriers voient la prospérité de la ville et exigent, avec de nombreuses pétitions, l’amélioration de leurs conditions de vie.

En 1848 et 1849, c’est aussi les premières élections au suffrage universel (masculin, bien sûr ! A l’époque, cela va sans dire!), au scrutin majoritaire plurinominal. Ancel tente donc sa chance, sur la liste « de la rue de Poitiers », c’est-à-dire le parti de l’ordre, mené notamment par Adolphe Thiers. Sur 213 301 inscrits et 146 223 votants, il recueille 88 726 voix, soit plus de 60% des suffrages exprimés. Il doit donc quitter la mairie.

Lorsqu’il siège à l’Assemblée législative, il suit les positions de la majorité «de droite», mais il ne prend la parole qu’à l’occasion des questions qu’il maîtrise parfaitement : industrielles, commerciales et maritimes. Il est notamment secrétaire de la commission de la loi sur les sucres, qui n’est pas un produit étranger au négoce transatlantique havrais…

Ancel accepte d’être le candidat officiel du gouvernement lors des législatives de 1852. Le 2 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte se fait proclamer Empereur et devient Napoléon III. Elu au Corps Législatif, il revient également à l’Hôtel de ville fin mars1853. Sous cette seconde mandature, il participe au lancement de plusieurs grands chantiers : la construction des forts de Tourneville et Sainte-Adresse, ainsi que l’agrandissement de la ville.

Redevenu maire (…), Jules Ancel joua un rôle essentiel dans l’extension du Havre qu’avait autorisée la loi du 9 juillet 1852. Il obtint du pouvoir impérial que soient pris les décrets (…) autorisant enfin la destruction des remparts est et nord et le comblement des fossés. Le Havre, agrandi d’Ingouville, du bas Sanvic et de l’ouest de Graville, put désormais disposer de l’espace indispensable à son développement économique. La construction des boulevards François Ier et Impérial et l’aménagement du square Saint-Roch y introduisirent quelques éléments haussmanniens. Comme maire, Ancel ne réussit pourtant pas à faire l’unanimité. Très critiqué par ses adjoints pour son autoritarisme et son absentéisme, il préféra se retirer le 7 juillet 1855. Il resta conseiller municipal jusqu’aux élections des 6 et 7 août 1870, date à laquelle il ne se représenta pas.

– CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000

L’influence de Jules Ancel s’exerce alors à travers le conseil général de Seine-Inférieure. A quarante-trois ans (seulement!), l’ancien armateur a déjà été deux fois maire du Havre. En 1870, la vie politique nationale est, à nouveau, chamboulée : l’Empereur est fait prisonnier à Sedan et la Troisième République fait ses premiers pas.

Début 1871, les élections législatives permettent à Jules Ancel de retrouver la chambre basse. Il est passe de peu, 16e et dernier élu de la liste conservatrice de Seine-Inférieure. Politiquement, il vote, avec les monarchistes, la paix, l’abrogation des lois d’exil contre les Bourbons et le renversement du gouvernement Thiers, mais il prend toujours plus la parole lorsqu’il est question de finances, de commerce ou, surtout, de marine.

En 1876, il entre au Sénat.

Protectionniste en économie politique et monarchiste en politique, il ne cessa de voter avec la droite : contre la loi Waddington sur la collation des grades, pour la dissolution de la Chambre des députés (juin 1877), (…) contre les lois Ferry sur l’enseignement (1880)…

– ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.

En 1882, il est réélu au Sénat et poursuit sur sa lancée de vote très franchement conservateur : contre le divorce, contre la loi sur les syndicats professionnels, etc.

Il se présente, à nouveau, pour le renouvellement de son mandat de sénateur en 1891, mais échoue et se retire de la vie politique. Chevalier de la Légion d’Honneur, il meurt en son château de Gonfreville l’Orcher en 1905.

Dans un colloque international tenu à Rouen en 1998 sous la direction d’Olivier Dumoulin et Françoise Thelamon, un paragraphe passionnant s’intéresse à la façon dont le parcours d’un homme comme Jules Ancel permet de fédérer les différentes sensibilités de la droite, au début du XXe siècle.

Quelques exemples tendent à montrer que les municipalités de droite préfèrent les exemples locaux : c’est l’élu local que l’on mit en valeur plutôt que d’aller chercher des exemples extérieurs. Prenons le cas de la municipalité du Havre de 1904 à 1908, municipalité aux mains des progressistes avec l’appui des élus de l’Action libérale : nul souci d’honorer telle ou telle gloire nationale, mais justice fut rendue à Jules Ancel. Son parcours sinueux mais non exceptionnel ne pouvait que plaire à des modérés passés à droite et prêts à la réconciliation avec les anciens ennemis d’hier. Partisan de Guizot à la ville de la révolution de 1848, Ancel fut républicain du lendemain en 1848 puis membre du parti de l’ordre, se rallia à Napoléon III avant de prendre ses distances avec l’Empire à cause de la politique italienne, et finit partisan de l’ordre moral et adversaire résolu des républicains de gouvernement. N’est-ce pas en fait cette absence de droite, idéologiquement homogène, qui explique l’absence d’un panthéon conservateur dans le département ?
– ARDAILLOU, Pierre, Mémoire des morts en Seine-Inférieure sous la Troisième République, in DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998

Portrait d’Ambroise Fleury, par Joseph Désiré COURT. Musée des Beaux-Arts de Rouen. Cliquez pour en savoir plus.

Ambroise Fleury, Maire de Rouen de 1848 à 1857.

Jean Ambroise Fleury naît le 8 mai 1789 à Saint-Denis-le-Thiboult, en Seine-Inférieure.

E. Perraud de Thoury, dans les pages de son « Panthéon universel », explique que Ambroise Fleury fait partie de la Grande Armée. Il se bat à Eckmuhl, Ratisbonne, Vienne… Il est blessé d’une balle dans la jambe à Essling. Il parvient néanmoins à être remis sur pied pour Wagram.

Il rejoint ensuite l’Armée des campagnes d’Espagne et du Portugal. Son comportement lui fait rapidement gravir les échelons hiérarchiques: il devient sergent-major en juillet 1812, à 23 ans. Le 21 juin 1813, à Vittoria, il obtient le grade d’adjudant sous-officier. Moins de 6 mois plus tard, à l’occasion d’un affrontement à Saint-Jean-de-Luz, Ambroise Fleury devient sous-lieutenant.

Ses supérieurs attestent que Fleury mérite la croix de la Légion d’honneur, « à la suite d’un trait glorieux »: il a, en effet, participé à repousser la tête de la colonne de l’armée ennemie, afin de faciliter la retraite du 3e régiment d’infanterie, au prix d’une balle reçue à la hanche gauche.

Nous le retrouvons en juin 1815: il est blessé par un tir de fusil (et attention, c’est une partie que j’aime beaucoup) aux deux jambes… à la Bataille des Quatre-Bras ! Cela ne l’a sans doute pas fait autant rire que moi. La Bataille des Quatre-Bras se déroula en 1815, quelques jours avant la défaite de Waterloo. Ce fut d’ailleurs l’une des toutes dernières « victoires » stratégiques de Napoléon, puisqu’il y réussit à obtenir la retraite du Duc de Wellington… pour quelques heures seulement, puisque la défaite de Waterloo allait sonner le glas des Cent Jours.

Blessé, donc, ses hommes tentent de le secourir, en vain. Il est fait prisonnier. Le Prince Jérôme lui-même tente une opération pour l’extraire des mains ennemies. Fleury ne revoit la France qu’en septembre.

Ecrite du vivant d’Ambroise Fleury, la notice biographique rédigée par Perraud de Thoury, principalement militaire, relate tout de même quelques éléments de sa vie civile. On y apprend que, de retour dans sa Normandie natale, il se forme à l’architecture, dessine plusieurs maisons rouennaises, mais reste éloigné de la vie politique, du moins jusqu’à la Révolution de Juillet 1830. Nommé capitaine de la garde nationale, il entre alors au Conseil municipal.

Perraud de Thoury insiste enfin sur ce qu’il considère être l’une des réussites du mandat de Fleury: l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres:

Plein de sollicitude pour les classes laborieuses, pauvres et déshéritées, il s’est appliqué sans cesse à améliorer leur condition morale et matérielle, notamment en fondant à ses frais deux grands prix d’honneur, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles, et en propageant l’instruction par l’établissement ou l’accroissement des écoles primaires, des salles d’asile et des classes d’adultes.

– PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.

L’ancien militaire reçoit, à la fin de la guerre de Crimée, le vainqueur de la bataille de Sébastopol, le Général Pélissier. Celui-ci était né à Maromme, dans une grande maison à poutres apparentes, qui porte encore son nom aujourd’hui.

D’autres grandes indications biographiques figurent dans le premier volume du Manuel du bibliographe normand, d’Edouard Frère.

Il fit preuve de zèle et de dévouement dans le cours d’une administration où se présentèrent plusieurs fois des circonstances difficiles. On lui doit l’assainissement du quartier Martainville, l’ouverture de la rue Napoléon III (future Rue d’Amiens, NDLR), la construction de la nouvelle église Saint-Sever, le prolongement du quai Napoléon, l’élargissement des rues avec trottoirs, la restauration du musée de peinture et plusieurs autres améliorations qui témoignent de toute sa sollicitude pour les intérêts de la ville de Rouen. Le conseil municipal, pour perpétuer le souvenir des services rendus à la cité par M. Fleury, a décidé que ses dépouilles mortelles seraient déposées au Cimetière monumental, dans un monument funèbre érigé aux frais de la ville.

– FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.

Cette courte biographie permet d’en connaître un peu plus sur Fleury, mais il faut rappeler que cette notice est publiée très peu de temps après la mort du maire de Rouen, dans l’exercice de ses fonctions, ce qui n’est pas sans effet sur les biograph(i)es.

Ambroise Fleury meurt donc le 21 décembre 1857, à Rouen. Il laisse derrière lui un fils, Charles Fleury (1819-1899), qui devient également architecte.

Edouard Larue, Maire du Havre de 1855 à 1858 et de 1864 à 1870.

Edouard Marie Aimar Larue (certaines orthographes indiquent Larüe, avec un tréma sur le u, si vous le voulez bien, je m’en passerais…) naît au Havre le 17 frimaire VI (7 décembre 1797). Les lecteurs fidèles de ces notes biographiques ne seront pas surpris de lire que la famille Larue est une honorable famille de négociants. Son père, Louis Jacques Vésine Larue est né en 1767 à Abymes, en Guadeloupe, et s’est installé comme négociant au Havre en 1821. Le frère de ce-dernier, Joseph Larue, est négociant et Président du Conseil municipal de Pointe-à-Pître.

Edouard Larue est nommé par l’Empereur à la mairie en 1855, puis quitte son poste en 1858. Sous ce premier mandat, la première pierre du troisième Hôtel de Ville est posée et les jardins inaugurés. Le 5 août 1857, Napoléon III visite la ville. Le 12 décembre 1858, Larue, ainsi que tout son conseil municipal, démissionne. Voici ce qu’en dit le Journal de Rouen le 13 décembre 1858:

Les journaux du Havre ont reçu de l’administration municipale de cette ville la communication suivante:

 » Hier, en ouvrant la séance du conseil municipal, à laquelle assistaient 27 membres , M. Edouard Larue, maire, a annoncé qu’en présence de l’arrêté qui annule celui relatif à Mlle Leroux, ses collègues et lui avaient déposé leur démission entre les mains de M. le sous-préfet.

Après cette communication, un membre a proposé la délibération suivante, qui a été votée à l’unanimité:

Le conseil, en exprimant ses regrets unanimes de la retraite des membres de l’administration municipale, est forcé de reconnaître que leur résolution a été commandée par de justes motifs de dignité pour eux-mêmes comme pour la ville qu’ils représentaient avec un entier dévoûment à la chose publique. »

Au sujet de cette même communication, l’Echo du Havre publie ce qui suit:

« Il n’est bruit que l’acte administratif émanant de la préfecture qui annule l’arrêté pris par M. le maire du Havre à l’occasion des troubles qui ont éclaté pendant les représentations de Mlle Marie Leroux, artiste dramatique. Cette décision met en émoi tous les habitués et cause une rumeur générale. On craint que Mlle Leroux, rétablie ainsi dans son droit, ne s’en fasse une arme pour, comme on lui en prête l’intention, reparaître sur un théâtre que l’autorité locale lui avait formellement interdit.(…) »

– Le Journal de Rouen du 13 décembre 1858.

Ce serait donc un bras de fer à propos d’une « artiste dramatique », tranché par le pouvoir national, qui aurait entraîné la démission du conseil municipal entier. Drôle d’époque.

Il est à nouveau appelé à prendre les rênes de la ville en 1864 pour les quitter en 1870. Voilà donc un homme qui ne laisse que très peu de traces écrites par ses contemporains derrière lui. Plusieurs éléments peuvent éclairer ce défaut de postérité : l’absence de mandat à l’échelle nationale, une magistrature scindée en deux parties et liée au bon vouloir de l’Empereur.

Quelques mois avant sa mort, au Havre en juin 1882, un événement mettra une dernière fois en lumière l’importance de l’ancien négociant dans la vie mondaine et politique du Second Empire. En mai 1880, sa fille, Blanche, se marie. Dans la salle, un homme a voulu être présent : un certain Ferdinand de Lesseps.

Charles Verdrel, Maire de Rouen de 1858 à 1868.

Contrairement à son prédécesseur, Ambroise Fleury, Charles Verdrel a pris soin de faire en sorte d’associer son nom aux décisions prises sous son mandat. Charles Amédée Verdrel naît à Rouen en 1809.

A 27 ans, il épouse Anne Coulon, à Amiens. Elle est née en 1819 en Louisiane, à Bayou Lafourche. Ils auront ensemble deux enfants et ne déménageront jamais de la rue de Fontenelle, à Rouen.

Négociant en colorants et divers produits de droguerie, Charles Verdrel possède un parcours assez proche de celui de Jules Ancel : notable sous Louis-Philippe, il ne se laisse pas désorienté par la Seconde République ni le Second Empire et continue de servir sa ville et, par la même occasion, sa carrière. En 1846, il était déjà élu juge suppléant au tribunal de commerce de la ville avant de devenir juge en août 1847. Entre 1851 et 1856, il est le Président du tribunal de commerce. Il suit donc jusque là, en quelques sortes, un parcours «à la havraise», puisqu’il incarne le négociant accompli avant de chercher à s’impliquer dans les affaires du commerce local. En 1852, il est élu au conseil municipal jusqu’au décès d’Ambroise Fleury. Il est alors nommé Maire par décret impérial. Nous sommes en février 1858.

Si l’histoire a fait de Charles Verdrel le «baron Haussmann rouennais», ce n’est pas seulement parce que les deux hommes sont d’exacts contemporains, nés à quelques mois d’écart. Rouen est en effet considérée aujourd’hui comme l’une des villes qui a été le plus influencée par la politique urbaine parisienne. Charles Verdrel est même à la tête des «bourgeois conquérants», comme les appelle Jean-Pierre Chaline, qui vont conduire ces grands travaux d’urbanisme: percement de la rue Jeanne d’Arc (à l’origine rue de l’Impératrice), de la rue Jean Lecanuet (à l’origine rue de l’Hôtel de ville puis rue Thiers) ainsi que les rues Saint Vivien et Saint-Hilaire.

Le site Visite-de-rouen.com permet de visualiser sur un plan du XIXe siècle l’influence de ces travaux pharaoniques sur l’organisation de la ville.

Source : Visite-de-rouen.com

Verdrel n’hésite pas à faire détruire nombre d’églises et de maisons. Guy Pessiot raconte :

1000 maisons sont à exproprier, 6800 personnes à déplacer. Le projet adopté en 1859 ne rencontre guère d’opposition, si ce n’est celle d’Eustache de la Querière, qui propose que la future rue Jeanne d’Arc suive le tracé des rues de la Vicomté, Ecuyère, Dinanderie et Moulinet, afin d’épargner les églises condamnées par le projet. Il ne sera pas entendu. Ses suggestions coûtaient plus cher en expropriations.

Les concessionnaires Poncet et Lévy chargés de mener à bien cette opération, entreprennent rapidement les démolitions afin de profiter tout de suite de la revente des matériaux récupérés. Ils savent qu’ils seront en position de force pour obtenir des rallonges de crédits quand la ville sera transformée en un immense chantier.

L’inauguration officielle des travaux est fêtée avec pompe par le maire Verdrel quelques jours avant les élections municipales. Très rapidement, les relations s’enveniment entre la Municipalité et les concessionnaires. La reconstruction piétine. Une nouvelle équipe sera nommée en 1863.

– PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.

Au sein de cet ouvrage de Guy Pessiot, on peut consulter des photographies de cette grande série de démolitions, dont les tas de gravas au milieu d’églises éventrées ne sont pas sans rappeler les clichés pris à la suite des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Source : PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.

Sous le mandat de Charles Verdrel, de nombreuses fontaines seront érigées et malgré tout, quelques monuments seront non seulement épargnés, mais remis en état. C’est le cas de la tour de l’église Saint-André-aux-Fèvres, qui se dresse toujours aujourd’hui rue Jeanne d’Arc, malgré la démolition du reste de l’édifice. C’est également le cas de la Tour Jeanne d’Arc, qui finit par être acquise par la Municipalité grâce à la persévérance du «Haussmann rouennais» et du préfet Ernest Leroy. Il est également, comme on le voyait sur le précédent plan, l’artisan de l’agrandissement des places du Vieux-Marché et Saint-Marc.

Verdrel décède au cours de ses fonctions, en 1868. Il ne verra donc pas la fin du Second Empire, mais il aura tout de même eu le temps de contempler une bonne partie des résultats de sa politique urbaine. Le square Solférino, qu’il fit édifier au bord de la nouvelle Rue de l’Impératrice, en son hommage, sera rebaptisé square Verdrel en 1926, ce qui n’aurait sans doute pas été pour lui déplaire.

Quoi de plus révélateur, en effet, de la quête de postérité que le choix de sépulture ? Une chose est sûre, Verdrel avait pris le parti d’une tombe imposante. Jugez plutôt.

Photo sous licence Creative Commons. Source : wikipedia.org

A bientôt pour la suite de ces portraits…

 

Sources :

  • ANCEAU, E., Dictionnaire des Députés du Second Empire, P.U.R., 1999.
  • ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.
  • CHALINE, Jean-Pierre, Les grands travaux d’urbanisme à Rouen au XIXe siècle, in Bulletin des Amis des Monuments rouennais, janvier 1975.
  • CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000
  • DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998
  • FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.
  • PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.
  • PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.