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Le Havre 1914. Siegfried est 2nd en partant de la droite. Source: wikipedia

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 5: Jules Siegfried et Alexandre Barrabé

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Siegfried, Maire du Havre de 1878 à 1886.

Jules Siegfried naît à Mulhouse en 1837 dans une famille d’entrepreneurs textiles : son grand-père maternel gère une manufacture de toiles peintes (à l’instar de la famille Barbet) pendant que son père est négociant en coton brut et filé. Jules s’associe d’ailleurs avec son père avec qui il travaille dès ses 14 ans, puis avec son frère. A 24 ans, il est déjà un personnage important du négoce de coton, puisqu’il a plus de 10 ans d’expérience dans l’entreprise paternelle. Il a également amassé un pécule qui lui permet de traverser l’Atlantique. En 1861, une lettre de recommandation en poche, il se rend à la Maison-Blanche où il rencontre Abraham Lincoln, qui l’emmène passer en revue l’armée du Général Mac Clellan, alors que le pays en en pleine Guerre de Sécession. L’approvisionnement en coton de l’Europe est, Siegfried le voit bien, considérablement freiné par ce conflit américain. Depuis le Nouveau Monde, il demande à son frère de préparer l’installation d’un comptoir en Inde pour trouver d’autres sources d’approvisionnement en coton. Ce sera Bombay. Il développe ainsi avec son frère un réseau mondial, établissant ensuite des succursales à Liverpool, la Nouvelle-Orléans et Savannah. Leur fortune est faite, avant même les trente ans de Jules.

En 1866, les deux frères fondent la première école de commerce de France à Mulhouse. Jules choisit de s’installer définitivement au Havre. Il est élu en 1869 à la Chambre de commerce et épouse la fille d’un pasteur de Luneray, Julie Puaux, dont la beauté et l’intelligence sont connues de tous. « Jules et Julie », comme sans doute personne n’osera les appeler en face, formeront à partir de ce jour un des couples les plus influents de la Troisième République, mais nous en reparlerons plus tard.

Jules Siegfried / Source: Our story.info

En 1871, la carrière politique de Jules débute véritablement : il entre au conseil municipal et devient même adjoint au maire, Ulysse Guillemard.

Avec les événements de la Commune, Siegfried est révoqué de son poste. Il consacre alors plusieurs mois à la rédaction de La misère, son histoire, ses causes, ses remèdes (1877) et revient en politique la même année en tant que conseiller général du canton de Bolbec. Le 14 octobre, il échoue aux législatives.

Le 23 octobre 1878, un décret du Président de la République nomme Jules Siegfried maire de la ville du Havre, en remplacement d’Ulysse Guillemard, décédé et nomme Eugène-Gustave Capelle comme adjoint. Le Journal du Havre reproduit ce décret et commente :

La distinction dont M. J. Siegfried vient d’être l’objet ne peut manquer d’être accueillie favorablement par notre population tout entière. Les longs et dévoués services rendus par M. Siegfried comme premier adjoint lui avaient acquis de nombreuses sympathies, affirmées tout récemment encore par la presque unanimité de notre conseil municipal. Quoiqu’elle fût attendue, cette nomination causera une vive satisfaction à tous ceux qui ont pu apprécier les mérites de notre premier magistrat. Les services déjà rendus à la cause publique engagent l’avenir, et nous ne pouvons que souhaiter l’accomplissement des grands et excellents projets étudiés et entrevus par notre sympathique concitoyen.

M. E. Capelle, qui vient d’être nommé adjoint, a su acquérir, par de nombreux services rendus dans l’industrie et à notre commerce maritime, de vives sympathies, qui, pour être un peu moins répandues, n’en sont pas moins profondes ; sa nomination sera également accueillie avec une satisfaction générale.

Voici donc Jules Siegfried à la tête du Havre. Le 18 mars 1879, moins de six mois après sont arrivée, un décret paraît, donnant naissance au premier bureau municipal d’hygiène :

Considérant que la Santé est la base sur laquelle repose avant tout le bonheur du peuple ; Qu’elle est la première richesse d’une ville comme celle d’un pays, puisqu’elle a pour conséquence d’augmenter la production et de diminuer les charges […] Arrête : Article 1er – Il sera créé au Havre à l’Hôtel de Ville, aussitôt la publication du présent arrêté, un Bureau Municipal d’Hygiène.

Vingt-trois ans après, en 1902, ces bureaux deviendront obligatoires pour les villes de plus de 20 000 habitants et c’est ce que l’on appellera la Loi Siegfried.
Républicain, humaniste, mais bourgeois et millionnaire, Siegfried est parfois un peu maladroit dans son appréhension de la réalité havraise. Comme adjoint déjà, il avait mené bataille pour la création des cercles d’ouvriers Franklin, en ayant pour objectif de divertir les ouvriers sans l’utilisation d’alcool. Dans Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889), Pierre Ardaillou prend un exemple flagrant du décalage entre le millionnaire humaniste et l’opinion ouvrière.

La bibliothèque, aux côtés de quelques ouvrages divertissants, offraient nombre de titres dont le contenu était fort éloigné des préoccupations du monde ouvrier. Prenons l’exemple des revues : si l’Illustration et Le Monde Illustré pouvaient trouver un public, on peut douter que la Revue Britannique, la Revue des Deux-Mondes ou la Revue politique et littéraire aient eu beaucoup de lecteurs ! Les quelques ouvrages s’intéressant à la question sociale allaient tous dans le même sens, prônant la coopération volontaire dans le cadre d’une économie libérale, ce qui ne correspondait plus aux attentes du mouvement ouvrier français. Aucun auteur socialiste, que ce soit Proudhon, Saint-Simon, Cabet, Fourier ou un autre, n’avait droit de cité. Une activité comme l’escrime n’avait rien d’un loisir populaire et fut très vite abandonnée.

– in Pierre ARDAILLOU, Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889).

Jules Siegfried est une sorte de personnage victorien, une élite moralisatrice et paternaliste remplie de bonne volonté, de bons sentiments, de bonnes intentions, dans un monde d’après La Commune, où les ouvriers n’entendent plus passer par les élites locales pour obtenir quoi que ce soit. D’ailleurs, douze ans après son inauguration, devant le manque d’engouement ouvrier, le bâtiment est mis à disposition des syndicats et devient la Bourse du Travail.

Pendant son mandat de maire et sous son impulsion, de nombreuses décisions viennent modifier le visage du Havre. En 1880, c’est l’inauguration de la nouvelle Bourse et de la Chambre de Commerce. En 1882, le marché international du café voit le jour au Havre et l’année suivante, personne ne s’en étonnera, marque la création du marché international des cotons…

1884 : Jules Siegfried assiste à la création de la maternité dépendant de l’hôpital ; en 1885, il voit l’ouverture du laboratoire municipal d’analyses.

Sa femme, Julie, n’est pas du « genre » à regarder son mari faire. Elle s’investit pleinement dans la vie de la cité portuaire. Onze ans plus jeune que son mari, elle n’a que 30 ans quand il s’installe dans le fauteuil de maire. Au cours de son mandat, elle est à l’initiative d’une école d’apprentissage et d’une école primaire supérieure. En 1885, elle assiste à l’inauguration d’un des premiers lycées de filles, au Havre, en faveur duquel elle a beaucoup œuvré pendant cinq ans. Il sera détruit pendant les bombardements de 1944.

Julie Siegfried / source: Our story . info

En 1885, Siegfried est élu avec les « opportunistes » de la Seine-Inférieure : il devient député et siège à l’Union républicaine. Pendant que Jules prépare sa succession au poste de maire, Julie s’installe à Paris. Aux côtés de son frère, Frank Puaux, elle prend la direction de l’oeuvre de La Chaussée du Maine, ainsi que « l’œuvre des demoiselles de magasin qui instaurera une bibliothèque, des cours d’anglais et de solfège. » (Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996). En 1889, elle contribue à l’organisation de la conférence de Versailles, permettant aux femmes françaises, sans distinction, d’avoir un point de rencontre. De cette initiative naîtra le conseil national des femmes.

En 1906, elle préside un comité qui dirige l’Union parisienne des institutions féminines chrétiennes et le Cercle Amitia. Grâce à la fortune de son mari et à sa ténacité l’activité philanthropique de Julie Siegfried est débordante. Son salon est accueillant aux femmes de la bonne société parmi lesquelles elle recrute des volontaires pour l’activité sociale auprès des autres femmes.
Acquise aux idées du Christianisme social comme la petite fille de Guizot, (…) elle est au comité directeur de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales de 1910 à 1914.

En 1913, elle succède à Sarah Monod à la présidence du Conseil national des Femmes de France. En 1916, elle préside l’Office de renseignements aux familles dispersées par la guerre. La même années, elle constitue avec A. Avril de Sainte-Croix, la section d’études féminines du Musée social dont son mari est alors président.

– in Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996

Jules Siegfried est donc à l’Assemblée, au sein de l’Union Républicaine en 1885. Il quitte ses fonctions au sein de son entreprise, ce qui lui permet d’être légitime et écouté sur les questions commerciales et industrielles. Il joue, comme beaucoup, le jeu des alliances partisanes opportunistes pour la formation des cabinets ministériels. Pour la politique colonialiste et scolaire de l’époque (il fait partie d’une Assemblée où siège Jules Ferry, de 5 ans son aîné), il vote également pour les poursuites contre le général Boulanger. En 1894, il fait voter la « Loi Siegfried », concernant les Habitations à Bon Marché, après avoir créé une société réalisant ce type d’habitat qui est reconnu d’utilité publique. L’idée était d’accorder aux constructeurs de ce type de logements des exemptions d’impôts et des facilités de prêts. Autre réalisation marquante : en 1889, lors de l’exposition universelle de Paris, une exposition d’économie sociale prit place, grâce à l’appui d’un comité présidé par Siegfried, qui deviendra le Musée Social.

Ses efforts d’opportunisme dans la « politique politicienne » sont récompensés par deux postes, bien brefs, au sein de cabinets ministériels : il est Ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 décembre 1892 au 10 janvier 1893, puis Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, du 11 janvier au 30 mars 1893. Il est député jusqu’en 1897.

Il est ensuite élu Sénateur jusqu’en 1900. Élu triomphalement à la Chambre haute, il est pourtant balayé lors du renouvellement triennal de 1900 : ses positions dreyfusardes ne lui sont pas pardonnées. En 1902, pourtant, Jules Siegfried redevient député de Seine-Inférieure, poste qu’il occupera pendant 20 ans, jusqu’à sa mort.

Lors de la Grande Guerre, celui qui n’est plus Maire du Havre (mais qui en est toujours une figure marquante) entretient des relations cordiales avec les autorités belges, exilées à Sainte-Adresse, sur les hauteurs de la ville portuaire. Il les reçut souvent chez lui, au Bosphore.

Pierre, petit-neveu de Jules, écrira à André, le fils de Jules, à propos de ses souvenirs d’enfance et du fameux Bosphore :

Pour moi, le Bosphore était quelque chose de prodigieux, mais le Bosphore des premières années existait dans mon imagination sur un plan quasi-fabuleux. Les activités de Grand-Papa au Havre, avant son installation à Paris, se situaient pour moi dans un cadre incroyable : une époque où il n’y avait pas encore d’autos, de lumière électrique, de téléphone, où les transatlantiques avaient des mâts avec des vergues et pouvaient hisser des huniers pour résister au roulis »

– Lettre de Pierre à son oncle André Siegfried, citée dans SANGUIN, A-L., André Siegfried, un visionnaire humaniste entre géographie et politique, L’Harmattan, 2010.

Quelques mois plus tôt, le fils de Jules avait rédigé ses « Souvenirs d’enfance ».

Le soir, du Bosphore, la vue était étonnante : on voyait mille lumières dans la ville et sur le port, puis au large les feux mouvants de la rade et, tout au loin à l’horizon, d’autres groupes de lumières dont chacun signalait une ville sur la côte du Calvados… (…) Les jours de pluie, et Dieu sait s’il y en avait, il nous menait, Jules et moi, au Muséum, dont le conservateur, M. Lennier, était un géologue de grande valeur. Papa causait avec lui de paléontologie (…) Il avait la simplicité de l’honnête homme qui n’a peur de rien. Je me rappelle qu’un jour, il avait dit au savant : «Peut-être qu’il y a plusieurs créateurs ?» Lennier, qui devait être athée à la mode de l’époque, n’avait pas sourcillé mais qu’eût dit maman ?

Durant la Première Guerre Mondiale, donc, « Maman » s’implique dans l’Office de renseignements pour les familles dispersées. Elle ne survit pas longtemps à l’Armistice, atteinte d’une paralysie du larynx, qui la rend aphone et la fait souffrir. Elle meurt le matin du 28 mai 1922. Jules est abattu de chagrin et meurt le 26 septembre de la même année, dans son bureau du Bosphore, face à la mer.

À l’annonce de son décès, les éloges ne manquent pas. Le Conseil général de Seine-Inférieure, sous la présidence de Paul Bignon, procède à une levée de séance en hommage à l’ancien maire du Havre :

Nous avons tous conservé pieusement le souvenir de l’apparition de Jules Siegfried au fauteuil de la Chambre des députés en 1920 et du discours émouvant qu’il prononçait en saluant, lui, l’Alsacien, le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron national ; la grande et belle journée qui marquait le point culminant de sa noble existence et la réalisation de tous ses espoirs. Nous nous inclinons tous sans distinction d’opinion devant ce philanthrope, ce grand citoyen, ce bon Français, fils de la noble Alsace.
– Paul Bignon, cité dans le Journal de Rouen du 28/9/1922

La nécrologie du Journal de Rouen est, elle aussi, très élogieuse.

(…) M. Siegfried avait conservé jusqu’à ces derniers temps toute son activité, malgré une légère atteinte de paralysie aux mains, il gardait une allure très alerte. Ses cheveux roux avaient à peine blanchi, et ceux qui le rencontraient pouvaient croire que le doyen des parlementaires de la Seine-Inférieure, et des députés français représenterait encore de longues années notre département au sein de l’assemblée législative. (…) Autrefois « homme de parti » – discuté et combattu ici même comme tel – mais à l’heure du péril, « Français d’abord et doublement Français, puisqu’Alsacien », M. Jules Siegfried laissera le souvenir d’un loyal artisan de l’Union nationale, et d’un homme de bien. Son nom restera universellement respecté.

– Le Journal de Rouen, le 27 septembre 1922.

Alexandre Barrabé, Maire de Rouen de 1876 à 1881.

Alexandre François Barrabé naît en décembre 1816 à Athis de l’Orne. A 24 ans, il obtient sa licence de droit et devient notaire, d’abord dans l’Orne, en Basse-Normandie jusqu’en 1849. Il se marie à Rouen en juillet 1848 avec Appoline Hérisson, qui lui donne un fils en 1849, Alexandre Félix. De 1849 à 1863, il est notaire à Elbeuf. Il s’établit ensuite à Rouen, en tant que notaire honoraire (titre qui peut être conféré seulement après 20 ans d’exercice).

Il est présent à la 32e session du Congrès Scientifique de France, qui se tient à Rouen au mois d’août 1865. Résidant au 1, rue Eau de Robec, à Rouen, il prend part au débat autour du thème : « des questions d’hygiène qui se rattachent au passage d’un cours d’eau dans l’étendue d’une grande ville ». Nous l’avons vu dans les chapitres précédents, l’un des problèmes principaux de la ville de Rouen à l’époque est le délabrement total du quartier Martainville, situé à l’est, le long du Robec. Certains intervenants proposent de détourner le cours d’eau hors de la ville, d’autres souhaitent le couvrir entièrement…

M. Barrabé confirme l’insalubrité du cours d’eau, et croit qu’il y aurait utilité à couvrir la rivière, qui ne laisserait sortir aucune exhalaison à l’extérieur. Seulement on creuserait un égout collecteur qui empêcherait la rivière de recevoir toutes les immondices. A l’appui de ses projets de réforme, M. Barrabé demande qu’une commission soit nommée pour s’assurer de l’insalubrité des quartiers traversés par l’eau de Robec. Il s’offre pour accompagner la commission et lui indiquer les endroits les plus malsains.

– 32e session du Congrès Scientifique de France, Compte rendu.

Lorsque arrive l’occupation prussienne au début du mois de décembre 1870, Alexandre Barrabé est adjoint au maire de Rouen, Étienne Nétien. Il fait partie de ceux qui acheminent aux lignes françaises de grandes quantités de ravitaillement, au niveau de Buchy. Pour tout cette période, lire la partie consacrée à Étienne Nétien.

Le 15 octobre 1876, le Journal de Rouen indique :

LA NOUVELLE MUNICIPALITE ROUENNAISE

Un décret inséré au Journal Officiel d’hier vient de nommer :

Maire de Rouen, M. Alexandre-François Barrabé.

Ajoints : M. Albert Nepveur ; M. Nicolas Delamarre, M. Jacques-Michel Durand, M. Charles Duperrey, M. Jacques Fouray, M. Charles Dieutre.

La retraite de M. Nétien est donc un fait accompli.

Lorsque la démission de M. Nétien, motivée par des raisons de santé, fut devenue officielle, nous avons constaté les regrets que l’ancien maire laissait après lui, et nous avons rappelé les services rendus par le magistrat municipal qui se retire entouré des témoignages unanimes de la reconnaissance publique.

Les sentiments que nous exprimions alors ont été pleinement ratifiés par la population tout entière. (…)

M. Barrabé, nommé maire, a été comme adjoint associé aux actes de l’ancienne administration. On sait que pendant l’occupation il n’a pas ménagé ses fatigues et qu’il a fait preuve d’autant de zèle que de dévouement. M. Barrabé était entré au conseil municipal sous le patronage de l’opinion républicaine. Il a mis constamment au service de la cité toutes ses forces et toute son activité.

Avec les adjoints qui entourent M. Barrabé, on doit être assuré que les traditions libérales et républicaines seront suivies. La nouvelle administration ne peut manquer de se montrer favorable à tout ce qui peut servir la cause de l’instruction ; elle voudra certainement unir ses efforts pour mener à bonne fin les projets d’assainissement du quartier Martainville, l’établissement des tramways, les travaux commencés pour le musée et la bibliothèque, la construction du théâtre et les autres améliorations prévues ou désirées.

Si l’on met de côté la tonalité franchement flagorneuse de l’article, on voit que les chantiers entamés sont nombreux et que Rouen est en pleine effervescence lorsque Barrabé en prend les commandes.

Parmi ses points d’interêts, le creusement du futur canal de Tancarville (permettant aux navires d’éviter les déboires liées aux marées dans l’estuaire de la Seine) et l’amélioration de la navigation sur la Basse-Seine plus généralement, à l’indépendance de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen aux différentes compagnies de chemins de fer.

En février 1877, il obtient l’autorisation d’emprunter 15 millions de francs à un taux de 5% maximum pour les travaux suivants :

Remboursement de la partie remboursable de l’emprunt contracté en 1871 pour les dépenses de la guerre et de l’invasion 1 890 000
Assainissement du quartier Martainville 5 000 000
Translation des cimetières 650 000
Construction de maisons d’écoles 1 000 000
Reconstruction du Théâtre des Arts 3 500 000
Achèvement des travaux de la distribution d’eau 400 000
Complément du musée-bibliothèque 2 060 000
Total 15 000 000

– Journal de Rouen, 23 février 1877

En mai 1880, Alexandre Barrabé est toujours maire de Rouen. Il accueille tout ce que le monde littéraire compte de meilleur dans la capitale normande à l’occasion du décès de Gustave Flaubert : Maupassant, Huysmans, Daudet, Zola, De Heredia… Une foule compacte attend la procession partout dans la ville. Le cercueil est emmené au Cimetière monumental où un bref discours est prononcé, qui ne manque pas de souligner l’importance de l’auteur de Madame Bovary pour Rouen :

La ville de Rouen, pour laquelle le nom de Flaubert ennobli par deux générations, doit être un légitime sujet d’orgueil, sentira vivement cette perte. C’est à ses portes, elle ne l’oubliera pas, dans cette maison blanche des bords de la Seine, devenue pour la postérité la maison de Flaubert, qu’il travaillait. C’est là qu’il a créé son œuvre qui, comme celle de Balzac, ne peut que grandir encore avec le temps.

Barrabé est un soutien fervent pour la construction du Musée des Beaux-Arts, à l’époque nommé Musée de peinture, et de la Bibliothèque municipale, qui ne sera achevée qu’après son départ de l’Hôtel de Ville.

Début 1881 : Une élection à la loupe.

Le 12 janvier 1881, le Journal de Rouen fait paraître une lettre du maire.

A Messieurs les électeurs municipaux de la ville de Rouen

Je remercie les 3 482 électeurs qui m’ont honoré de leurs suffrages le 9 janvier, et je les prie de porter leurs voix sur un autre candidat républicain au scrutin de ballottage du 16 janvier.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Que s’est-il passé ?

En fait, deux listes s’affrontent aux municipales le 9 janvier : le Comité Républicain, auquel appartient Barrabé, et le Comité Démocratique, qui s’occupe de saper les décisions de la mairie précédente, comme c’est son droit et l’habitude des oppositions dans tout système démocratique. Côté presse, on a à gauche le Journal de Rouen ; à droite, Le Petit Rouennais. Un conseiller général, M. Depeaux, déclare d’abord n’accepter de se présenter que s’il figure sur les deux listes. L’opération ne fonctionne pas longtemps auprès du Comité Républicain, qui sent le risque pour M. Barrabé. C’est donc uniquement sur la liste «démocratique» qu’il figure.

Si les résultats du Comité Républicain sont bons, le maire sortant n’est pas réélu directement. Il doit participer au second tour, appelé alors «scrutin de ballotage». Sur plus de 20 000 inscrits, Barrabé n’obtient au premier tour «que» 3482 voix et arrive en 49e position, tandis que Depeaux le devance, en 39e position avec 4011 voix. Tous ceux élus dès le premier tour avaient vus leurs noms inscrits à la fois sur la liste du Comité démocratique, sur celle du Comité Républicain, et souvent sur d’autres également. Son résultat n’est donc pas suffisant pour pouvoir occuper à nouveau le poste de Maire.

Au début de l’année 1881, l’hiver est rude encore que les années précédentes. Rouen possède une tradition, notamment depuis Henry Barbet, de systèmes « de bienfaisance » envers « les indigents ». Le 16 janvier, jour d’élections, il adresse aux Rouennais la lettre suivante :

Mes chers concitoyens,

L’hiver sévit avec une rigueur extrême ; beaucoup de travaux sont suspendus, les glaces vont ralentir l’activité du port.

Déjà, de grandes souffrances frappent la classe laborieuse ; les demandes de secours affluent ; le bureau de bienfaisance s’est empressé d’organiser des distributions extraordinaires mais elles vont dépasser la mesure des ressources.

Dans cette situation, assuré de répondre à vos sentiments et de devancer seulement les résolutions de la municipalité nouvelle, j’ouvre une souscription en faveur des indigents à l’Hôtel de Ville.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Le 23 janvier 1881, c’est donc un conseil municipal présidé par le doyen d’âge, Charles Dieutre qui s’assemble en réunion extraordinaire. M. Depeaux n’y figure pas.

Alexandre Barrabé, devenu Chevalier de la Légion d’Honneur en 1876, présida longtemps la Société d’horticulture. Il s’est éteint le 19 mai 1897.

Sources: