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Félix Faure et Théophile Laurent (source: http://etudesphotographiques.revues.org)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 6: Louis Brindeau et Théophile Laurent

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

 Louis Brindeau, Maire du Havre de 1890 à 1896

 Louis Henry Eugène Brindeau naît le 21 décembre 1856 à Goderville, une ville entre Fécamp et Le Havre. Treize ans plus tôt, son grand père, Henri, avait acheté le Journal du Havre et en avait fait le quotidien de référence pour les républicains modérés. Les deux fils d’Henri jouent un rôle actif dans la ville portuaire : Gustave, le père de Louis est courtier en coton et s’assoie à plusieurs reprises à la table du Conseil municipal, Alphée, l’oncle de Louis, succède à son père à la tête du Journal du Havre.

Du côté de sa mère, Juliette Elisa Mazeline, Louis Brindeau descend d’un grand industriel havrais, spécialisé dans les machines marines, François Mazeline. Louis a une sœur, plus jeune que lui de deux ans. Brindeau étudie sérieusement au collège et au lycée du Havre, dont il deviendra le Président de l’association des anciens élèves. En 1875, il s’acquitte de son service militaire chez les chasseurs à pied à Rouen puis dans le 6e bataillon de chasseurs à Paris.

Il ne se lance étonnamment pas dans le commerce mais dans des études de droit à Paris, avant de s’inscrire comme avocat au barreau du Havre.

Dès 1886, il est à la fois juge suppléant au tribunal de première instance et conseiller municipal républicain, et le second poste prend rapidement plus d’importance que le premier.

En 1890, Paul Marion démissionne pour raison de santé. Celui-ci n’était d’ailleurs pas particulièrement enthousiaste à l’idée de diriger la ville, comme semble l’indiquer le ton très modeste et collégial de son discours de remerciement lors de son élection par le conseil municipal à 29 voix sur 31.

Brindeau, de son côté, est largement plus ambitieux. Il parvient à prendre la tête de la ville contre un radical, Théodule Marais, à 17 voix contre 16 et un bulletin blanc, le 9 novembre 1890.

Louis Brindeau, source: Senat.fr

Sous son mandat, le bureau de bienfaisance, créé par Siegfried (voir chapitre précédent), est laïcisé. L’année 1892, au cours de laquelle Brindeau est réélu maire, lui donne une occasion de montrer ses talents de meneur d’hommes : une cinquième et dernière épidémie de choléra s’abat sur la France entière. La ville, qui accueille bon nombre de nationalités à longueur de journées, pleurera plus d’un demi-millier de morts à la fin de l’année. Le comportement du maire est exemplaire : il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur.

Autre moment fort de sa mandature à la tête de la ville : l’électrification du réseau de tramways et du réseau d’éclairage urbain.

Brindeau gouverne la ville alors que règne un climat délétère dans la vie politique nationale : Affaire Dreyfus, scandale de Panamá, attentats anarchistes, « lois scélérates » contre les groupes anarchistes auxquelles répondent d’autres attentats anarchistes : cette escalade atteint le sommet avec l’assassinat du Président de la République Sadi-Carnot, en 1894. Jean Casimir-Périer lui succède, puis c’est au tour l’année suivante de Félix Faure, dont la carrière a pris une ampleur colossale depuis qu’il avait affronté Jules Siegfried pour le gain de la ville du Havre.

Devenu Président de la République en 1895, Faure libère un siège de député du Havre. L’occasion est trop belle pour Brindeau qui parvient à se faire élire et quitte ses fonctions de maire du Havre en 1896. Son rival de naguère, le pharmacien Théodule Marais s’assied dans son fauteuil le 18 mai 1896.

Brindeau s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs havrais arrivant au Palais-Bourbon : Républicain progressiste, il s’intéresse d’abord aux affaires commerciales, maritimes et fluviales. Il intervient en 1897 à propos de l’amélioration des rivières et des ports maritimes, à propos du service maritime postal entre le Havre et New-York en 1898. Il est réélu en mai 1898 et continue de se faire entendre sur les mêmes sujets : les primes à la marine marchande l’amélioration et l’extension des ports, le canal maritime de Paris à Rouen, le port du Havre…

L’année de sa réélection, 1898, est aussi celle de publication du « J’accuse ! » de Zola, à propos de l’Affaire Dreyfus. Depuis 1895, Dreyfus est détenu sur l’Île du Salut, en Guyane. Le climat politique national est extrêmement tendu. En 1899, Félix Faure meurt dans les conditions que tous connaissent ou peuvent connaître ici). Le nationaliste Paul Déroulède tente un coup d’Etat pendant les obsèques nationales du Président. Au mois de juin, le nouveau Président, Emile Loubet, est frappé d’un coup de canne par un anti-dreyfusard. Le Président du Conseil, René Waldeck-Rousseau, est investi par 262 vois contre 237 et 62 abstentions, à la tête d’un gouvernement de « Défense républicaine » qui va durer jusqu’au 3 juin 1902. Brindeau fait partie de ceux qui s’opposent à ce Gouvernement.

En 1900, soucieux d’assurer la pérennité de sa carrière politique nationale et des affaires familiales, il prend la tête du Journal du Havre.

Il est à nouveau élu en avril 1902. Il se fait entendre sur les questions d’aménagement territorial. Il est notamment chargé d’un rapport relatif à l’équipement du port du Havre par la construction d’une écluse entre le bassin Billot et le Canal de Tancarville, en 1904.

Devenu le candidat indétrônable de la droite havraise, Louis Brindeau est réélu en 1906 et 1910 contre André Siegfried, le fils de Jules… Siegfried. Il prône la construction d’une seconde ligne de chemin de fer sur la rive droite de la Seine, la réforme du régime administratif des ports maritimes.

Seize ans après son entrée à la Chambre des députés, une élection sénatoriale se tient en Seine-Inférieure après le décès soudain de Raoul Ancel, le frère de Jules… Ancel. La vie politique havraise ressemble franchement à une sitcom américaine. A une exception près : une fois que Brindeau est arrivé à un poste, il est le seul à pouvoir s’en déloger. Il sera réélu au Sénat en 1920 et 1927.

Louis Brindeau arrive donc au Sénat en 1912, au sein de l’Union Républicaine. Il continue de s’intéresser aux colonies françaises, aux moyens d’améliorer la navigabilité des cours d’eau et s’investit beaucoup pour l’autonomie des ports : il rédige de nombreux rapports, comme rapporté par Jean Jolly, « sur des projets ou propositions de loi concernant l’autonomie des ports maritimes de commerce (1920) ; l’exploitation des services maritimes postaux et d’intérêt général sur l’Extrême-Orient, l’Australie, la Nouvelle-Calédonie, la Côte orientale d’Afrique et la Méditerranée orientale (1921) ; les décorations sans traitements destinées aux réserves de l’armée de mer et au personnel de la marine marchande (1922) ; l’exploitation du service maritime postal entre Le Havre et New York (1924) ; l’institution du mérite maritime (1927) ; la réorganisation des services d’assurance des marins français contre la vieillesse, le décès, et les risques d’accidents de leur profession (1929) ; la navigation côtière (1930) ; l’aménagement de l’estuaire de la Seine (1931) ; l’aide de l’Etat à la compagnie-générale transatlantique (1932) ; l’abordage en navigation intérieure (1934) ». Il a alors 78 ans.

Lorsqu’arrive le renouvellement sénatorial de 1936, Louis Brindeau a 80 ans. Il ne se représente pas et meurt en août à Goderville, dans le Château de Cretot.

Théophile Laurent, Maire de Rouen de 1894 à 1898

 Théophile Augustin Ferdinand Laurent naît le 22 mars 1847 à Argentan, dans l’Orne. Son père, instituteur, meurt alors que Théophile n’a pas encore 6 ans et que son petit frère, Ferdinand, n’a que quelques mois. Il suit des études de droit, comme son homologue havrais, et devient avoué honoraire à Rouen. Il réside alors au 31, place des Carmes puis au 34, rue Ganterie. Son étude prend progressivement une importance majeure en ville.

En décembre 1867, il épouse Laurentine Védie. La malheureuse mourra en 1879. Laurent se remariera le 31 janvier 1883 avec Marie Perret.

Le Journal de Rouen, dans la nécrologie qu’il publiera, explique l’ascension de ce « self made-man ».

Ardent, communicatif, d’une rondeur joviale qui plaisait et lui faisait des amis dans tous les milieux, Théophile Laurent ne tarda pas a être en relation avec de nombreuses sociétés locales. Il fut notamment l’un des fondateurs de la section rouennaise de la Ligue des patriotes; et le principal organisateur du « Carrousel » de 1886, au profit de l’érection d’un monument national à Jeanne d’Arc.

En août 1888, sous le mandat de Charles Dieutre, Laurent siège pour la première fois au Conseil municipal. Il devient adjoint de Valerius Leteurtre en mai 1890 jusqu’à ce que celui-ci ne soit élu à la Chambre des Députés.

Le 29 décembre 1893, le conseil municipal de Rouen se réunit à 21h, présidé par le doyen d’âge. 34 bulletins sont déposés dans l’urne. 4 sont blancs. 30 portent le nom de Théophile Laurent.

Au cours de son discours de remerciement, le nouveau maire laisse comprendre qu’il tient à s’inscrire dans la ligne politique de ses prédécesseurs:

Vos suffrages, explique-t-il, viennent de m’imposer le lourd fardeau que [M. Leteurtre] portait si allègrement. Aurai-je la force nécessaire ? Le courage ne me manquera pas ; mais, si je n’avais la certitude d’être soutenu par vous tous, j’aurais hésité devant pareille tâche. (…) M. Leteurtre, messieurs, que nous regrettons comme maire, est aujourd’hui député de l’arrondissement et d’un canton important de Rouen ; avec le député de Rouen proprement dit, M. Ricard, nous avons à la Chambre deux représentants de nos intérêts les plus directs. Nous avons même la bonne fortune de posséder dans le gouvernement un autre ancien maire de Rouen. Comme MM. Ricard et Leteurtre, M. [Maurice] Lebon [maire entre février 1886 et mai 1888] ne manquera pas de nous donner son appui en toute occasion.

Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que je suivrai les traces de mon prédécesseur qui excellait en matière d’économie et d’équilibre budgétaires.

Théophile Laurent, source: rouen-histoire.com

Au programme de son mandat : rigueur budgétaire, raccordement des deux gares de Rouen, poursuite de l’assainissement… Laurent livre même la devise de son mandat : « économie, travail et progrès incessant ».

Le Journal de Rouen rapporte qu’en fin de séance, les débats furent interrompus par les premières mesures de la Marseillaise, jouées depuis le parvis de l’Hôtel-de-Ville par la Société philharmonique rouennaise, dont M. Laurent était Président d’honneur.

Nous sommes donc à la fin de 1893. L’épidémie cholérique de 1892 a laissé des traces à Rouen comme au Havre. La capitale normande vient juste de généraliser les poubelles, nées 10 ans auparavant dans l’esprit d’Eugène Poubelle, Préfet de la Seine.

En 1894, le Maire de Rouen permet la construction d’un Cirque permanent boulevard Beauvoisine et les premières études pour le raccordement des deux gares sont lancées. La gestion rigoureuse du budget semble payer rapidement puisque l’administration découvre au mois de novembre une cagnotte d’un demi-million de francs, disponible immédiatement, qui ne sera payable « qu’en 1943 ». Le Journal de Rouen ajoute « mais comme à cette époque là, la dette se trouvera éteinte, la charge ne sera pas lourde. » L’affectation de cette somme permet d’avoir une idée des priorités de l’administration en place.

A l’agrandissement du Lycée Corneille, pour des travaux prévus : 206 000 frs.

A la construction d’une annexe à l’Hôtel-de-Ville, qui comporterait une salle des séances du conseil municipal et un poste central de secours contre les incendies : 179 000 frs.

A la reconstruction de l’école Laurent de Bimorel, supplément de crédit : 69 000 frs.

A l’agrandissement de l’école de médecine et de pharmacie : 25 000 frs.

A l’agrandissement du Muséum : 10 000 frs.

Imprévu des travaux : 12 000 frs.

 Au mois de juillet 1894 se tient entre Paris et Rouen la première course automobile. Vapeur contre pétrole. Le résultat est une des dernières belles victoires de la vapeur : Albert de Dion et Georges Bouton l’emportent avec un tracteur à vapeur tractant une calèche, qui parcourt les 126 km à une moyenne de 15 km/h. Derrière eux, deux véhicules à pétrole fabriqués par la famille Peugeot.

En 1895, Laurent suit l’exemple havrais en électrifiant le réseau de tramways. La même année voit le premier déplacement du Président Félix Faure en Normandie, et à Rouen tout particulièrement où il est reçu avec faste. « Nous tiendrons à ce qu’il emporte, explique Théophile Laurent à la population, de son séjour parmi nous, un tel souvenir qu’il lui sera, de nouveau, agréable de revenir à Rouen, lors de notre belle Exposition nationale et coloniale. » Les Rouennais se montrent tellement à la hauteur des attentes de la Municipalité que Faure, ému, déclare « Que vont dire mes braves Havrais ? »

F. Faure et les autorités à la gare. Retour Russie. Source : Didier Mouchel http://etudesphotographiques.revues.org/index271.html
F. Faure, Hendlé préfet, Laurent maire, causant. Source : Didier Mouchel http://etudesphotographiques.revues.org/index271.html

Le grand rendez-vous de Théophile Laurent avec l’Histoire demeure l’incroyable Exposition nationale et coloniale de 1896. Le portail de la Cathédrale est recouvert de tapisseries, comme le voulait l’usage lors des premiers siècles. Quant au parvis, il fut maquillé habillement de plâtre et de ferronnerie, imitant ainsi le « Vieux Rouen » moyenâgeux. La Tour Eiffel n’est érigée que depuis 7 ans lorsque est inaugurée l’Exposition rouennaise… La ville décide de jouer dans la cour des grands. Pendant 5 mois, 60 000 m² sont dédiés à des conférences et reconstitutions diverses, notamment un abominable « Village nègre », dans lequel plusieurs familles sénégalaises et soudanaises tentent de faire semblant de vivre normalement dans un décor de carton-pâte. N’empêche. Théophile Laurent reçoit grâce à ces longs mois d’événements, la Légion d’Honneur. Le décor de l’Exposition, lui, est éparpillé à travers la Normandie et au-delà.

1898 est l’année où la sympathie naturelle de Laurent ne lui suffit plus et où l’aura conférée par le succès de l’Exposition ne le protège plus. Maurice Lebon, que nous évoquions plus haut, ne se représente pas. Laurent se présente pour remplacer l’ancien maire de Rouen au Palais-Bourbon. Un comité valide sa candidature, mais le candidat local, le républicain modéré Quillebeuf, refuse ce qu’il voit comme un parachutage. Il est battu aux législatives de mai 1898 et de beaucoup, puisqu’il n’obtient que 3366 voix alors que son adversaire en compte 6814 et est donc élu dès le premier tour. Sa défaite participe d’un recul global des républicains à Rouen, puisque Leteurtre, mis en ballotage, se retire dès le lendemain du premier tour, pour éviter le camouflet. Quillebeuf, de son côté, publie un mot de remerciement expliquant que sa candidature voulait protester contre celle, imposée, de M. Laurent. Nous avons rappelé plus haut quel était le ton de la politique nationale en cette fin de XIXe siècle. La campagne rouennaise a été elle aussi particulièrement tendue. Revenons-y quelque peu, car elle n’est pas incomparable avec des scénarios qui se présentent régulièrement encore.

Le 13 mai, lors du Conseil municipal auquel il ne siège pas, Laurent fait lire une communication dans laquelle il nomme plusieurs personnalités afin d’enquêter sur les critiques qui lui sont adressées. Le 15, un appel à témoignages est publié dans le Journal de Rouen, afin que les rumeurs et attaques deviennent (ou ne deviennent pas) un dossier clair et sur lequel chacun pourra argumenter. Seules les communications anonymes ne seront pas prises en compte, annonce-t-on.

Le 26 mai, le jury spécialement créé donne ses conclusions.

Considérant que pendant le délai accordé pour faire connaître les griefs dont M. Laurent pouvait être l’objet, le jury n’a reçu qu’une seule communication visant M. Laurent, maure de Rouen ;

Considérant que le fait sur lequel repose cette communication ne pourrait entacher l’honneur de M. Laurent puisque M. Laurent n’en aurait tiré, ni pu tirer aucune espèce de profit personnel, direct ou indirect, pécuniaire ou autre ; (…)

Considérant que M. Laurent a de plus offert spontanément et fourni au jury des extraits de ses livres et donné sur l’état de sa fortune personnelle tous les renseignements qui lui ont été demandés ;

En conséquence, les membres du jury d’honneur, à l’unanimité, décident :

1° que le seul fait précis qui leur ait été signalé est sans aucune espèce de portée ;

2° que la comptabilité personnelle de M. Laurent n’offre aucune mention suspecte ;

3° que l’absence de toute révélation sur les faits de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération de M. Laurent, malgré les garanties d’immunité et de secret assurées aux révélateurs (…) les autorise à déclarer qu’en ce qui les concerne personnellement, ils considèrent les imputations de M. Laurent a été l’objet comme étant dénuées de tout fondement et purement diffamatoires.

Apprenant ces conclusions, Théophile Laurent informe le Préfet de sa démission du poste de Maire et quitte le conseil municipal. Sa vie politique s’arrêtera là.

Sa nécrologie, publiée le 4 septembre 1906, au lendemain de sa mort au Havre, indique que « un fossé s’était creusé entre lui et ses amis progressistes » suite à l’Affaire des Fiches Guyot de Villeneuve (un scandale intimement lié à l’Affaire Dreyfus où se mêlent anti-cléricalisme, anti-maçonnisme et luttes politiques traditionnelles). Si de bonnes âmes en savent davantage à ce sujet, je suis plus qu’intéressé.

La sépulture de Théophile Laurent est visible au Cimetière monumental de Rouen.

Sources:

  • CHALINE J-P., SOHN A-M., ARADILLOU P., Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République,: 1871-1940, Rouen, 2000.
  • JOLLY J. (dir), Dictionnaire des parlementaires français; notices biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940, Paris, 1960-1977.
  • PESSIOT G., Histoire de Rouen en 500 photographies, 1850-1900, Rouen, 1981.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • VALOYS H., Voyages présidentiels de M. Félix Faure. I. Sathonay. II. Rouen et Le Havre, Paris, 1895. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • Sites internet:

Le Havre 1914. Siegfried est 2nd en partant de la droite. Source: wikipedia

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 5: Jules Siegfried et Alexandre Barrabé

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Siegfried, Maire du Havre de 1878 à 1886.

Jules Siegfried naît à Mulhouse en 1837 dans une famille d’entrepreneurs textiles : son grand-père maternel gère une manufacture de toiles peintes (à l’instar de la famille Barbet) pendant que son père est négociant en coton brut et filé. Jules s’associe d’ailleurs avec son père avec qui il travaille dès ses 14 ans, puis avec son frère. A 24 ans, il est déjà un personnage important du négoce de coton, puisqu’il a plus de 10 ans d’expérience dans l’entreprise paternelle. Il a également amassé un pécule qui lui permet de traverser l’Atlantique. En 1861, une lettre de recommandation en poche, il se rend à la Maison-Blanche où il rencontre Abraham Lincoln, qui l’emmène passer en revue l’armée du Général Mac Clellan, alors que le pays en en pleine Guerre de Sécession. L’approvisionnement en coton de l’Europe est, Siegfried le voit bien, considérablement freiné par ce conflit américain. Depuis le Nouveau Monde, il demande à son frère de préparer l’installation d’un comptoir en Inde pour trouver d’autres sources d’approvisionnement en coton. Ce sera Bombay. Il développe ainsi avec son frère un réseau mondial, établissant ensuite des succursales à Liverpool, la Nouvelle-Orléans et Savannah. Leur fortune est faite, avant même les trente ans de Jules.

En 1866, les deux frères fondent la première école de commerce de France à Mulhouse. Jules choisit de s’installer définitivement au Havre. Il est élu en 1869 à la Chambre de commerce et épouse la fille d’un pasteur de Luneray, Julie Puaux, dont la beauté et l’intelligence sont connues de tous. « Jules et Julie », comme sans doute personne n’osera les appeler en face, formeront à partir de ce jour un des couples les plus influents de la Troisième République, mais nous en reparlerons plus tard.

Jules Siegfried / Source: Our story.info

En 1871, la carrière politique de Jules débute véritablement : il entre au conseil municipal et devient même adjoint au maire, Ulysse Guillemard.

Avec les événements de la Commune, Siegfried est révoqué de son poste. Il consacre alors plusieurs mois à la rédaction de La misère, son histoire, ses causes, ses remèdes (1877) et revient en politique la même année en tant que conseiller général du canton de Bolbec. Le 14 octobre, il échoue aux législatives.

Le 23 octobre 1878, un décret du Président de la République nomme Jules Siegfried maire de la ville du Havre, en remplacement d’Ulysse Guillemard, décédé et nomme Eugène-Gustave Capelle comme adjoint. Le Journal du Havre reproduit ce décret et commente :

La distinction dont M. J. Siegfried vient d’être l’objet ne peut manquer d’être accueillie favorablement par notre population tout entière. Les longs et dévoués services rendus par M. Siegfried comme premier adjoint lui avaient acquis de nombreuses sympathies, affirmées tout récemment encore par la presque unanimité de notre conseil municipal. Quoiqu’elle fût attendue, cette nomination causera une vive satisfaction à tous ceux qui ont pu apprécier les mérites de notre premier magistrat. Les services déjà rendus à la cause publique engagent l’avenir, et nous ne pouvons que souhaiter l’accomplissement des grands et excellents projets étudiés et entrevus par notre sympathique concitoyen.

M. E. Capelle, qui vient d’être nommé adjoint, a su acquérir, par de nombreux services rendus dans l’industrie et à notre commerce maritime, de vives sympathies, qui, pour être un peu moins répandues, n’en sont pas moins profondes ; sa nomination sera également accueillie avec une satisfaction générale.

Voici donc Jules Siegfried à la tête du Havre. Le 18 mars 1879, moins de six mois après sont arrivée, un décret paraît, donnant naissance au premier bureau municipal d’hygiène :

Considérant que la Santé est la base sur laquelle repose avant tout le bonheur du peuple ; Qu’elle est la première richesse d’une ville comme celle d’un pays, puisqu’elle a pour conséquence d’augmenter la production et de diminuer les charges […] Arrête : Article 1er – Il sera créé au Havre à l’Hôtel de Ville, aussitôt la publication du présent arrêté, un Bureau Municipal d’Hygiène.

Vingt-trois ans après, en 1902, ces bureaux deviendront obligatoires pour les villes de plus de 20 000 habitants et c’est ce que l’on appellera la Loi Siegfried.
Républicain, humaniste, mais bourgeois et millionnaire, Siegfried est parfois un peu maladroit dans son appréhension de la réalité havraise. Comme adjoint déjà, il avait mené bataille pour la création des cercles d’ouvriers Franklin, en ayant pour objectif de divertir les ouvriers sans l’utilisation d’alcool. Dans Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889), Pierre Ardaillou prend un exemple flagrant du décalage entre le millionnaire humaniste et l’opinion ouvrière.

La bibliothèque, aux côtés de quelques ouvrages divertissants, offraient nombre de titres dont le contenu était fort éloigné des préoccupations du monde ouvrier. Prenons l’exemple des revues : si l’Illustration et Le Monde Illustré pouvaient trouver un public, on peut douter que la Revue Britannique, la Revue des Deux-Mondes ou la Revue politique et littéraire aient eu beaucoup de lecteurs ! Les quelques ouvrages s’intéressant à la question sociale allaient tous dans le même sens, prônant la coopération volontaire dans le cadre d’une économie libérale, ce qui ne correspondait plus aux attentes du mouvement ouvrier français. Aucun auteur socialiste, que ce soit Proudhon, Saint-Simon, Cabet, Fourier ou un autre, n’avait droit de cité. Une activité comme l’escrime n’avait rien d’un loisir populaire et fut très vite abandonnée.

– in Pierre ARDAILLOU, Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889).

Jules Siegfried est une sorte de personnage victorien, une élite moralisatrice et paternaliste remplie de bonne volonté, de bons sentiments, de bonnes intentions, dans un monde d’après La Commune, où les ouvriers n’entendent plus passer par les élites locales pour obtenir quoi que ce soit. D’ailleurs, douze ans après son inauguration, devant le manque d’engouement ouvrier, le bâtiment est mis à disposition des syndicats et devient la Bourse du Travail.

Pendant son mandat de maire et sous son impulsion, de nombreuses décisions viennent modifier le visage du Havre. En 1880, c’est l’inauguration de la nouvelle Bourse et de la Chambre de Commerce. En 1882, le marché international du café voit le jour au Havre et l’année suivante, personne ne s’en étonnera, marque la création du marché international des cotons…

1884 : Jules Siegfried assiste à la création de la maternité dépendant de l’hôpital ; en 1885, il voit l’ouverture du laboratoire municipal d’analyses.

Sa femme, Julie, n’est pas du « genre » à regarder son mari faire. Elle s’investit pleinement dans la vie de la cité portuaire. Onze ans plus jeune que son mari, elle n’a que 30 ans quand il s’installe dans le fauteuil de maire. Au cours de son mandat, elle est à l’initiative d’une école d’apprentissage et d’une école primaire supérieure. En 1885, elle assiste à l’inauguration d’un des premiers lycées de filles, au Havre, en faveur duquel elle a beaucoup œuvré pendant cinq ans. Il sera détruit pendant les bombardements de 1944.

Julie Siegfried / source: Our story . info

En 1885, Siegfried est élu avec les « opportunistes » de la Seine-Inférieure : il devient député et siège à l’Union républicaine. Pendant que Jules prépare sa succession au poste de maire, Julie s’installe à Paris. Aux côtés de son frère, Frank Puaux, elle prend la direction de l’oeuvre de La Chaussée du Maine, ainsi que « l’œuvre des demoiselles de magasin qui instaurera une bibliothèque, des cours d’anglais et de solfège. » (Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996). En 1889, elle contribue à l’organisation de la conférence de Versailles, permettant aux femmes françaises, sans distinction, d’avoir un point de rencontre. De cette initiative naîtra le conseil national des femmes.

En 1906, elle préside un comité qui dirige l’Union parisienne des institutions féminines chrétiennes et le Cercle Amitia. Grâce à la fortune de son mari et à sa ténacité l’activité philanthropique de Julie Siegfried est débordante. Son salon est accueillant aux femmes de la bonne société parmi lesquelles elle recrute des volontaires pour l’activité sociale auprès des autres femmes.
Acquise aux idées du Christianisme social comme la petite fille de Guizot, (…) elle est au comité directeur de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales de 1910 à 1914.

En 1913, elle succède à Sarah Monod à la présidence du Conseil national des Femmes de France. En 1916, elle préside l’Office de renseignements aux familles dispersées par la guerre. La même années, elle constitue avec A. Avril de Sainte-Croix, la section d’études féminines du Musée social dont son mari est alors président.

– in Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996

Jules Siegfried est donc à l’Assemblée, au sein de l’Union Républicaine en 1885. Il quitte ses fonctions au sein de son entreprise, ce qui lui permet d’être légitime et écouté sur les questions commerciales et industrielles. Il joue, comme beaucoup, le jeu des alliances partisanes opportunistes pour la formation des cabinets ministériels. Pour la politique colonialiste et scolaire de l’époque (il fait partie d’une Assemblée où siège Jules Ferry, de 5 ans son aîné), il vote également pour les poursuites contre le général Boulanger. En 1894, il fait voter la « Loi Siegfried », concernant les Habitations à Bon Marché, après avoir créé une société réalisant ce type d’habitat qui est reconnu d’utilité publique. L’idée était d’accorder aux constructeurs de ce type de logements des exemptions d’impôts et des facilités de prêts. Autre réalisation marquante : en 1889, lors de l’exposition universelle de Paris, une exposition d’économie sociale prit place, grâce à l’appui d’un comité présidé par Siegfried, qui deviendra le Musée Social.

Ses efforts d’opportunisme dans la « politique politicienne » sont récompensés par deux postes, bien brefs, au sein de cabinets ministériels : il est Ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 décembre 1892 au 10 janvier 1893, puis Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, du 11 janvier au 30 mars 1893. Il est député jusqu’en 1897.

Il est ensuite élu Sénateur jusqu’en 1900. Élu triomphalement à la Chambre haute, il est pourtant balayé lors du renouvellement triennal de 1900 : ses positions dreyfusardes ne lui sont pas pardonnées. En 1902, pourtant, Jules Siegfried redevient député de Seine-Inférieure, poste qu’il occupera pendant 20 ans, jusqu’à sa mort.

Lors de la Grande Guerre, celui qui n’est plus Maire du Havre (mais qui en est toujours une figure marquante) entretient des relations cordiales avec les autorités belges, exilées à Sainte-Adresse, sur les hauteurs de la ville portuaire. Il les reçut souvent chez lui, au Bosphore.

Pierre, petit-neveu de Jules, écrira à André, le fils de Jules, à propos de ses souvenirs d’enfance et du fameux Bosphore :

Pour moi, le Bosphore était quelque chose de prodigieux, mais le Bosphore des premières années existait dans mon imagination sur un plan quasi-fabuleux. Les activités de Grand-Papa au Havre, avant son installation à Paris, se situaient pour moi dans un cadre incroyable : une époque où il n’y avait pas encore d’autos, de lumière électrique, de téléphone, où les transatlantiques avaient des mâts avec des vergues et pouvaient hisser des huniers pour résister au roulis »

– Lettre de Pierre à son oncle André Siegfried, citée dans SANGUIN, A-L., André Siegfried, un visionnaire humaniste entre géographie et politique, L’Harmattan, 2010.

Quelques mois plus tôt, le fils de Jules avait rédigé ses « Souvenirs d’enfance ».

Le soir, du Bosphore, la vue était étonnante : on voyait mille lumières dans la ville et sur le port, puis au large les feux mouvants de la rade et, tout au loin à l’horizon, d’autres groupes de lumières dont chacun signalait une ville sur la côte du Calvados… (…) Les jours de pluie, et Dieu sait s’il y en avait, il nous menait, Jules et moi, au Muséum, dont le conservateur, M. Lennier, était un géologue de grande valeur. Papa causait avec lui de paléontologie (…) Il avait la simplicité de l’honnête homme qui n’a peur de rien. Je me rappelle qu’un jour, il avait dit au savant : «Peut-être qu’il y a plusieurs créateurs ?» Lennier, qui devait être athée à la mode de l’époque, n’avait pas sourcillé mais qu’eût dit maman ?

Durant la Première Guerre Mondiale, donc, « Maman » s’implique dans l’Office de renseignements pour les familles dispersées. Elle ne survit pas longtemps à l’Armistice, atteinte d’une paralysie du larynx, qui la rend aphone et la fait souffrir. Elle meurt le matin du 28 mai 1922. Jules est abattu de chagrin et meurt le 26 septembre de la même année, dans son bureau du Bosphore, face à la mer.

À l’annonce de son décès, les éloges ne manquent pas. Le Conseil général de Seine-Inférieure, sous la présidence de Paul Bignon, procède à une levée de séance en hommage à l’ancien maire du Havre :

Nous avons tous conservé pieusement le souvenir de l’apparition de Jules Siegfried au fauteuil de la Chambre des députés en 1920 et du discours émouvant qu’il prononçait en saluant, lui, l’Alsacien, le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron national ; la grande et belle journée qui marquait le point culminant de sa noble existence et la réalisation de tous ses espoirs. Nous nous inclinons tous sans distinction d’opinion devant ce philanthrope, ce grand citoyen, ce bon Français, fils de la noble Alsace.
– Paul Bignon, cité dans le Journal de Rouen du 28/9/1922

La nécrologie du Journal de Rouen est, elle aussi, très élogieuse.

(…) M. Siegfried avait conservé jusqu’à ces derniers temps toute son activité, malgré une légère atteinte de paralysie aux mains, il gardait une allure très alerte. Ses cheveux roux avaient à peine blanchi, et ceux qui le rencontraient pouvaient croire que le doyen des parlementaires de la Seine-Inférieure, et des députés français représenterait encore de longues années notre département au sein de l’assemblée législative. (…) Autrefois « homme de parti » – discuté et combattu ici même comme tel – mais à l’heure du péril, « Français d’abord et doublement Français, puisqu’Alsacien », M. Jules Siegfried laissera le souvenir d’un loyal artisan de l’Union nationale, et d’un homme de bien. Son nom restera universellement respecté.

– Le Journal de Rouen, le 27 septembre 1922.

Alexandre Barrabé, Maire de Rouen de 1876 à 1881.

Alexandre François Barrabé naît en décembre 1816 à Athis de l’Orne. A 24 ans, il obtient sa licence de droit et devient notaire, d’abord dans l’Orne, en Basse-Normandie jusqu’en 1849. Il se marie à Rouen en juillet 1848 avec Appoline Hérisson, qui lui donne un fils en 1849, Alexandre Félix. De 1849 à 1863, il est notaire à Elbeuf. Il s’établit ensuite à Rouen, en tant que notaire honoraire (titre qui peut être conféré seulement après 20 ans d’exercice).

Il est présent à la 32e session du Congrès Scientifique de France, qui se tient à Rouen au mois d’août 1865. Résidant au 1, rue Eau de Robec, à Rouen, il prend part au débat autour du thème : « des questions d’hygiène qui se rattachent au passage d’un cours d’eau dans l’étendue d’une grande ville ». Nous l’avons vu dans les chapitres précédents, l’un des problèmes principaux de la ville de Rouen à l’époque est le délabrement total du quartier Martainville, situé à l’est, le long du Robec. Certains intervenants proposent de détourner le cours d’eau hors de la ville, d’autres souhaitent le couvrir entièrement…

M. Barrabé confirme l’insalubrité du cours d’eau, et croit qu’il y aurait utilité à couvrir la rivière, qui ne laisserait sortir aucune exhalaison à l’extérieur. Seulement on creuserait un égout collecteur qui empêcherait la rivière de recevoir toutes les immondices. A l’appui de ses projets de réforme, M. Barrabé demande qu’une commission soit nommée pour s’assurer de l’insalubrité des quartiers traversés par l’eau de Robec. Il s’offre pour accompagner la commission et lui indiquer les endroits les plus malsains.

– 32e session du Congrès Scientifique de France, Compte rendu.

Lorsque arrive l’occupation prussienne au début du mois de décembre 1870, Alexandre Barrabé est adjoint au maire de Rouen, Étienne Nétien. Il fait partie de ceux qui acheminent aux lignes françaises de grandes quantités de ravitaillement, au niveau de Buchy. Pour tout cette période, lire la partie consacrée à Étienne Nétien.

Le 15 octobre 1876, le Journal de Rouen indique :

LA NOUVELLE MUNICIPALITE ROUENNAISE

Un décret inséré au Journal Officiel d’hier vient de nommer :

Maire de Rouen, M. Alexandre-François Barrabé.

Ajoints : M. Albert Nepveur ; M. Nicolas Delamarre, M. Jacques-Michel Durand, M. Charles Duperrey, M. Jacques Fouray, M. Charles Dieutre.

La retraite de M. Nétien est donc un fait accompli.

Lorsque la démission de M. Nétien, motivée par des raisons de santé, fut devenue officielle, nous avons constaté les regrets que l’ancien maire laissait après lui, et nous avons rappelé les services rendus par le magistrat municipal qui se retire entouré des témoignages unanimes de la reconnaissance publique.

Les sentiments que nous exprimions alors ont été pleinement ratifiés par la population tout entière. (…)

M. Barrabé, nommé maire, a été comme adjoint associé aux actes de l’ancienne administration. On sait que pendant l’occupation il n’a pas ménagé ses fatigues et qu’il a fait preuve d’autant de zèle que de dévouement. M. Barrabé était entré au conseil municipal sous le patronage de l’opinion républicaine. Il a mis constamment au service de la cité toutes ses forces et toute son activité.

Avec les adjoints qui entourent M. Barrabé, on doit être assuré que les traditions libérales et républicaines seront suivies. La nouvelle administration ne peut manquer de se montrer favorable à tout ce qui peut servir la cause de l’instruction ; elle voudra certainement unir ses efforts pour mener à bonne fin les projets d’assainissement du quartier Martainville, l’établissement des tramways, les travaux commencés pour le musée et la bibliothèque, la construction du théâtre et les autres améliorations prévues ou désirées.

Si l’on met de côté la tonalité franchement flagorneuse de l’article, on voit que les chantiers entamés sont nombreux et que Rouen est en pleine effervescence lorsque Barrabé en prend les commandes.

Parmi ses points d’interêts, le creusement du futur canal de Tancarville (permettant aux navires d’éviter les déboires liées aux marées dans l’estuaire de la Seine) et l’amélioration de la navigation sur la Basse-Seine plus généralement, à l’indépendance de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen aux différentes compagnies de chemins de fer.

En février 1877, il obtient l’autorisation d’emprunter 15 millions de francs à un taux de 5% maximum pour les travaux suivants :

Remboursement de la partie remboursable de l’emprunt contracté en 1871 pour les dépenses de la guerre et de l’invasion 1 890 000
Assainissement du quartier Martainville 5 000 000
Translation des cimetières 650 000
Construction de maisons d’écoles 1 000 000
Reconstruction du Théâtre des Arts 3 500 000
Achèvement des travaux de la distribution d’eau 400 000
Complément du musée-bibliothèque 2 060 000
Total 15 000 000

– Journal de Rouen, 23 février 1877

En mai 1880, Alexandre Barrabé est toujours maire de Rouen. Il accueille tout ce que le monde littéraire compte de meilleur dans la capitale normande à l’occasion du décès de Gustave Flaubert : Maupassant, Huysmans, Daudet, Zola, De Heredia… Une foule compacte attend la procession partout dans la ville. Le cercueil est emmené au Cimetière monumental où un bref discours est prononcé, qui ne manque pas de souligner l’importance de l’auteur de Madame Bovary pour Rouen :

La ville de Rouen, pour laquelle le nom de Flaubert ennobli par deux générations, doit être un légitime sujet d’orgueil, sentira vivement cette perte. C’est à ses portes, elle ne l’oubliera pas, dans cette maison blanche des bords de la Seine, devenue pour la postérité la maison de Flaubert, qu’il travaillait. C’est là qu’il a créé son œuvre qui, comme celle de Balzac, ne peut que grandir encore avec le temps.

Barrabé est un soutien fervent pour la construction du Musée des Beaux-Arts, à l’époque nommé Musée de peinture, et de la Bibliothèque municipale, qui ne sera achevée qu’après son départ de l’Hôtel de Ville.

Début 1881 : Une élection à la loupe.

Le 12 janvier 1881, le Journal de Rouen fait paraître une lettre du maire.

A Messieurs les électeurs municipaux de la ville de Rouen

Je remercie les 3 482 électeurs qui m’ont honoré de leurs suffrages le 9 janvier, et je les prie de porter leurs voix sur un autre candidat républicain au scrutin de ballottage du 16 janvier.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Que s’est-il passé ?

En fait, deux listes s’affrontent aux municipales le 9 janvier : le Comité Républicain, auquel appartient Barrabé, et le Comité Démocratique, qui s’occupe de saper les décisions de la mairie précédente, comme c’est son droit et l’habitude des oppositions dans tout système démocratique. Côté presse, on a à gauche le Journal de Rouen ; à droite, Le Petit Rouennais. Un conseiller général, M. Depeaux, déclare d’abord n’accepter de se présenter que s’il figure sur les deux listes. L’opération ne fonctionne pas longtemps auprès du Comité Républicain, qui sent le risque pour M. Barrabé. C’est donc uniquement sur la liste «démocratique» qu’il figure.

Si les résultats du Comité Républicain sont bons, le maire sortant n’est pas réélu directement. Il doit participer au second tour, appelé alors «scrutin de ballotage». Sur plus de 20 000 inscrits, Barrabé n’obtient au premier tour «que» 3482 voix et arrive en 49e position, tandis que Depeaux le devance, en 39e position avec 4011 voix. Tous ceux élus dès le premier tour avaient vus leurs noms inscrits à la fois sur la liste du Comité démocratique, sur celle du Comité Républicain, et souvent sur d’autres également. Son résultat n’est donc pas suffisant pour pouvoir occuper à nouveau le poste de Maire.

Au début de l’année 1881, l’hiver est rude encore que les années précédentes. Rouen possède une tradition, notamment depuis Henry Barbet, de systèmes « de bienfaisance » envers « les indigents ». Le 16 janvier, jour d’élections, il adresse aux Rouennais la lettre suivante :

Mes chers concitoyens,

L’hiver sévit avec une rigueur extrême ; beaucoup de travaux sont suspendus, les glaces vont ralentir l’activité du port.

Déjà, de grandes souffrances frappent la classe laborieuse ; les demandes de secours affluent ; le bureau de bienfaisance s’est empressé d’organiser des distributions extraordinaires mais elles vont dépasser la mesure des ressources.

Dans cette situation, assuré de répondre à vos sentiments et de devancer seulement les résolutions de la municipalité nouvelle, j’ouvre une souscription en faveur des indigents à l’Hôtel de Ville.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Le 23 janvier 1881, c’est donc un conseil municipal présidé par le doyen d’âge, Charles Dieutre qui s’assemble en réunion extraordinaire. M. Depeaux n’y figure pas.

Alexandre Barrabé, devenu Chevalier de la Légion d’Honneur en 1876, présida longtemps la Société d’horticulture. Il s’est éteint le 19 mai 1897.

Sources:

Portrait d'Henry Barbet (source inconnue)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre deux, Lemaistre et Barbet

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Pour en savoir plus sur M. Séry, Deshommets de Martainville et Bégouën-Demaux, il vous suffit de cliquer ici.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Adrien Lemaistre, Maire du Havre de 1831 à 1848 puis de 1849 à 1853.

Adrien(-François) Lemaistre naît en juin 1783, au Havre. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il est également négociant et issu d’une famille de négociants. Il fait d’ailleurs partie, en 1825, du Conseil d’Administration de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance du Havre. Il en est même le secrétaire adjoint, aux côtés d’André Bégouën-Demeaux, qui en est le président. Il est élu de la Chambre des Députés en février et réélu en juin 1834 jusqu’en 1837. On trouve relativement peu d’éléments sur sa personnalité, ce qui est d’autant plus étonnant que sous son mandat, de nombreux événements ont eu lieu.

Dès la nomination de Lemaistre, Louis-Philippe, nouvellement courronné, se rend au Havre. Un peu embêtés par l’absence de salle digne d’accueillir un roi, les Havrais sont contraints de construire à la hâte une salle de bal provisoire. La même année, une ligne de transports entre Le Havre et New York est créée.

Entre avril et décembre 1832, une épidémie de choléra toucha la Normandie et, de manière bien plus forte qu’ailleurs, l’arrondissement du Havre. Selon un rapport de gendramerie de l’époque, sur 447 malades havrais en 1832, 339 périrent, ce qui équivaut à 76% de l’ensemble des malades, alors que dans le reste de la région, cette proportion était de l’ordre de 50% à 68%. Une seconde épidémie sévit en 1848 faisant 650 morts au Havre.

Au cours du mandat d’Adrien Lemaistre, des travaux importants ont été réalisés : la façade de l’église Notre-Dame est rénovée, l’éclairage au gaz est installé dans les rues de la ville (1835), un nouvel avant-port est créé (1835), le bassin Vauban est creusé (1840), la ville est raccordée à Paris et à Rouen par le chemin de fer (1847).

Lorsque Lemaistre revient à la tête de la ville en 1849, ce n’est plus un roi qui lui rend visite mais le tout premier Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. En 1848, l’abolition de l’esclavage avait changé la donne pour la ville. Ses principales décisions se détournent alors quelque peu du port pour se concentrer autour de l’agrandissement de la ville : de nombreux quartiers sont annexés au Havre.

Chevalier de la Légion d’honneur, Adrien Lemaistre meurt en 1853, à Berne, en Suisse.

Nous avons vu trois maires du Havre et un maire de Rouen. S’il était jusque là bien difficile de trouver des informations de sources sûres concernant les maires de Rouen, ce n’est certainement pas le cas d’Henry Barbet, qui a régné sur la Seine-Inférieure pendant plus de cinquante ans.

Portrait d’Henry Barbet (source seine76.fr)

Henry Barbet, Maire de Rouen de 1830 à 1847.

La famille Barbet est originaire de Bolbec, une petite ville à 30 kilomètres du Havre. Le père de famille, Jacques Barbet, a fondé l’une des 27 indienneries de la ville. Les indiennes, ce sont des tissus peints, d’abord importés d’Inde puis interdits à l’importation pour enfin être réalisés sur le sol européen, notamment à Marseille ou Jouy-en-Josas. Le frère aîné de la famille, Jacques-Juste Barbet, prend la suite de son père et rachète en 1821 les manufactures de toile de Jouy aux héritiers Christophe-Philippe Oberkampf. Il allonge alors son nom en Jacques-Juste Barbet de Jouy.

Le petit frère, Henry, est né trois semaines avant la prise de la Bastille. Impliqué dans les manufactures familiales (il accueille même l’Empereur Napoléon en 1802 et 1810), il devient à trente ans maire de sa ville natale, Déville-lès-Rouen, jusqu’en 1823, lorsqu’il est révoqué pour son opposition à la monarchie de Charles X. Cette première sortie de la scène politique annonce, en fait, une longue et impressionnante carrière.

  • 1830 : Il est Maire de Rouen, après avoir obtenu la démission de « Monsieur de Martainville », au cours des troubles révolutionnaires. Il y reste jusqu’en 1847. La même année, il entre au conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1831 : Barbet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Il est élu député à Rouen par 507 voix sur 790 votants. Il est réélu en 1834, en 1837 puis, pour quelques mois, en 1839.
  • 1836 : Il devient Président du conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1844 : Il retrouve son poste de député jusqu’en 1846, il est promu Commandeur de la Légion d’Honneur.
  • 1846 : Henry Barbet est fait Pair de France.
  • 1863 : Il fait son entrée pour six ans au sein du Corps Législatif, chambre basse créée en 1852 par le Second Empire. Malgré un tel parcours, il ne parvient pas à sa faire réélire, en mai 1869.
  • 1865 : Henry Barbet devient Grand Officier de la Légion d’Honneur.
  • 1871 : Il quitte son poste de Président du conseil général après 35 ans d’exercice.

En préambule de cet exercice d’histoires politiques comparées, on a souligné les limites de l’analyse du mandat de maire. On voit bien ici  l’influence que peut avoir un homme politique, même – on pourrait presque dire surtout – s’il n’est plus maire d’une grande ville.

Sa longévité et son influence, Henry Barbet les doit principalement à des idées sociales bien arrêtées. Pour lui, alors que l’industrie est en train de se développer comme jamais auparavant, il est impensable que des individus ne travaillent pas, d’une manière ou d’une autre. C’est ce qui prendra le nom de « système Barbet ». Depuis le XVIe siècle, les indigents sont regroupés au sein d’ateliers de charité ou de maison de travail. L’idée de Barbet, c’est de faire en sorte de savoir qui sont les personnes qui mendient et de lutter, certes un peu contre leur pauvreté, mais surtout contre la duperie dont seraient victimes ceux qui leur donnent l’aumône le dimanche matin devant le parvis d’une église de Rouen alors que les mendiants l’ont déjà reçu la veille sur le parvis d’une autre église. Il s’agit que la « Ville aux cent clochers » ne transforme pas en ville aux cent clochards.

Voici un extrait du discours que tient Barbet, en tant que Président du conseil général de Seine-Inférieure, en 1840 :

Il ne faut pas permettre à la mendicité de se faire mobile, errante, de manière à rendre inutiles les mesures adoptées pour en fixer tous les éléments, pour en déterminer exactement la statistiques, dans chaque localité. Si le mendiant peut aller, comme mendiant, dans une commune où il cesse d’être connu, la charité est trompée et les abus se reproduisent avec une intensité nouvelle.

Pour éviter les déplacements des personnes qui n’ont pas de ressources, Barbet diminnue drastiquement le nombre de « passeports pour indigents », ces laisser-passer qui permettaient alors aux plus pauvres de quitter un lieu pour tenter de trouver un emploi ailleurs et qui, selon lui, participeraient d’un cercle vicieux puisqu’il associe et assimile volontiers mendicité et brigandage.

Dans une lettre adressée à un collègue député de Saône et Loire, il écrit, en 1841 :

Combien de crimes commis par des mendiants sont restés impunis, à cause de cette facilité de voyager qui leur est accordée, même par le gouvernement au moyen des secours de route !

Pourtant, ce système ne survit pas aux difficultés économiques et sociales que connaît la France et la région rouennaise à la fin de la première moitié du XIXe siècle. A ces difficultés, il faut ajouter l’apparition et le développement d’un nouveau moyen de transport : le chemin de fer, qui révolutionne la façon de gérer les citoyens, compte tenu de la grande liberté de circulation qu’il procure.

Sources :

  • MAREC, Yannick, Moralisation des milieux populaires et maîtrise de l’espace rouennais sous la monarchie de Juillet. In Fourcaut, Annie (1996), La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question. France XVIIIe – XXe siècles, Grâne, Créaphis.
  • MAREC, Yannick, Des passeports pour indigents (1813-1852). In GUESLIN, André et KALIFA, Dominique (1999), Les Exclus en Europe 1830-1930, Les Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières , Paris.
  • NOIRIEL, Gérard, Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ie à la IIIe République. In: Genèses, 30, 1998. Emigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100. Article consultable ici.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre », « Liste des Maires de Rouen », « Henry Barbet » et beaucoup d’autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.
Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Naviguer sur la Seine et son histoire : exercices de styles

Lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire d’un fleuve, quelle meilleure solution pour l’auteur (solution au moins stylistique, si ce n’est physique) que de suivre son cours ? A travers les derniers siècles, différents auteurs ont tenté de faire part de leurs connaissances sur le sujet ou de raconter leurs périgrinations autour du fleuve à leurs contemporains. La lecture, aujourd’hui, de ces guides est un de mes petits plaisirs. En voici une tartine.

Tous les livres (ou extraits) décrits ici ont été trouvés et lus grâce à Google Books. Pour trouver ces livres gratuitement et en intégralité, il vous suffit de « copier-coller » le titre du livre qui vous intéresse dans le célèbre moteur de recherche. Bonne lecture.

1753: Louis-Bathazar Néel: Voyage de Paris à Saint Cloud par mer et retour de Saint Cloud à Paris par terre.

Le XVIIIe siècle fait une place de choix à la littérature de voyage ainsi qu’aux histoires exotiques: Daniel Defoe (Robinson Crusoé en 1719), Montesquieu (Les Lettres Persanes en 1721), mais aussi un certain Durret, qui en 1720 publie « Voyage de Marseille à Lima, et dans les autres lieux des Indes Occidentales », dans lequel il décrit l’intégralité des côtes sud-américaines (en savoir plus). Le Voyage de Paris à Saint-Cloud est un pastiche amusé de l’émerveillement occidental (ou son alter ego – la terreur ) devant la moindre nouveauté. Pour faciliter la lecture de mes aimables lecteurs, je me suis permis de transcrire le vieux françois en un français plus moderne. Que les puristes m’en excusent et s’en réfèrent à la version numérisée par Google.

Je m’imaginais que tout venait aux arbres: j’avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d’Inde et je croyais qu’il y en avait d’autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces.

(…) comme j’avais entendu dire qu’en voyage il ne fallait s’embarrasser de bagage sur soi que le moins que l’on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire; savoir, ma robe de chambre de callemande rayée, deux chemises à languettes, deux bonnets d’été, un bonnet de velours aurore, brodé en argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte à bec, ma carte géographique, mon compas, mon crayon, mon écritoire (…). Je ne réservai, pour porter sur moi, que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette, plein d’eau sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche d’agathe.

Non, rien ne me dégouterait plus des voyages que les adieux qu’ils occasionnent (…), le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l’ordinaire, ne sont pas des tendres, ne purent s’empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m’étais aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu’ils semblaient ne me conduire là qu’à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.

Je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi, qu’apparemment, dans le temps des croisades de la Terre-Sainte, cette ville avait manqué d’être prise d’escalade, du côté de la mer, par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées au mur, ou que c’était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nommé les Echelles du Levant: mais il me dit que ce village s’appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.A.R., et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge.

Les amateurs de ce style absurde et pince-sans-rire trouveront quelques ressemblances avec «Trois Hommes dans un Bateau», le récit de navigation sur la Tamise qui fit la gloire du Britannique Jerome K. Jerome, qui sera publié en 1889.

1781 : Bernardin de Saint-Pierre : « L’Arcadie ».

Né au Havre en 1737, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre a lui aussi participé à la littérature séquanienne (l’adjectif qualificatif relatif à la Seine) dans « L’Arcadie », paru en 1781. Sa version de la Seine est celle d’un amoureux de la nature, qui voit en l’Homme le centre et l’objectif de toutes les formes de vies sur Terre.

Il est important de connaître plusieurs éléments avant se lancer dans sa narration, un peu déroutante sinon : Cérès est la déesse romaine de la moisson et de l’agriculture ; Bacchus, le dieu de l’ivresse et des débordements en tous genres. Quant à Proserpine, c’est la fille de Cérès et du frère de celle-ci, Jupiter, le Dieu des Dieux.

Proserpine cueillait tranquillement des fleurs lorsqu’elle se fit enlever par Pluton, Dieu de l’Enfer. Sa mère ne supporta pas de voir ainsi disparaître sa fille et alla demander au père de sa fille, qui est également son frère et son patron : Jupiter. Celui-ci décida que Proserpine passerait la moitié de l’année avec sa mère et l’autre moitié avec Pluton, sous la terre, ce qui fait d’elle la Déesse des Saisons. Autre élément à savoir : les Néréides, dont Amphitrite fait partie, sont les jeunes filles qui forment le cortège du Dieu des mers, Neptune. Attaquons donc le récit du Havrais.

La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner en récompenses de ses services ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître les blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva qui devait veiller près d’elle de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles et qu’elle fuyait en jetant de grands cris devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes, les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre et il parcourait les rivages de l’océan, examinant avec son trident si leurs fondements n’avaient pas été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa vers le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà, il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bachus, son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que la fleuve Alphée l’est encore, en Sicile, de la nymphe Aréthuse. Mais si le dieu de la mer a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit et chaque fois, la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.

Hèva mourut du regret de la perte de sa maîtresse; mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires qu’on aperçoit de fort loin; par un art céleste, elles y renfermèrent un écho, afin que Hèva, après sa mort, prévint par l’ouïe et par la vue, les marins des dangers de la terre, comme pendant sa vie elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez son tombeau; c’est une montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires; elle porte toujours le nom d’Hèva. Vous voyez à cet amas de cailloux, dont la base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Amphitrite, touchée du malheur de la Seine et de l’infidélité de Neptune, pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche,à l’embouchure du fleuve, et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux ! »

Il faut s’accrocher pour suivre le fil de la pensée de Bernardin de Saint-Pierre, mais force est de reconnaître que l’exercice de style est assez réussi.

1826 : Joseph Morlent : « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen »

Plus prosaïques, d’autres auteurs se sont attachés à transmettre à leurs lecteurs une image de la Seine dans son contexte, anecdotes à l’appui. C’est le cas du « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen » de Joseph Morlent, publié en 1826. Après quelques explications historiques à propos de ce que le navigateur peut apercevoir depuis son embarcation en partant du Havre, l’auteur s’intéresse, le sourire à la plume, à ce qu’il peut observer « de l’autre côté de l’eau »:

Ne parlerons-nous pas de cette côte verdoyante qui réjouit la vue sur la rive opposée; les marins ne me pardonneraient pas mon silence. Au milieu de ces beaux arbres dont la Seine réfléchit souvent l’image, s’élève une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Grâce. C’est là que vient prier le matelot échappé au naufrage. Les murailles du temple sont tapissées de ses ex-voto. Au bas de la côte, des spéculateurs qui connaissent le cœur humain ont élevé à Bacchus une infinité de petites chapelles où le marin ne manque pas, lorsqu’il croit sa conscience en repos, de faire, en descendant, des libations et des offrandes. Pauvre humanité! dans le même quart d’heure, élever son âme par la prière, et dégrader sa raison en usant du vil privilège que l’homme a sur la bête: boire sans soif.

Le style de l’auteur, quelque peu moqueur, possède un grand avantage : il ancre pleinement le lecteur à l’époque de la narration. Son « voyage historique » se lit comme on parcourt aujourd’hui une compilation de chroniques d’actualité : les affirmations sont celles d’un homme dans son époque et elles en sont, pour l’oeil historien, d’autant plus intéressantes. Lisez plutôt ce paragraphe absolument incroyable concernant Honfleur :

Au fond d’une petite baie abritée par le prolongement du côteau de Grâce, et par d’autres groupes de collines, on distingue la ville et le port d’Honfleur.

Cité paisible, inconnue, ignorée,
Que les beaux arts n’ont jamais illustrée.

(…) De nombreuses escadres sont sorties autrefois de ce port à demi-comblé aujourd’hui. Les Espagnols le fréquentaient, lorsqu’il y avait des Espagnols navigateurs et commerçants. La valeur française a plus d’une fois disputé ces vieilles murailles et ces tours en ruine, aux phalanges insulaires ; mais l’édification du Havre a porté un coup mortel à cette antique cité. (…) La pêche de la morue au banc de Terre-Neuve occupait autrefois un grand nombre de navires et de marins, et la population de cette ville, réduite aujourd’hui à 8000 habitants, excédait alors 17000.

Le choix d’une description pittoresque et anecdotique permet d’en apprendre beaucoup sur les lieux qui sont traversés. Ainsi, à travers ces descriptions, qui sont quasi-contemporaines de la naissance à Honfleur d’Eugène Boudin (1824-1898), on saisit bien le retournement qui a du s’opérer dans les esprits pour que ce vieux port délabré et ensablé décrit par Morlent devienne le charmant petit port typique où tant de parisiens viendront séjourner ou habiter et où tant d’artistes (souvent enfants des premiers) viendront chercher (et trouver) l’inspiration ; les deux plus célèbres étant Erik Satie et Alphonse Allais.

Plus loin, le lecteur croise un autre élément illustrant le « mauvais esprit » de l’époque. Il semble qu’alors, les ingénieurs s’intéressent déjà aux solutions possibles pour rendre la Seine navigables en toutes saisons. Le rire jaune et moqueur de l’auteur permet d’être plongé au cœur des réflexions des sceptiques du XIXe siècle.

il en sera du canal comme de la digue, comme du chemin de fer et comme de tant d’autres travaux morts-nés… Les français font des merveilles… sur le papier. Dormez en paix, population des villes maritimes, armateurs, négociants, matelots, un dieu veille sur vos destinées ; c’est Plutus… Ce Dieu ne donne rien au hasard, qu’en dites-vous MM. les capitalistes ?

Plutus est le Dieu de l’abondance, mais il est aussi et surtout celui qui possède l’argent et qui triomphe régulièrement grâce à lui. C’est ce même plutus qu’on retrouve dans l’expression éminemment péjorative de « ploutocratie » : le gouvernement des plus riches. L’aspect anecdotique du récit permet également d’apprendre qu’aux alentours des années 1790, une baleine fut pêchée dans la Seine vers la Pointe de la Roque et qu’une autre bête de taille comparable y fut découverte 15 ans plus tard :

il paraît que ce monstre marin avait au moins cinq pieds de diamètre ; deux hommes de la taille de cinq pieds quatre pouces, placés de chaque côté du poisson, ne pouvaient s’apercevoir au-dessus de l’animal qu’en s’élevant sur la pointe des pieds.

Etonnant, non ?

Près de cette ville, au lieu nommé Saint-Onuphre, on trouve une mare d’eau infecte, dans laquelle viennent se plonger et boire, à certaines époques de l’année, les dartreux et d’autres individus attaqués de maladies de peau. Les enfants, les femmes, les vieillards s’y roulent pêle-mêle, et souvent ils trouvent la mort où ils cherchaient la santé, tristes effets de l’ignorance et de la superstititon. Chacun de ces malheureux dépose sur le même tas une baguette qu’il a cueillie dans le bois voisin. A la fin du jour, ces baguettes ont formé un bûcher ; le curé du lieu, en habits sacerdotaux, vient, en chantant des antiennes, mettre le feu au bûcher, et quand la fumée s’élève épaisse dans les airs, il lâche un pigeon blanc au milieu du tourbillon, et les assistants de s’écrier aussitôt : c’est le Saint-Esprit. Il est de rigueur qu’il y ait un miracle ; c’est un boiteux qui jette ses béquilles au feu et se trouve subitement guéri d’un mal qu’il n’avait pas. La soirée se termine par des libations au Bacchus normand, qui se prolongent fort avant dans la nuit.

L’auteur suit ainsi son récit jusqu’à Rouen, en ayant parsemé la narration d’anecdotes concernant Jumièges, La Bouille, Agnès Sorel ou encore Robert le Diable.

1836 : Charles Nodier : « La Seine et ses bords »

D’autres récits, moins moqueurs, furent réalisés dans le courant du XIXe siècle. « La Seine et ses bords » mérite le coup d’oeil, car le texte est agrémenté de superbes gravures, d’une très belle carte et d’un style particulièrement soigné.

Cette ville aux fancs boisés, aux frais boulevards, au vaste port, c’est Rouen, le Paris du vieux Rollon. La Seine fléchit pour la première fois sous le poids des vaisseaux. Elle s’enfle d’orgueil, elle accélère sa course, elle est impatiente de sentir les eaux de la mer se confondre avec les siennes. (…) Elle a entendu la grande voix du flux qui l’appelle et qui la repousse. Elle s’élance, elle bondit, elle lutte, elle triomphe, elle se perd dans le reflux qui l’emporte. »

L’auteur rédige ici une sorte de Guide du Routard avant l’heure : il envisage des promenades, profite des points de vues pour raconter quelque histoire s’étant déroulée en cet endroit. Là encore, l’intérêt de l’écriture au présent est majeur ; le livre possède ainsi le même charme surrané qui se dégage à la lecture des Paris-Match des années 1970 ou, donc, des guides de voyages périmés.

Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.
Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Regagnons les rives de la Seine, dont nous nous sommes écartés un instant. A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce. (…) Un peu plus bas, le pont de bateaux s’élève et s’abaisse avec le flux et le reflux pour laisser passer les navires. L’idée ingénieuse de ce pont est due à un religieux augustin, sous Louis XIII. Il est unique en son espèce, et mérite l’admiration par sa longueur, par sa solidité et par sa facilité à être démonté.

La carte de la Seine entre Rouen et Le Havre extraite du livre de Nodier
Carte extraite du livre de Charles Nodier, dessinée par M. Helpenberger.

1847 : Théophile Rossigneux : « La Normandie historique, pittoresque et monumentale »

Avec le romantisme, c’est la mise en avant de l’expérience intime et du ressenti personnel qui triomphe. Dans « La Normandie historique, pittoresque et monumentale, ou Souvenirs d’un Voyage sur les Bords de la Seine » de MM. Godefroy, Rossigneux et Lemercier, qui paraît en 1847, Théophile Rossigneux tient un carnet de bord pour sa petite sœur, Elise, âgée d’une quinzaine d’années, afin de la faire participer autant que possible à cette aventure. Les premiers paragraphes sont d’ailleurs largement consacrés à un dialogue rhétorique avec celle-ci, qui paraît aujourd’hui tout à fait démodé par rapport à l’absurde de Néel ou aux descriptions amusées et narquoises de Morlent. Jugez plutôt. Après avoir décrit à sa sœur pendant 50 pages la naissance de la Normandie, les Vikings, Guillaume le Conquérant, voici comment débute le chapitre deuxième :

Je crains, ma chère sœur de t’avoir fait faire un bien long détour pour te ramener à la Roche-Gaillard ; m’y voici, et pour peu que tu te sentes guerroyante, je vais te faire assister à la construction du château, ainsi qu’au siège qu’en fit le roi Philippe-Auguste.

Et ni d’une ni de deux, voilà notre ami qui se lance dans une longue récitation de livre historique sans grand caractère, en s’appuyant sur des poèmes et toutes les traces écrites recueillies à droite et à gauche au cours de son périple. Ainsi, cette « Normandie historique, pittoresque et monumentale » est davantage un livre d’histoire de la Normandie camouflé derrière le prétexte d’un récit de voyage. Tout n’est pas parfait dans l’histoire de la littérature séquanienne…

En conclusion…

Non seulement la Seine a été l’objet de nombreux ouvrages, mais ceux-ci sont – et depuis longtemps – d’une grande diversité. Du lyrisme le plus clinquant aux anecdotes les plus triviales, les styles littéraires sont incroyablement variés, sans doute parce que, depuis longtemps, la Seine occupe des fonctions incroyablement variées : point d’entrée incontournable dans l’intérieur des terres de France pour les Vikings, trait d’union commercial entre la capitale et la mer, décor de certains des plus beaux paysages nationaux… Les différents choix stylistiques reflètent aussi la variété des personnalités de leurs auteurs. Il vous suffit donc de trouver celui qui vous correspond le plus parmi ceux-ci.

A bientôt.

Devenir une banlieue parisienne, la crainte des Trente glorieuses normandes

En 1967, la Préfecture de Haute-Normandie commanditait une enquête à la Mission d’Etudes Basse-Seine « s’adressant aux personnalités et aux groupements les plus divers dans le but de les faire participer activement aux réflexions en cours sur l’avenir et l’aménagement de leur région ». L’un des chapitres s’intéressait aux rapports entre la Basse-Seine et Paris. L’avis de ces personnalités plus ou moins influentes, vivant en plein dans les Trente Glorieuses, est très utile aujourd’hui, notamment par ce qu’il laisse transparaître d’une crainte collective de se faire « coloniser » par Paris.

Il n’est pas inutile de rappeler d’abord le périmètre concerné par ce qu’on appelait alors la Basse-Seine. C’est une zone géographique traversée par la Seine, en aval de Paris et délimitée, pour être très simplificateur, par Vernon d’un côté et Le Havre-Honfleur de l’autre.

Pour ce fameux chapitre consacré à Paris, comme pour les autres, les experts de la Mission d’Etudes Basse-Seine (qu’ils surnomment affectueusement mebs, en minuscules) ont dû résumer en quelques lignes les avis de près de 1500 personnalités ou groupements. La tâche était rude et on est bien obligé de reconnaître que cette démarche, entre le cahier de doléances et le crowdsourcing, semble avoir été efficace puisque, comme le note la mebs:

(…) dans la plupart des réponses, si la situation actuelle n’est pas jugée très mauvaise, par contre le pessimisme est de rigueur pour l’avenir.

Si plusieurs de ces craintes se sont révélées exactes, d’autres paraissent aujourd’hui singulièrement périmées. C’est le cas en ce qui concerne les transports. Il semble qu’à l’époque, l’amélioration du réseau routier et ferroviaire (la ligne Paris-Rouen-Le Havre n’est pas encore totalement électrifiée à l’époque) représente une certaine menace pour le développement propre à la région.

« Comme tous les transports, celui des personnes n’est pas un phénomène neutre, il commande toujours la subordination aux zones fortes des zones de faible développement et de faible équipement. »

« Les transports rapides amélioreront la complémentarité. Pour une partie de l’industrie, il y aurait malheureusement aggravation de la subordination. »

Voire même…

« Il paraît évident qu’en raison du poids respectifs des agglomérations, l’amélioration progressive du transport des personnes constituera un facteur qui accentuera la subordination de la région vis-à-vis de Paris. On ne voit pas qu’il soit possible d’en modifier les effets, sinon à revenir à l’époque des diligences. »

La mebs elle-même semble assez sombre sur l’avenir de la Basse-Seine dans le cas où aucune décision majeure ne serait prise pour endiguer « la colonisation ».

« Il ne suffit pas de craindre que la Basse-Seine ne devienne la banlieue de Paris, il faut agir pour que cela ne se fasse pas. »

On verra un autre jour les décisions qui ont été prises, mais on peut dès maintenant regarder celles qui sont préconisées. Et beaucoup d’entre elles ont été réalisées.

« Développement du secteur tertiaire dans les différents domaines: négoce et relations avec outre-mer, transit, agences d’exportation, assurances maritimes, banques. »

« Peut-être dans le domaine du commerce international. A la base de cette action, je verrais assez bien un Institut d’Etudes des économies des pays avec lesquels notre complexe portuaire est en relation. »

Même s’il aura fallu attendre un petit bout de temps pour que Sciences Po Paris installe au Havre un campus « Europe-Asie », cette dernière intuition ne peut laisser indifférent.

La mebs résume enfin les quatre principales propositions faites par les personnes interrogées:

  • ouvrir l’éventail du desserrement des activités et des services (y compris les services administratifs et la recherche);
  • accentuer la vocation européenne de la Basse-Seine en ouvrant de nouvelles relations internationales et en cherchant, en même temps à étendre l’hinterland naturel du complexe portuaire de Rouen-Le Havre;
  • doter la région de moyens financiers et administratifs en lui permettant de prévoir et d’organiser elle-même son développement et sa gestion;
  • accentuer l’ouverture de la Basse-Seine vers la Basse-Normandie, et en particulier sa capitale Caen, afin de renforcer le poids de la région normande.

Lors d’un autre article, on s’intéressera aux différentes décisions qui ont suivies  cette consultation de la mebs, notamment dans le rapport de la région à Paris. En attendant, on peut tout de même considérer avec tendresse que les « personnalités et groupements » de la Basse-Seine ont eu de très bonnes intuitions en ce qui concerne le développement de leur région, à un point près: la crainte de se voir cannibaliser et appauvrir comme une banlieue de Paris.

Paris Rouen Le Havre, et au milieu coule un chemin de fer

S’il y a un sujet sur lequel les Normands sont tous d’accord, c’est bien sur la nécessité d’améliorer la qualité du service ferroviaire entre « les » Normandie et la capitale.

Au cours des colloques « Seine d’Avenir » du 4 mai 2010 au Havre et « Axe Seine, Acte II » le 23 mai 2011 au Zénith de la CREA (Communauté d’agglomération Rouen Elbeuf Austreberthe), le sujet a été évoqué à maintes reprises.

Laurent Fabius
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Le président de la SNCF lui-même, Guillaume Pépy s’était expliqué sur la question en 2010: « Avec une fréquentation croissante et une performance qui décroît, nous nous sentons, en tant qu’opérateur, extrêmement mal à l’aise. Notre ambition est de réparer cette dette ». En tant que Président de la CREA, Laurent Fabius lui avait répondu « qu’en ces temps où l’on parle beaucoup de dette, notre souhait est que celle-ci ne soit pas rééchelonnée mais honorée. Et le plus rapidement sera le mieux ».

Comment en est-on arrivé là ?

 Cette dette ne remonte pas si loin. Il suffit de se plonger dans un document intitulé « L’avenir de la Basse Seine », réalisé par la Mission d’Etudes Basse Seine en février 1967. On y lit notamment que « la ligne ferrée (Paris-Rouen-Le Havre) constitue l’un des atouts essentiels de la Basse Seine dans la perspective d’un développement d’activités complémentaires de celles de la région parisienne. En effet, la ligne dessert directement deux des principaux centres d’affaires de Paris – Saint Lazare et la Défense – et le cœur des agglomérations de Rouen et du Havre. Elle se prête donc particulièrement au développement de déplacements pour affaires, achats ou agrément, car la capacité de la ligne n’est encore utilisée que partiellement. » L’électrification totale du trajet Paris-Le Havre n’est effective qu’en décembre 1967.

 Au milieu des années 1970, les trains les plus rapides relient Paris au Havre en 1 heure 45, avec un arrêt à Rouen. Soit vingt minutes de moins que la durée actuelle. En quarante ans, un retournement s’est donc effectué. Les causes avancées par la SNCF et Réseau Ferré de France (RFF) sont multiples : d’abord, la création d’arrêts entre Paris et Rouen et entre Rouen et Le Havre. Ensuite, la saturation du réseau ferré au départ de Paris, avec l’augmentation du nombre de trains de banlieue ainsi que le développement du fret. Enfin, la gare de Rouen rive droite s’ouvre et se clôt par un tunnel qui ne comporte que deux voies, limitant drastiquement la capacité d’accueil de celle-ci.

Quelles solutions ?

 La Ligne Nouvelle Paris Normandie (LNPN) est présentée comme étant la réponse à ces problèmes, notamment par trois interlocuteurs prestigieux lors de leurs discours de clôture du colloque Seine d’Avenir.

Antoine Rufenacht
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Le premier, Antoine Rufenacht, à l’époque Maire du Havre et aujourd’hui Commissaire Général au développement de la Vallée de la Seine expliquait ses souhaits pour les infrastructures ferroviaires à mettre en place: « des lignes de fret ferroviaires rapides, dédiées, compétitives, (…) une ligne à grande vitesse reliant chacun des trois pôles, mais aussi Caen, connectée au réseau ferroviaire européen à grande vitesse à Roissy (…). Cette ligne à grande vitesse permettra le développement d’une économie de services à l’industrie et au monde portuaire. Cette ligne doit constituer, avec la Seine, la colonne vertébrale de noter axe de développement ».

Allant dans le même sens, l’ancien Premier Ministre et Président de la CREA Laurent Fabius demandait que « ces choix soient compatibles avec une liaison La Défense-Roissy pour permettre aux Normands de rejoindre rapidement l’aéroport Charles de Gaulle ».

Bertrand Delanoë
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Quant à Bertrand Delanoë, Maire de Paris, il expliquait que sa « présence dans ce colloque est d’abord un engagement (…) pour que cette liaison ferroviaire existe d’urgence, qu’elle permette effectivement d’intégrer Haute-Normandie et Basse-Normandie, qu’elle prévoit cette étape essentielle qu’est Roissy (…) ».

Les trois ténors du projet ont donc fait preuve d’une grande communauté de vue sur les solutions à adopter pour l’amélioration des liaisons par la voie ferrée entre Paris et les Normandie. Cette unité de vue et la déclaration finale, signée ensemble, dont quatre points sur sept concernent ces enjeux ferroviaires, est d’autant plus impressionnante qu’elle semble se faire contre l’histoire.

 Pour le Maire de Paris, « si la géographie nous aide, le passé en revanche ne nous aide pas tellement. Car il n’y a pas eu, avant nous, de tentative d’élaboration de projet commun ». Et pourtant, si l’on se penche sur le fameux rapport de la Mission d’Etudes Basse Seine de 1967, on constate que les préconisations pour l’amélioration sont quasiment identiques à celles présentées en ce début de XXIe siècle.

« Des dessertes beaucoup plus nombreuses, un matériel moderne et confortable, une augmentation sensible de la fréquence des trains, doivent permettre d’attirer des clientèles nouvelles et de créer un outil de transport et de vie urbaine particulier à la région. L’une des conséquences favorables que l’on peut en attendre est de faciliter la décentralisation de sièges sociaux et de services administratifs qui bénéficieraient de liaisons commodes et rapides avec les centres d’affaires parisiens.

Il faudra chercher à faire bénéficier les villes nouvelles de la Basse Seine de ces facilités en étudiant toutes les possibilités de les implanter dans des sites desservis par cette ligne. Malheureusement, son tracé n’est pas très favorable, souvent resserré entre la Seine et des coteaux abrupts en amont de Rouen, éloigné de la vallée en aval. C’est pourquoi il sera nécessaire d’envisager aussi la création de lignes nouvelles pour desservir des ensembles urbains implantés trop loin des lignes existantes ou de grands équipements comme le 3e aéroport international de la région parisienne, et compléter le réseau régional. »

Il serait facile de considérer que cette étude a fait partie d’un ensemble de documents passés inaperçus à l’époque. Elle a pourtant été discutée lors du Comité interministériel d’Aménagement du Territoire, le mardi 9 décembre 1969, en présence du Ministre de l’Economie et des Finances, qui s’appelait Valéry Giscard d’Estaing et du Secrétaire d’Etat à l’Economie et aux Finances, un certain Jacques Chirac.