Archives pour l'étiquette Maire

Marcel Cartier, source: http://etudesphotographiques.revues.org/

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 7: Théodule Marais et Marcel Cartier

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise
Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Théodule Marais, Maire du Havre de 1896 à 1904

Eugène Médéric Théodule Marais naît à Yvetot le 8 janvier 1846 au domicile de ses parents : Dominique Marais, bourrelier, 30 ans, et Adèle Lenormand, sans profession, 24 ans. Ses parents s’étaient mariés à Sandouville en septembre 1845.Il suit des études de pharmacie et obtient son diplôme de première classe à l’Ecole Supérieure de Paris.

Continuer la lecture

Le Havre 1914. Siegfried est 2nd en partant de la droite. Source: wikipedia

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 5: Jules Siegfried et Alexandre Barrabé

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Siegfried, Maire du Havre de 1878 à 1886.

Jules Siegfried naît à Mulhouse en 1837 dans une famille d’entrepreneurs textiles : son grand-père maternel gère une manufacture de toiles peintes (à l’instar de la famille Barbet) pendant que son père est négociant en coton brut et filé. Jules s’associe d’ailleurs avec son père avec qui il travaille dès ses 14 ans, puis avec son frère. A 24 ans, il est déjà un personnage important du négoce de coton, puisqu’il a plus de 10 ans d’expérience dans l’entreprise paternelle. Il a également amassé un pécule qui lui permet de traverser l’Atlantique. En 1861, une lettre de recommandation en poche, il se rend à la Maison-Blanche où il rencontre Abraham Lincoln, qui l’emmène passer en revue l’armée du Général Mac Clellan, alors que le pays en en pleine Guerre de Sécession. L’approvisionnement en coton de l’Europe est, Siegfried le voit bien, considérablement freiné par ce conflit américain. Depuis le Nouveau Monde, il demande à son frère de préparer l’installation d’un comptoir en Inde pour trouver d’autres sources d’approvisionnement en coton. Ce sera Bombay. Il développe ainsi avec son frère un réseau mondial, établissant ensuite des succursales à Liverpool, la Nouvelle-Orléans et Savannah. Leur fortune est faite, avant même les trente ans de Jules.

En 1866, les deux frères fondent la première école de commerce de France à Mulhouse. Jules choisit de s’installer définitivement au Havre. Il est élu en 1869 à la Chambre de commerce et épouse la fille d’un pasteur de Luneray, Julie Puaux, dont la beauté et l’intelligence sont connues de tous. « Jules et Julie », comme sans doute personne n’osera les appeler en face, formeront à partir de ce jour un des couples les plus influents de la Troisième République, mais nous en reparlerons plus tard.

Jules Siegfried / Source: Our story.info

En 1871, la carrière politique de Jules débute véritablement : il entre au conseil municipal et devient même adjoint au maire, Ulysse Guillemard.

Avec les événements de la Commune, Siegfried est révoqué de son poste. Il consacre alors plusieurs mois à la rédaction de La misère, son histoire, ses causes, ses remèdes (1877) et revient en politique la même année en tant que conseiller général du canton de Bolbec. Le 14 octobre, il échoue aux législatives.

Le 23 octobre 1878, un décret du Président de la République nomme Jules Siegfried maire de la ville du Havre, en remplacement d’Ulysse Guillemard, décédé et nomme Eugène-Gustave Capelle comme adjoint. Le Journal du Havre reproduit ce décret et commente :

La distinction dont M. J. Siegfried vient d’être l’objet ne peut manquer d’être accueillie favorablement par notre population tout entière. Les longs et dévoués services rendus par M. Siegfried comme premier adjoint lui avaient acquis de nombreuses sympathies, affirmées tout récemment encore par la presque unanimité de notre conseil municipal. Quoiqu’elle fût attendue, cette nomination causera une vive satisfaction à tous ceux qui ont pu apprécier les mérites de notre premier magistrat. Les services déjà rendus à la cause publique engagent l’avenir, et nous ne pouvons que souhaiter l’accomplissement des grands et excellents projets étudiés et entrevus par notre sympathique concitoyen.

M. E. Capelle, qui vient d’être nommé adjoint, a su acquérir, par de nombreux services rendus dans l’industrie et à notre commerce maritime, de vives sympathies, qui, pour être un peu moins répandues, n’en sont pas moins profondes ; sa nomination sera également accueillie avec une satisfaction générale.

Voici donc Jules Siegfried à la tête du Havre. Le 18 mars 1879, moins de six mois après sont arrivée, un décret paraît, donnant naissance au premier bureau municipal d’hygiène :

Considérant que la Santé est la base sur laquelle repose avant tout le bonheur du peuple ; Qu’elle est la première richesse d’une ville comme celle d’un pays, puisqu’elle a pour conséquence d’augmenter la production et de diminuer les charges […] Arrête : Article 1er – Il sera créé au Havre à l’Hôtel de Ville, aussitôt la publication du présent arrêté, un Bureau Municipal d’Hygiène.

Vingt-trois ans après, en 1902, ces bureaux deviendront obligatoires pour les villes de plus de 20 000 habitants et c’est ce que l’on appellera la Loi Siegfried.
Républicain, humaniste, mais bourgeois et millionnaire, Siegfried est parfois un peu maladroit dans son appréhension de la réalité havraise. Comme adjoint déjà, il avait mené bataille pour la création des cercles d’ouvriers Franklin, en ayant pour objectif de divertir les ouvriers sans l’utilisation d’alcool. Dans Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889), Pierre Ardaillou prend un exemple flagrant du décalage entre le millionnaire humaniste et l’opinion ouvrière.

La bibliothèque, aux côtés de quelques ouvrages divertissants, offraient nombre de titres dont le contenu était fort éloigné des préoccupations du monde ouvrier. Prenons l’exemple des revues : si l’Illustration et Le Monde Illustré pouvaient trouver un public, on peut douter que la Revue Britannique, la Revue des Deux-Mondes ou la Revue politique et littéraire aient eu beaucoup de lecteurs ! Les quelques ouvrages s’intéressant à la question sociale allaient tous dans le même sens, prônant la coopération volontaire dans le cadre d’une économie libérale, ce qui ne correspondait plus aux attentes du mouvement ouvrier français. Aucun auteur socialiste, que ce soit Proudhon, Saint-Simon, Cabet, Fourier ou un autre, n’avait droit de cité. Une activité comme l’escrime n’avait rien d’un loisir populaire et fut très vite abandonnée.

– in Pierre ARDAILLOU, Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889).

Jules Siegfried est une sorte de personnage victorien, une élite moralisatrice et paternaliste remplie de bonne volonté, de bons sentiments, de bonnes intentions, dans un monde d’après La Commune, où les ouvriers n’entendent plus passer par les élites locales pour obtenir quoi que ce soit. D’ailleurs, douze ans après son inauguration, devant le manque d’engouement ouvrier, le bâtiment est mis à disposition des syndicats et devient la Bourse du Travail.

Pendant son mandat de maire et sous son impulsion, de nombreuses décisions viennent modifier le visage du Havre. En 1880, c’est l’inauguration de la nouvelle Bourse et de la Chambre de Commerce. En 1882, le marché international du café voit le jour au Havre et l’année suivante, personne ne s’en étonnera, marque la création du marché international des cotons…

1884 : Jules Siegfried assiste à la création de la maternité dépendant de l’hôpital ; en 1885, il voit l’ouverture du laboratoire municipal d’analyses.

Sa femme, Julie, n’est pas du « genre » à regarder son mari faire. Elle s’investit pleinement dans la vie de la cité portuaire. Onze ans plus jeune que son mari, elle n’a que 30 ans quand il s’installe dans le fauteuil de maire. Au cours de son mandat, elle est à l’initiative d’une école d’apprentissage et d’une école primaire supérieure. En 1885, elle assiste à l’inauguration d’un des premiers lycées de filles, au Havre, en faveur duquel elle a beaucoup œuvré pendant cinq ans. Il sera détruit pendant les bombardements de 1944.

Julie Siegfried / source: Our story . info

En 1885, Siegfried est élu avec les « opportunistes » de la Seine-Inférieure : il devient député et siège à l’Union républicaine. Pendant que Jules prépare sa succession au poste de maire, Julie s’installe à Paris. Aux côtés de son frère, Frank Puaux, elle prend la direction de l’oeuvre de La Chaussée du Maine, ainsi que « l’œuvre des demoiselles de magasin qui instaurera une bibliothèque, des cours d’anglais et de solfège. » (Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996). En 1889, elle contribue à l’organisation de la conférence de Versailles, permettant aux femmes françaises, sans distinction, d’avoir un point de rencontre. De cette initiative naîtra le conseil national des femmes.

En 1906, elle préside un comité qui dirige l’Union parisienne des institutions féminines chrétiennes et le Cercle Amitia. Grâce à la fortune de son mari et à sa ténacité l’activité philanthropique de Julie Siegfried est débordante. Son salon est accueillant aux femmes de la bonne société parmi lesquelles elle recrute des volontaires pour l’activité sociale auprès des autres femmes.
Acquise aux idées du Christianisme social comme la petite fille de Guizot, (…) elle est au comité directeur de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales de 1910 à 1914.

En 1913, elle succède à Sarah Monod à la présidence du Conseil national des Femmes de France. En 1916, elle préside l’Office de renseignements aux familles dispersées par la guerre. La même années, elle constitue avec A. Avril de Sainte-Croix, la section d’études féminines du Musée social dont son mari est alors président.

– in Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996

Jules Siegfried est donc à l’Assemblée, au sein de l’Union Républicaine en 1885. Il quitte ses fonctions au sein de son entreprise, ce qui lui permet d’être légitime et écouté sur les questions commerciales et industrielles. Il joue, comme beaucoup, le jeu des alliances partisanes opportunistes pour la formation des cabinets ministériels. Pour la politique colonialiste et scolaire de l’époque (il fait partie d’une Assemblée où siège Jules Ferry, de 5 ans son aîné), il vote également pour les poursuites contre le général Boulanger. En 1894, il fait voter la « Loi Siegfried », concernant les Habitations à Bon Marché, après avoir créé une société réalisant ce type d’habitat qui est reconnu d’utilité publique. L’idée était d’accorder aux constructeurs de ce type de logements des exemptions d’impôts et des facilités de prêts. Autre réalisation marquante : en 1889, lors de l’exposition universelle de Paris, une exposition d’économie sociale prit place, grâce à l’appui d’un comité présidé par Siegfried, qui deviendra le Musée Social.

Ses efforts d’opportunisme dans la « politique politicienne » sont récompensés par deux postes, bien brefs, au sein de cabinets ministériels : il est Ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 décembre 1892 au 10 janvier 1893, puis Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, du 11 janvier au 30 mars 1893. Il est député jusqu’en 1897.

Il est ensuite élu Sénateur jusqu’en 1900. Élu triomphalement à la Chambre haute, il est pourtant balayé lors du renouvellement triennal de 1900 : ses positions dreyfusardes ne lui sont pas pardonnées. En 1902, pourtant, Jules Siegfried redevient député de Seine-Inférieure, poste qu’il occupera pendant 20 ans, jusqu’à sa mort.

Lors de la Grande Guerre, celui qui n’est plus Maire du Havre (mais qui en est toujours une figure marquante) entretient des relations cordiales avec les autorités belges, exilées à Sainte-Adresse, sur les hauteurs de la ville portuaire. Il les reçut souvent chez lui, au Bosphore.

Pierre, petit-neveu de Jules, écrira à André, le fils de Jules, à propos de ses souvenirs d’enfance et du fameux Bosphore :

Pour moi, le Bosphore était quelque chose de prodigieux, mais le Bosphore des premières années existait dans mon imagination sur un plan quasi-fabuleux. Les activités de Grand-Papa au Havre, avant son installation à Paris, se situaient pour moi dans un cadre incroyable : une époque où il n’y avait pas encore d’autos, de lumière électrique, de téléphone, où les transatlantiques avaient des mâts avec des vergues et pouvaient hisser des huniers pour résister au roulis »

– Lettre de Pierre à son oncle André Siegfried, citée dans SANGUIN, A-L., André Siegfried, un visionnaire humaniste entre géographie et politique, L’Harmattan, 2010.

Quelques mois plus tôt, le fils de Jules avait rédigé ses « Souvenirs d’enfance ».

Le soir, du Bosphore, la vue était étonnante : on voyait mille lumières dans la ville et sur le port, puis au large les feux mouvants de la rade et, tout au loin à l’horizon, d’autres groupes de lumières dont chacun signalait une ville sur la côte du Calvados… (…) Les jours de pluie, et Dieu sait s’il y en avait, il nous menait, Jules et moi, au Muséum, dont le conservateur, M. Lennier, était un géologue de grande valeur. Papa causait avec lui de paléontologie (…) Il avait la simplicité de l’honnête homme qui n’a peur de rien. Je me rappelle qu’un jour, il avait dit au savant : «Peut-être qu’il y a plusieurs créateurs ?» Lennier, qui devait être athée à la mode de l’époque, n’avait pas sourcillé mais qu’eût dit maman ?

Durant la Première Guerre Mondiale, donc, « Maman » s’implique dans l’Office de renseignements pour les familles dispersées. Elle ne survit pas longtemps à l’Armistice, atteinte d’une paralysie du larynx, qui la rend aphone et la fait souffrir. Elle meurt le matin du 28 mai 1922. Jules est abattu de chagrin et meurt le 26 septembre de la même année, dans son bureau du Bosphore, face à la mer.

À l’annonce de son décès, les éloges ne manquent pas. Le Conseil général de Seine-Inférieure, sous la présidence de Paul Bignon, procède à une levée de séance en hommage à l’ancien maire du Havre :

Nous avons tous conservé pieusement le souvenir de l’apparition de Jules Siegfried au fauteuil de la Chambre des députés en 1920 et du discours émouvant qu’il prononçait en saluant, lui, l’Alsacien, le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron national ; la grande et belle journée qui marquait le point culminant de sa noble existence et la réalisation de tous ses espoirs. Nous nous inclinons tous sans distinction d’opinion devant ce philanthrope, ce grand citoyen, ce bon Français, fils de la noble Alsace.
– Paul Bignon, cité dans le Journal de Rouen du 28/9/1922

La nécrologie du Journal de Rouen est, elle aussi, très élogieuse.

(…) M. Siegfried avait conservé jusqu’à ces derniers temps toute son activité, malgré une légère atteinte de paralysie aux mains, il gardait une allure très alerte. Ses cheveux roux avaient à peine blanchi, et ceux qui le rencontraient pouvaient croire que le doyen des parlementaires de la Seine-Inférieure, et des députés français représenterait encore de longues années notre département au sein de l’assemblée législative. (…) Autrefois « homme de parti » – discuté et combattu ici même comme tel – mais à l’heure du péril, « Français d’abord et doublement Français, puisqu’Alsacien », M. Jules Siegfried laissera le souvenir d’un loyal artisan de l’Union nationale, et d’un homme de bien. Son nom restera universellement respecté.

– Le Journal de Rouen, le 27 septembre 1922.

Alexandre Barrabé, Maire de Rouen de 1876 à 1881.

Alexandre François Barrabé naît en décembre 1816 à Athis de l’Orne. A 24 ans, il obtient sa licence de droit et devient notaire, d’abord dans l’Orne, en Basse-Normandie jusqu’en 1849. Il se marie à Rouen en juillet 1848 avec Appoline Hérisson, qui lui donne un fils en 1849, Alexandre Félix. De 1849 à 1863, il est notaire à Elbeuf. Il s’établit ensuite à Rouen, en tant que notaire honoraire (titre qui peut être conféré seulement après 20 ans d’exercice).

Il est présent à la 32e session du Congrès Scientifique de France, qui se tient à Rouen au mois d’août 1865. Résidant au 1, rue Eau de Robec, à Rouen, il prend part au débat autour du thème : « des questions d’hygiène qui se rattachent au passage d’un cours d’eau dans l’étendue d’une grande ville ». Nous l’avons vu dans les chapitres précédents, l’un des problèmes principaux de la ville de Rouen à l’époque est le délabrement total du quartier Martainville, situé à l’est, le long du Robec. Certains intervenants proposent de détourner le cours d’eau hors de la ville, d’autres souhaitent le couvrir entièrement…

M. Barrabé confirme l’insalubrité du cours d’eau, et croit qu’il y aurait utilité à couvrir la rivière, qui ne laisserait sortir aucune exhalaison à l’extérieur. Seulement on creuserait un égout collecteur qui empêcherait la rivière de recevoir toutes les immondices. A l’appui de ses projets de réforme, M. Barrabé demande qu’une commission soit nommée pour s’assurer de l’insalubrité des quartiers traversés par l’eau de Robec. Il s’offre pour accompagner la commission et lui indiquer les endroits les plus malsains.

– 32e session du Congrès Scientifique de France, Compte rendu.

Lorsque arrive l’occupation prussienne au début du mois de décembre 1870, Alexandre Barrabé est adjoint au maire de Rouen, Étienne Nétien. Il fait partie de ceux qui acheminent aux lignes françaises de grandes quantités de ravitaillement, au niveau de Buchy. Pour tout cette période, lire la partie consacrée à Étienne Nétien.

Le 15 octobre 1876, le Journal de Rouen indique :

LA NOUVELLE MUNICIPALITE ROUENNAISE

Un décret inséré au Journal Officiel d’hier vient de nommer :

Maire de Rouen, M. Alexandre-François Barrabé.

Ajoints : M. Albert Nepveur ; M. Nicolas Delamarre, M. Jacques-Michel Durand, M. Charles Duperrey, M. Jacques Fouray, M. Charles Dieutre.

La retraite de M. Nétien est donc un fait accompli.

Lorsque la démission de M. Nétien, motivée par des raisons de santé, fut devenue officielle, nous avons constaté les regrets que l’ancien maire laissait après lui, et nous avons rappelé les services rendus par le magistrat municipal qui se retire entouré des témoignages unanimes de la reconnaissance publique.

Les sentiments que nous exprimions alors ont été pleinement ratifiés par la population tout entière. (…)

M. Barrabé, nommé maire, a été comme adjoint associé aux actes de l’ancienne administration. On sait que pendant l’occupation il n’a pas ménagé ses fatigues et qu’il a fait preuve d’autant de zèle que de dévouement. M. Barrabé était entré au conseil municipal sous le patronage de l’opinion républicaine. Il a mis constamment au service de la cité toutes ses forces et toute son activité.

Avec les adjoints qui entourent M. Barrabé, on doit être assuré que les traditions libérales et républicaines seront suivies. La nouvelle administration ne peut manquer de se montrer favorable à tout ce qui peut servir la cause de l’instruction ; elle voudra certainement unir ses efforts pour mener à bonne fin les projets d’assainissement du quartier Martainville, l’établissement des tramways, les travaux commencés pour le musée et la bibliothèque, la construction du théâtre et les autres améliorations prévues ou désirées.

Si l’on met de côté la tonalité franchement flagorneuse de l’article, on voit que les chantiers entamés sont nombreux et que Rouen est en pleine effervescence lorsque Barrabé en prend les commandes.

Parmi ses points d’interêts, le creusement du futur canal de Tancarville (permettant aux navires d’éviter les déboires liées aux marées dans l’estuaire de la Seine) et l’amélioration de la navigation sur la Basse-Seine plus généralement, à l’indépendance de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen aux différentes compagnies de chemins de fer.

En février 1877, il obtient l’autorisation d’emprunter 15 millions de francs à un taux de 5% maximum pour les travaux suivants :

Remboursement de la partie remboursable de l’emprunt contracté en 1871 pour les dépenses de la guerre et de l’invasion 1 890 000
Assainissement du quartier Martainville 5 000 000
Translation des cimetières 650 000
Construction de maisons d’écoles 1 000 000
Reconstruction du Théâtre des Arts 3 500 000
Achèvement des travaux de la distribution d’eau 400 000
Complément du musée-bibliothèque 2 060 000
Total 15 000 000

– Journal de Rouen, 23 février 1877

En mai 1880, Alexandre Barrabé est toujours maire de Rouen. Il accueille tout ce que le monde littéraire compte de meilleur dans la capitale normande à l’occasion du décès de Gustave Flaubert : Maupassant, Huysmans, Daudet, Zola, De Heredia… Une foule compacte attend la procession partout dans la ville. Le cercueil est emmené au Cimetière monumental où un bref discours est prononcé, qui ne manque pas de souligner l’importance de l’auteur de Madame Bovary pour Rouen :

La ville de Rouen, pour laquelle le nom de Flaubert ennobli par deux générations, doit être un légitime sujet d’orgueil, sentira vivement cette perte. C’est à ses portes, elle ne l’oubliera pas, dans cette maison blanche des bords de la Seine, devenue pour la postérité la maison de Flaubert, qu’il travaillait. C’est là qu’il a créé son œuvre qui, comme celle de Balzac, ne peut que grandir encore avec le temps.

Barrabé est un soutien fervent pour la construction du Musée des Beaux-Arts, à l’époque nommé Musée de peinture, et de la Bibliothèque municipale, qui ne sera achevée qu’après son départ de l’Hôtel de Ville.

Début 1881 : Une élection à la loupe.

Le 12 janvier 1881, le Journal de Rouen fait paraître une lettre du maire.

A Messieurs les électeurs municipaux de la ville de Rouen

Je remercie les 3 482 électeurs qui m’ont honoré de leurs suffrages le 9 janvier, et je les prie de porter leurs voix sur un autre candidat républicain au scrutin de ballottage du 16 janvier.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Que s’est-il passé ?

En fait, deux listes s’affrontent aux municipales le 9 janvier : le Comité Républicain, auquel appartient Barrabé, et le Comité Démocratique, qui s’occupe de saper les décisions de la mairie précédente, comme c’est son droit et l’habitude des oppositions dans tout système démocratique. Côté presse, on a à gauche le Journal de Rouen ; à droite, Le Petit Rouennais. Un conseiller général, M. Depeaux, déclare d’abord n’accepter de se présenter que s’il figure sur les deux listes. L’opération ne fonctionne pas longtemps auprès du Comité Républicain, qui sent le risque pour M. Barrabé. C’est donc uniquement sur la liste «démocratique» qu’il figure.

Si les résultats du Comité Républicain sont bons, le maire sortant n’est pas réélu directement. Il doit participer au second tour, appelé alors «scrutin de ballotage». Sur plus de 20 000 inscrits, Barrabé n’obtient au premier tour «que» 3482 voix et arrive en 49e position, tandis que Depeaux le devance, en 39e position avec 4011 voix. Tous ceux élus dès le premier tour avaient vus leurs noms inscrits à la fois sur la liste du Comité démocratique, sur celle du Comité Républicain, et souvent sur d’autres également. Son résultat n’est donc pas suffisant pour pouvoir occuper à nouveau le poste de Maire.

Au début de l’année 1881, l’hiver est rude encore que les années précédentes. Rouen possède une tradition, notamment depuis Henry Barbet, de systèmes « de bienfaisance » envers « les indigents ». Le 16 janvier, jour d’élections, il adresse aux Rouennais la lettre suivante :

Mes chers concitoyens,

L’hiver sévit avec une rigueur extrême ; beaucoup de travaux sont suspendus, les glaces vont ralentir l’activité du port.

Déjà, de grandes souffrances frappent la classe laborieuse ; les demandes de secours affluent ; le bureau de bienfaisance s’est empressé d’organiser des distributions extraordinaires mais elles vont dépasser la mesure des ressources.

Dans cette situation, assuré de répondre à vos sentiments et de devancer seulement les résolutions de la municipalité nouvelle, j’ouvre une souscription en faveur des indigents à l’Hôtel de Ville.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Le 23 janvier 1881, c’est donc un conseil municipal présidé par le doyen d’âge, Charles Dieutre qui s’assemble en réunion extraordinaire. M. Depeaux n’y figure pas.

Alexandre Barrabé, devenu Chevalier de la Légion d’Honneur en 1876, présida longtemps la Société d’horticulture. Il s’est éteint le 19 mai 1897.

Sources:

Des soldats prussiens dans un laboratoire photo rouennais, en 1870 (Cliquez pour accéder à la source).

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre quatre: les premiers républicains, Guillemard et Nétien

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise
Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Ulysse Guillemard, Maire du Havre de 1870 à 1874 puis en 1878.

Ulysse Guillemard naît en septembre 1801 à Cambremer, dans le Calvados. Son père y est apothicaire. Son frère, Antoine, deviendra magistrat.

La principale description qu’on ait d’Ulysse Guillemard date de la fin de sa vie et elle provient de la plume d’André Siegfried, le fils de son successeur, Jules Siegfried:

Le père Guillemard était un vieillard aux longs cheveux blancs, appartenant au type le plus authentique des vieilles barbes : il avait été, en 1848, commissaire du gouvernement provisoire à Bolbec ; idéaliste, romantique et grandiloquent, il représentait la plus pure tradition républicaine, portant beau du reste, affectionnant le frac bleu barbeau, le pantalon clair, les guêtres blanches, s’appuyant sur une canne à pommeau d’or. J’ai toujours eu de la peine à comprendre que mon père l’ait reconnu comme leader, un leader qu’il respecta du reste loyalement jusqu’à sa mort, quand il lui succéda comme maire en 1878.

– SIEGFRIED, André, Mes souvenirs de la troisième République : mon père et son temps. Jules Siegfried 1836-1922, Editions du Grand Siècle, Paris, 1946

Parmi les autres sources biographiques, le Journal des Débats politiques et littéraires du 18 septembre 1878 contenait une courte nécrologie d’Ulysse Guillemard, ainsi libellée :

M. Ulysse Guillemard était né à Cambremer (Calvados) le 10 septembre 1801. Il avait pris part au mouvement républicain de 1848 et s’était fait remarquer par son patriotisme éclairé. Sous-préfet d’Yvetot en 1849, puis maire du Havre en septembre 1870, il remplit ces dernières fonctions jusqu’au 17 février 1874. Après le 24 mai, le ministère de Broglie se hâta de récompenser le dévouement que M. Guillemard avait montré pendant les jours difficiles de l’invasion et de la Commune. Il fut destitué ainsi que ses quatre adjoints. M. Guillemard avait été nommé une seconde fois maire du Havre le 28janvier 1878, et c’est dans l’accomplissement des devoirs de sa charge que la mort est venue l’enlever à l’estime et à l’affection de ses concitoyens.

Le pavillon national a été mis en berne avant-hier, en signe de deuil, à l’Hôtel-de-Ville du Havre, ainsi que sur les principaux édifices et les navires de nationalité française ancrés dans le port.

Journal des débats politiques et littéraires, daté du mercredi 18 septembre 1878.

En 1870, lorsqu’Ulysse Guillemard devient maire, il doit affronter aux élections un jeune loup de la politique âgé seulement de 29 ans, Félix Faure. Ce dernier parviendra à intégrer le conseil municipal quelques mois plus tard et bien plus tard, accédera à la magistrature suprême : la Présidence de la République, entre 1895 et 1899.

Il est difficile de trouver des informations sur le contenu du mandat de cet homme qui semble plutôt discret et austère.

On peut en tous cas citer plusieurs événements qui se sont déroulés sous son mandat. En 1872, c’est la création du Havre Athletic Club, le premier club de football professionnel français, mais c’est aussi la toile Impression Soleil Levant de Claude Monet, qui fut très probablement peinte au Havre et sinon très inspirée par son port.

En 1873, le Maire doit faire face à une catastrophe maritime : le naufrage du Ville-du-Havre, un navire qui fut transpercé en pleine tempête par un trois-mâts et qui coula en moins de 10 minutes, emportant au fond de l’Atlantique près de 226 victimes. Félix Faure, déjà adjoint au Maire, fut également en première ligne pour gérer les conséquences de ce drame. Un article passionnant explique d’ailleurs l’histoire du Ville-du-Havre.

En 1874, le Havre bénéficiait d’un nouveau système de transport : des tramways tirés par des chevaux.

Le 18 février 1874, le Journal du Havre fait part des nominations du Président de la République à la Mairie sous ces termes:

Le municipalité du Havre est remplacée tout entière par une municipalité nouvelle, dont aucun des membres n’appartient au conseil municipal.

M. Bigot de la Robillardière, lieutenant de vaisseau en retraite, succède à M. Guillemard, comme Maire; MM. Toussaint, Brument, Ravot, Pochet, succèdent à MM. Faure, Siegfried, Brindeau et Brulé, comme adjoints. (…)

La lettre suivante, couverte d’un très grand nombre de signatures, a été adressée à M. Guillemard et aux quatre adjoints relevés de leurs fonctions:

A M. Guillemard, maire de la ville du Havre, MM. Siegfried, Faure, Brindeau et Brulé, adjoints.

Messieurs,

En présence du décret qui vous révoque des fonctions municipales, dont vous avait investi, depuis 1870, la confiance de vos concitoyens,

Nous, soussignés, électeurs de la ville du Havre, ne pouvant oublier quels services vous avez rendus à notre cité pendant tout le temps que vous avez géré ses intérêts, et cela au milieu des circonstances les plus difficiles et les plus douloureuses, nous nous empressons de vous exprimer notre sincère reconnaissance et nos profonds regrets de vous voir si brusquement séparés de nous.

Nous prions M. Guillemard, notre vénérable maire, d’accepter, comme témoignage de la gratitude que nous vous avons vouée, le buste de M. Thiers, ce grand citoyen à qui nous devons la pacification et la libération de notre pays.

M. Guillemard reste pendant quelques années en retrait de la vie politique. Au début de l’année 1878, il est une nouvelle fois nommé à la Mairie. Le malheureux n’a pas loisir de s’en féliciter: il perd sa femme quelques heures avant sa nomination. De plus, il a 78 ans, il est déjà malade à un point tel qu’il ne peut même pas se rendre aux funérailles de son épouse, malgré une affluence très importante, comme le relate le Journal de Rouen le 29 janvier 1878.

De fait, malgré son combat contre la maladie, M. Guillemard meurt en septembre. Au lendemain de son décès le Journal du Havre explique:

Ce n’est point l’heure de parler longuement sur cette tombe qui s’ouvre, ni de dire encore quel fut cet homme qui a été porté, par deux fois, par l’acclamation publique, on peut le dire, à la mairie du Havre. Bornons-nous à dire, à cette heure suprême, que M. Guillemard emporte les regrets et l’estime de tous ici; à quelque parti qu’on appartienne, en effet, on ne pouvait s’empêcher de rendre justice à sa loyale bonne volonté et à sa droiture. Après avoir été violemment contesté et attaqué, de certains côtés, il avait fini par s’imposer, et chacun l’acceptait comme un bon et honnête homme, dont la droiture désarme ses adversaires eux-mêmes.

– Le Journal du Havre, 14 septembre 1878.

Néanmoins, Ulysse Guillemard sera probablement commémoré principalement pour avoir fait partie de ceux qui ont permis au Havre d’éviter une occupation prussienne aussi présente qu’à Rouen.

Des soldats prussiens dans un laboratoire photo rouennais, en 1870 (Cliquez pour accéder à la source).

Etienne-Benoît Nétien, Maire de Rouen de 1870 à 1876.

Etienne-Benoît Nétien naît à Val-de-la-Haye, en Seine-Inférieure, en février 1820.

A l’instar de Charles Verdrel, il entame une carrière de négociant, dans son cas en vins. En 1859, il entre dans le cercle fermé des « membres résidants » (sic) de la Société Libre d’Émulation du Commerce et de l’Industrie de la Seine-Inférieure, sorte d’antichambre officieuse pour accéder aux postes à responsabilité à la Chambre de Commerce de Rouen, au Conseil général et aux hôtels de ville. Nétien est un produit parfait de cette société bourgeoise et provinciale, avec tout ce que cela sous-entend, ce qui ne l’empêche pas d’être républicain mais franchement modéré.

Début septembre 1870, l’Empereur Napoléon III est sur le point d’être fait prisonnier à Sedan. Le Conseil municipal de Rouen se réunit alors et convient de créer un commission afin de faciliter les prises des décisions difficiles sur les questions de défense de la ville.  Nétien n’en fait pas partie. Lorsque le Conseil se réunit le 4 septembre, après une longue attente de nouvelles, le Président du Conseil municipal annonce une nouvelle provenant du préfet. La voici, racontée par le Journal de Rouen du 5 septembre 1870.

M. le Président a fait connaître que M. le préfet, sur les désignations de l’administration municipale, avait proposé la nomination d’une nouvelle administration municipale, qui serait composée de MM. Nétien, comme maire, Thubeuf, Lefort, Nion, Barrabé, Delamare et Lemasson, comme adjoints. Sur les instances faites par la commission, au nom du conseil municipal, M. le préfet a donné l’assurance que la nouvelle administration serait installée dès le lendemain lundi, fût-ce même à titre provisoire.

La séance est reprise à neuf heures; une lettre adressée, par M. le préfet, à M. Nétien, autorise l’installation immédiate de l’administration nouvelle. M. le maire dit que les circonstances exceptionnelles lui font un devoir de demander au conseil s’il veut installer lui-même la nouvelle administration, qui a besoin de cette sanction, pour être à la hauteur de la mission qui lui incombe. Le conseil déclare à l’unanimité ratifier cette installation. (…)

M. le maire ayant été demandé à la préfecture, la séance est momentanément suspendue. A son retour, il fait connaître les dépêches, qui proclament la République à Paris, et il exprime la pensée que, dans cette situation, une seule mission est à accomplir: protéger les intérêts de la cité.
–  Journal de Rouen, 5 septembre 1870.

Étienne Nétien a cinquante ans et arrive à l’Hôtel de Ville de Rouen.

Paris est menacé par les Prussiens et Gambetta décide de quitter Paris en ballon pour organiser la résistance et les combats depuis le reste du pays. Il atterrit à Amiens et, par train spécial, arrive à Rouen, où il est accueilli, notamment par M. Nétien. Acclamé par la population, Gambetta exhorte les rouennais à résister aux envahisseurs, car il considère que la Normandie serait une base arrière inespérée dans le cas d’un long siège de Paris.

Les Prussiens, eux, continuent d’avancer et parviennent à Rouen en décembre 1870, après la percée de la ligne de résistance à Buchy.

Les combats sont violents et marqués par de nombreux faits d’armes dans toute la Normandie, comme le raconte le site Rotomagus.net.

Cependant l’ennemi avançait toujours ; Rouen, Dieppe, Fécamp, Bolbec tombèrent en son pouvoir. Il allait marcher sur Le havre lorsque ses troupes furent rappelées au nord-est par suite de l’heureuse diversion de l’armée du Nord commandée par le général Faidherbe. Dieppe et plusieurs autres villes furent alors évacuées par les Allemands ; mais ils ne cessèrent d’occuper Rouen, qui fut largement mis à contribution et resta entre leurs mains comme centre d’opérations futures. Après plus de sept mois d’occupation rouennaise, de décembre 1870 à juin 1871, le pays se vit enfin délivré ; mais épuisé par les réquisitions des envahisseurs. Le département de la Seine-maritime avait eu à payer la somme énorme de 14 864 964 fr. 30 centimes.

– Rotomagus.net

La défaite française et l’occupation rouennaise marque profondément de nombreux normands, dont Guy de Maupassant qui, dans Boule de Suif, romance un fait divers local : alors qu’une dizaine de rouennais tente de fuir la capitale normande, un officier prussien bloque leur transport et exige les faveurs d’une des voyageuses…

Le 18 mars, c’est le début de la Commune de Paris. Le 20, Étienne Nétien lance une adresse aux membres de l’Assemblée nationale et du Gouvernement. Cette lettre publique est toujours consultable à la Bibliothèque de Rouen. Voici son contenu.

Adresse de l’Administration et du Conseil municipal aux Membres de l’Assemblée nationale et du Gouvernement. Reproduit par l’auteur.

En mai 1871, l’Empereur Guillaume Ier de Prusse fait savoir aux autorités rouennaises qu’il souhaite passer en revue ses troupes, demandant du coup un hébergement digne de son rang. La réponse de Nétien demeure son principal fait d’armes : «Votre roi est un soldat, je lui donnerai un billet de logement». C’est finalement le Prince Frédéric Charles qui effectue ce passage en revue. A cette occasion, les rouennais couvrent leurs fenêtres de tentures noires.

Étienne Nétien est élu le 2 juillet 1871 en tant que représentant de la Seine-Inférieure à l’Assemblée nationale. Sa notice dans «le Dictionnaire des parlementaires français» relate ses principales décisions au cours de son mandat législatif :

Il prit place au centre gauche et vota pour le pouvoir constituant de l’Assemblée, contre le service de trois ans, contre le septennat, contre la prorogation de l’Assemblée, pour les lois constitutionnelles.

-ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891.

Sous son mandat municipal, Rouen fait face à une épidémie de typhus, en 1872. Prenant la suite des travaux d’Ambroise Fleury, Étienne Nétien s’attaque en 1873 à la réhabilitation du quartier Martainville, quartier de drapiers et de teinturiers à l’est de Rouen, le long du Robec et de l’Aubette (les connaisseurs visualiseront facilement…). Au cours d’un rapport à son Conseil municipal, Étienne Nétien donne une bonne idée de l’état de délabrement hallucinant des lieux à cette époque. Dans ce quartier, «la mortalité des enfants, de la naissance à un an, accuse le chiffre effroyable de 79%», explique-t-il.

Durant les années 1861 à 1865, (…) il meurt un habitant sur 48 à l’ouest de la rue de la République jusqu’à la ceinture des quais, mais à l’est de la même rue, il en meurt un sur 24. (…) Dans certaines rues, dans celle du Gril par exemple, infectée par un fondoir de suif, la durée moyenne de vie descend à moins de 14 années ! Or, cette durée, pour toute la population de Rouen, dépasse 34 années !
– NETIEN, E. Assainissement du quartier Martainville, Rapport du Maire au Conseil Municipal, Rouen, Julien Lecerf, 1873.

Parmi les autres grands travaux accomplis sous la mandature d’Etienne Nétien, le Journal de Rouen recense entre autres:

Aménagement des deux nouvelles rues Saint-Vivien et quartier de la Madeleine, exécution de la canalisation et de la distribution des eaux provenant de la source de Fontaine-sous-Préaux, concession du réseau de tramways, constructions de l’église Saint-Clément, du Musée-bibliothèque; restauration de Saint-Vincent, établissement à Saint-Sever d’un réseau d’égouts, contribution de 500 000 fr. pour creuser le chenal de la Seine entre Paris et Rouen.

-Le Journal de Rouen, le 16 janvier 1883.

Il tente sa chance aux élections sénatoriales de janvier 1876, mais il échoue, ne recevant que 326 voix sur 867 votants. Marqué par cet échec, il ne se représente pas à la tête de la capitale normande, quitte la scène politique et meurt à 63 ans, à Rouen, le 14 janvier 1883.

Son camarade de la Société d’émulation du Commerce et de l’Industrie aura quelques mots affectueux pour honorer la mémoire d’Étienne Nétien :

Dans les graves circonstances de l’invasion, quand les malheurs de la patrie livraient, après tant d’autres, notre ville à l’ennemi, M. Nétien [fut] aux prises avec le vainqueur ; et déployant dans cette lutte difficile [ses] vertus vraiment normandes de fermeté et de sang-froid, [il sauvegarda] avec autant de bonheur que de courage les intérêts de la cité. (…)

M. Nétien trouva dans sa fermeté d’âme en face du vainqueur exigeant la fière simplicité de langage d’un homme de Plutarque.

– Discours prononcé à l’ouverture de la séance publique par M. H. Wallon, Président de la Société Libre d’Émulation du Commerce et de l’Industrie de la Seine-Inférieure, 1883.

Sa sépulture, au Cimetière monumental de Rouen, particulièrement pompeuse, veut rappeler l’homme qui tint tête face à l’occupant, ce qui, sans être faux, est peut-être un peu exagéré.

La nécrologie parue dans Le Journal de Rouen le lendemain du décès de Etienne Nétien permet de donner une idée assez claire du personnage qu’incarnait ce maire de Rouen. On y perçoit à demi-mots les opinions moins élogieuses.

L’invasion s’étendait douloureusement en France; chacun le pressentait, la ville de Rouen allait bientôt attirer sur elle un ennemi avide de rançon; tous les efforts de l’administration municipale se concentrèrent sur l’organisation de la défense. Le temps a heureusement fait justice des misérables racontars propagées à cette époque par des adversaires intéressés. Si, en décembre 1870, notre ville ne s’est pas défendue, la responsabilité n’en doit pas retomber sur le maire de Rouen.

La journée à jamais néfaste du 5 décembre créa à la municipalité une situation terrible; plus de travail nulle part; la moitié de la population à nourrir, et cela pendant que l’armée prussienne n’avait d’autre pensée que d’exercer le plus de réquisitions possibles et de rançonner énergiquement la ville.

Ceux-là seuls qui ont vu M. Nétien à l’oeuvre peuvent se rendre compte de l’énergie, du tact et de l’adresse tout à la fois qu’il lui fallut déployer pour nous soustraire en grande partie aux exigences sans cesse renaissantes de l’ennemi.

Ne cédant qu’au moment suprême, protestant contre les violences qui étaient faites, multipliant les pas et les démarches, il montra un patriotisme qui en imposait à l’état-major prussien lui-même.

« Ce diable d’homme, il m’ennuie! » s’était écrié le général Manteuffel, un jour que le maire de Rouen lui était annoncé, « On ne peut rien lui refuser!« 

(…) Il fallait bien céder cependant de temps à autres, il fallait trouver de l’argent si l’on voulait épargner à la ville de grands malheurs, il fallait nourrir la population et payer certaines réquisitions. La municipalité que représentait M. Nétien sut inspirer toute confiance à un certain nombre de capitalistes de la ville. Sur sa simple garantie, et sans qu’une publicité dangereuse donnée à cet emprunt éveillât la cupidité de l’ennemi, on lui confia des sommes considérables qui furent employées avec une économie extrême au mieux de l’intérêt public.

– Le Journal de Rouen, daté du 16 janvier 1883.

Sources :

  • ANCEAU, E., Dictionnaire des Députés du Second Empire, P.U.R., 1999.
  • ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.
  • CHALINE, Jean-Pierre, Les grands travaux d’urbanisme à Rouen au XIXe siècle, in Bulletin des Amis des Monuments rouennais, janvier 1975.
  • CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000
  • DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998
  • FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.
  • NETIEN, E. Assainissement du quartier Martainville, Rapport du Maire au Conseil Municipal, Rouen, Julien Lecerf, 1873.
  • PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.
  • PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • SIEGFRIED, André, Mes souvenirs de la troisième République : mon père et son temps. Jules Siegfried 1836-1922, Editions du Grand Siècle, Paris, 1946.
  • Rouen Lecture n°60, Décembre 2000.
  • Sites internet:
Portrait d'Henry Barbet (source inconnue)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre deux, Lemaistre et Barbet

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Pour en savoir plus sur M. Séry, Deshommets de Martainville et Bégouën-Demaux, il vous suffit de cliquer ici.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Adrien Lemaistre, Maire du Havre de 1831 à 1848 puis de 1849 à 1853.

Adrien(-François) Lemaistre naît en juin 1783, au Havre. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il est également négociant et issu d’une famille de négociants. Il fait d’ailleurs partie, en 1825, du Conseil d’Administration de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance du Havre. Il en est même le secrétaire adjoint, aux côtés d’André Bégouën-Demeaux, qui en est le président. Il est élu de la Chambre des Députés en février et réélu en juin 1834 jusqu’en 1837. On trouve relativement peu d’éléments sur sa personnalité, ce qui est d’autant plus étonnant que sous son mandat, de nombreux événements ont eu lieu.

Dès la nomination de Lemaistre, Louis-Philippe, nouvellement courronné, se rend au Havre. Un peu embêtés par l’absence de salle digne d’accueillir un roi, les Havrais sont contraints de construire à la hâte une salle de bal provisoire. La même année, une ligne de transports entre Le Havre et New York est créée.

Entre avril et décembre 1832, une épidémie de choléra toucha la Normandie et, de manière bien plus forte qu’ailleurs, l’arrondissement du Havre. Selon un rapport de gendramerie de l’époque, sur 447 malades havrais en 1832, 339 périrent, ce qui équivaut à 76% de l’ensemble des malades, alors que dans le reste de la région, cette proportion était de l’ordre de 50% à 68%. Une seconde épidémie sévit en 1848 faisant 650 morts au Havre.

Au cours du mandat d’Adrien Lemaistre, des travaux importants ont été réalisés : la façade de l’église Notre-Dame est rénovée, l’éclairage au gaz est installé dans les rues de la ville (1835), un nouvel avant-port est créé (1835), le bassin Vauban est creusé (1840), la ville est raccordée à Paris et à Rouen par le chemin de fer (1847).

Lorsque Lemaistre revient à la tête de la ville en 1849, ce n’est plus un roi qui lui rend visite mais le tout premier Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. En 1848, l’abolition de l’esclavage avait changé la donne pour la ville. Ses principales décisions se détournent alors quelque peu du port pour se concentrer autour de l’agrandissement de la ville : de nombreux quartiers sont annexés au Havre.

Chevalier de la Légion d’honneur, Adrien Lemaistre meurt en 1853, à Berne, en Suisse.

Nous avons vu trois maires du Havre et un maire de Rouen. S’il était jusque là bien difficile de trouver des informations de sources sûres concernant les maires de Rouen, ce n’est certainement pas le cas d’Henry Barbet, qui a régné sur la Seine-Inférieure pendant plus de cinquante ans.

Portrait d’Henry Barbet (source seine76.fr)

Henry Barbet, Maire de Rouen de 1830 à 1847.

La famille Barbet est originaire de Bolbec, une petite ville à 30 kilomètres du Havre. Le père de famille, Jacques Barbet, a fondé l’une des 27 indienneries de la ville. Les indiennes, ce sont des tissus peints, d’abord importés d’Inde puis interdits à l’importation pour enfin être réalisés sur le sol européen, notamment à Marseille ou Jouy-en-Josas. Le frère aîné de la famille, Jacques-Juste Barbet, prend la suite de son père et rachète en 1821 les manufactures de toile de Jouy aux héritiers Christophe-Philippe Oberkampf. Il allonge alors son nom en Jacques-Juste Barbet de Jouy.

Le petit frère, Henry, est né trois semaines avant la prise de la Bastille. Impliqué dans les manufactures familiales (il accueille même l’Empereur Napoléon en 1802 et 1810), il devient à trente ans maire de sa ville natale, Déville-lès-Rouen, jusqu’en 1823, lorsqu’il est révoqué pour son opposition à la monarchie de Charles X. Cette première sortie de la scène politique annonce, en fait, une longue et impressionnante carrière.

  • 1830 : Il est Maire de Rouen, après avoir obtenu la démission de « Monsieur de Martainville », au cours des troubles révolutionnaires. Il y reste jusqu’en 1847. La même année, il entre au conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1831 : Barbet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Il est élu député à Rouen par 507 voix sur 790 votants. Il est réélu en 1834, en 1837 puis, pour quelques mois, en 1839.
  • 1836 : Il devient Président du conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1844 : Il retrouve son poste de député jusqu’en 1846, il est promu Commandeur de la Légion d’Honneur.
  • 1846 : Henry Barbet est fait Pair de France.
  • 1863 : Il fait son entrée pour six ans au sein du Corps Législatif, chambre basse créée en 1852 par le Second Empire. Malgré un tel parcours, il ne parvient pas à sa faire réélire, en mai 1869.
  • 1865 : Henry Barbet devient Grand Officier de la Légion d’Honneur.
  • 1871 : Il quitte son poste de Président du conseil général après 35 ans d’exercice.

En préambule de cet exercice d’histoires politiques comparées, on a souligné les limites de l’analyse du mandat de maire. On voit bien ici  l’influence que peut avoir un homme politique, même – on pourrait presque dire surtout – s’il n’est plus maire d’une grande ville.

Sa longévité et son influence, Henry Barbet les doit principalement à des idées sociales bien arrêtées. Pour lui, alors que l’industrie est en train de se développer comme jamais auparavant, il est impensable que des individus ne travaillent pas, d’une manière ou d’une autre. C’est ce qui prendra le nom de « système Barbet ». Depuis le XVIe siècle, les indigents sont regroupés au sein d’ateliers de charité ou de maison de travail. L’idée de Barbet, c’est de faire en sorte de savoir qui sont les personnes qui mendient et de lutter, certes un peu contre leur pauvreté, mais surtout contre la duperie dont seraient victimes ceux qui leur donnent l’aumône le dimanche matin devant le parvis d’une église de Rouen alors que les mendiants l’ont déjà reçu la veille sur le parvis d’une autre église. Il s’agit que la « Ville aux cent clochers » ne transforme pas en ville aux cent clochards.

Voici un extrait du discours que tient Barbet, en tant que Président du conseil général de Seine-Inférieure, en 1840 :

Il ne faut pas permettre à la mendicité de se faire mobile, errante, de manière à rendre inutiles les mesures adoptées pour en fixer tous les éléments, pour en déterminer exactement la statistiques, dans chaque localité. Si le mendiant peut aller, comme mendiant, dans une commune où il cesse d’être connu, la charité est trompée et les abus se reproduisent avec une intensité nouvelle.

Pour éviter les déplacements des personnes qui n’ont pas de ressources, Barbet diminnue drastiquement le nombre de « passeports pour indigents », ces laisser-passer qui permettaient alors aux plus pauvres de quitter un lieu pour tenter de trouver un emploi ailleurs et qui, selon lui, participeraient d’un cercle vicieux puisqu’il associe et assimile volontiers mendicité et brigandage.

Dans une lettre adressée à un collègue député de Saône et Loire, il écrit, en 1841 :

Combien de crimes commis par des mendiants sont restés impunis, à cause de cette facilité de voyager qui leur est accordée, même par le gouvernement au moyen des secours de route !

Pourtant, ce système ne survit pas aux difficultés économiques et sociales que connaît la France et la région rouennaise à la fin de la première moitié du XIXe siècle. A ces difficultés, il faut ajouter l’apparition et le développement d’un nouveau moyen de transport : le chemin de fer, qui révolutionne la façon de gérer les citoyens, compte tenu de la grande liberté de circulation qu’il procure.

Sources :

  • MAREC, Yannick, Moralisation des milieux populaires et maîtrise de l’espace rouennais sous la monarchie de Juillet. In Fourcaut, Annie (1996), La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question. France XVIIIe – XXe siècles, Grâne, Créaphis.
  • MAREC, Yannick, Des passeports pour indigents (1813-1852). In GUESLIN, André et KALIFA, Dominique (1999), Les Exclus en Europe 1830-1930, Les Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières , Paris.
  • NOIRIEL, Gérard, Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ie à la IIIe République. In: Genèses, 30, 1998. Emigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100. Article consultable ici.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre », « Liste des Maires de Rouen », « Henry Barbet » et beaucoup d’autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.
Source: Lehavredavant.canalblog.com

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée

Il y a Le Havre et il y a Rouen. Quand on est haut-normand, on est l’un ou l’autre. On naît l’un ou l’autre, sans qu’on sache très bien pourquoi ou comment, il faut choisir son camp. Bien évidemment, les deux villes partagent infiniment plus de points communs et d’intérêts que d’oppositions. Ici, j’ai tenté de voir comment les deux villes avaient traversé les deux derniers siècles, sous l’angle politique. Les deux villes ont-elles connu des périodes politiques comparables ? Parallèles ?

Dans un effort de clarification des situations politiques des deux villes, je me suis permis de réaliser un petit graphique s’étalant du 1er janvier 1800 au 1er janvier 2012. Les périodes de moins d’un an n’y sont que très rarement mentionnées, puisqu’elles ne seraient, de toutes façons, pas lisibles à l’écran.

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Qu’observe-t-on donc avec ce graphique ?

Tout d’abord, il est difficile de distinguer les années de vote aux élections municipales. Jusqu’en 1848, tout cela paraît bien normal, pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’élection municipale. Les maires des communes de plus de 5000 habitants étant nommés par le Premier Consul, puis par le Roi. Tout cela paraît encore bien normal jusqu’en 1882 puisque les maires de ces deux communes sont alors nommés par le Préfet, pour 5 ans. Avec la loi du 28 mars 1882, c’est le conseil municipal, élu pour quatre ans, qui élit le maire de sa commune. Depuis 1929, la durée du mandat des conseillers municipaux et donc du maire est fixée à 6 ans.

Une fois qu’on a dit ça…

Evidemment, on n’a pas encore analysé grand-chose. Alors, commençons par quelques constats : il faut attendre le XXIe siècle pour voir une femme maire, en l’occurence à Rouen. Et pourtant, il me semblait que j’étais tombé sur une belle anecdote : à la tête du Havre au cours des premiers mois de l’année 1800 se trouvait Marie Glier, mais ce Marie était un homme…

Autre constat : beaucoup de changements à la tête des deux villes coincident avec les changements de régime politique : 1804, 1815, 1830, 1848, 1870, 1940, 1944 ou 1945. On voit donc qu’il n’était pas inutile de noter que les maires des deux villes étaient alors nommés par l’autorité politique nationale.

Encore un constat : il est assez fréquent, au Havre, qu’un homme (car ce ne sont, jusque là, que des hommes) soit maire à plusieurs reprises. Certaines de ces répétitions ne sont pas visibles sur ce graphique, compte tenu de la courte durée de certaines de leurs mandatures. Ces retours au poste de premier magistrat de la ville sont moins fréquents à Rouen. Au Havre, on trouve Jules Ancel, Ulysse Guillemard, Edouard Larue, Adrien Lemaistre, Pierre Courant et René Cance. A Rouen, il n’y a guère que Georges Métayer qui puisse être relevé dans cette catégorie.

Dernier constat : il est assez difficile de distinguer des longues périodes aux cours desquelles les maires des deux villes auraient perduré. C’est le cas d’André Bégouen Demeaux et d’Adrien Deshommets de Martainville, puis d’Adrien Lemaistre et de Henry Barbet (NDLR : quelques orthographes indiquent Henri à la française, d’autres, plus nombreux et sérieux, notent Henry à l’anglaise) dans les années 1830 et 1840 ainsi que de Messieurs Duroméa et Lecanuet de la fin des années 1960 au début des années 1990.

Attention, il serait dangereux (et surtout faux) de croire que sous prétexte qu’une personnalité n’est pas encore maire ou qu’il ne l’est plus, alors elle cesse d’être influente sur le sort de la ville, de la région ou même du pays. L’exemple récent de M. Rufenacht, qui a quitté la Mairie du Havre pour se consacrer au destin de l’estuaire de la Seine, est éloquent et cet exemple n’est pas isolé. C’est ce que nous allons regarder ici, en nous intéressant à quelques unes des personnalités qui ont dirigé Le Havre et Rouen.

L’Hôtel de Ville du Havre avant-guerre.Source: Lehavredavant.canalblog.com

 

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Guillaume-Antoine Séry, Maire du Havre de 1800 à 1821.

Guillaume-Antoine Séry naît fin décembre 1751, au Havre. Négociant et armateur, il fait fortune dans les affaires. Lorsqu’il est nommé à la Mairie du Havre dans le courant de l’année 1800, il est un commerçant très influent et il s’apprête à incarner jusqu’en 1836 une certaine France des notables de province. Il est dès 1803 le Président de la Chambre de Commerce du Havre. Edouard Delobette, en 2002, expliquait :

On a si souvent brocardé politiquement la « France des Notables » de Napoléon 1er, cette strate sociale conservatrice composée essentiellement de propriétaires fonciers ou des rescapés de la noblesse d’Ancien Régime, qu’on en perd parfois de vue le handicap économique que cela représente pour le redressement de la France face au défi technologique imposé par l’avance industrielle de l’Angleterre. La notabilité négociante vaut-elle d’être considérée comme un obstacle ou un atout pour le grand négoce dans la composition du Conseil municipal pendant la Restauration? La composition du Conseil municipal de 1818, présidé par le maire Guillaume Antoine Séry affiche en effet une curieuse tonalité. Sur les 23 conseillers municipaux, 7 sont entrés au Conseil en 1804, 4 en 1807 et le reste en décembre 1814, ce qui fait que près de la moitié des conseillers exercent une charge d’édile au moins depuis la période napoléonienne, certains conseillers des plus âgés comme Maxime Marin Liard ont même signé l’adresse du négoce au roi de décembre 1788. Une partie du corps municipal semble donc fermement ancrée dans ces « masses de granit » jetées par l’Empereur.

– DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005. Ouvrage consultable ici .

Dans la même thèse de doctorat, on retrouve M. Séry dans un tableau recensant les négociants qui se sont prononcés en faveur du maintien de la traite négrière à la Restauration. Cela permet de voir avec un peu plus de distance critique la notice biographique rédigée par un de ses contemporains, Jérôme-Balthazar Levée. Celui-ci dresse un portrait beaucoup moins risqué : il n’évoque jamais la profession de M. Séry, ce qui évite d’avoir à évoquer des questions qui fâchent.

Pendant vint et un ans il offrit à sa ville natale la preuve d’un dévouement sans bornes, et se distingua par l’étendue de ses connaissances et par son équité.

Nous l’avons vu, dans des temps difficiles, tempérer par sa modération l’ardeur de quelques esprits, que l’expérience n’avait point éclairés sur l’avenir, et dans des temps plus calmes, employer tout l’ascendant d’un homme de bien pour défendre les intérêts de ses administrés.

Il fait encore aujourd’hui (NDLR : en 1828, date de parution de l’ouvrage) partie du conseil d’arrondissement et du conseil municipal du Havre. L’intendance sanitaire, la commission charitable des prisons, la commission administrative de l’hospice, le comptent aussi parmi les membres qui les composent, et lui fournissent, à l’âge de 76 ans, l’occasion de donner de nouveaux gages de sa philantropie et de sa piété.

– LEVEE, Jérôme-Balthazar, Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, 1828, Paris. Ouvrage disponible sur la plateforme Google Books.

Guillaume-Antoine Séry meurt en 1836, à 85 ans.

André Bégouën-Demeaux, Maire du Havre de 1821 à 1830.

Chez les Bégouën-Demaux, la politique, c’est comme le commerce maritime : on a ça dans le sang. Le père, Jacques-François Bégouën-Demeaux était né à Saint-Domingue en 1743. Il s’intéresse et soutient assez favorablement les idées de la Révolution. Il est élu député du baillage de Caux en 1789. Il s’y fait d’ailleurs remarquer pour remettre en cause le privilège de la Compagnie des Indes (à savoir l’exclusivité du commerce au-delà du Cap de Bonne-Espérance – en savoir plus). Armateur et négociant, il en est également de facto le porte-parole à l’Assemblée. Sa notice biographique établie par MM. Robert, Bourloton et Cougny indique également :

Il fut également l’adversaire du décret sur les colonies et se fit (31 août 1791) l’écho des réclamations des armateurs et capitaines de navires du Hâvre qui en sollicitaient l’abrogation ; le décret en date du 15 mai admettait au droit de cité les hommes de couleur linre. Enfin, il contribua à faire conserver la caisse des vétérans de la marine, et à fixer les revenus qui devaient l’alimenter.

Trop modéré au goût de certains, il est enfermé en 1793, il est libéré peu après pour ne revenir sur la scène publique que sous Bonaparte, qui le fait conseiller d’Etat, chevalier puis commandeur de la Légion d’honneur, chevalier puis comte de l’Empire. Tous ces honneurs impressionnent, à juste titre d’ailleurs, mais il n’est pas inutile de rappeler que sous le Directoire puis le Consulat, l’Angleterre est l’adversaire principal des guerres napoléoniennes et le commerce via la Manche est donc un exercice des plus périlleux. Il se rallie ensuite aux Bourbons et devient en 1816 président du collège électoral de Seine-Inférieure. Il meurt en 1831 ; son fils est Maire du Havre depuis déjà 10 ans.

Né en 1778 au Havre, André Bégouën-Demeaux est confié au prêtre de la paroisse Notre-Dame du Havre. Il développe son goût pour les lettres et les sciences. Il n’a que onze ans quand les événements révolutionnaires débutent. Son précepteur, l’abbé Porée, doit s’exiler. La notice biographique de J.B. Levée ne nous en dit pas plus sur le parcours qui l’amène, le 14 août 1821 à la Mairie du Havre. On sait en revanche qu’il suit son père dans ses affaires de négoce, qu’il s’est marié à Flore Foäche, issue d’une famille de négociants également, et qu’il a eu, avec elle, un petit Gustave en août 1809 (on ne s’étonnera pas que le petit Gustave devienne courtier de marchandises au Havre quand son temps sera venu) ainsi qu’un petit Albert…

En revanche, Edouard Delobette nous en dit un peu plus sur le mandat d’André Bégouën-Demeaux, marqué par un respect des valeurs royalistes, mais sans rejeter entièrement l’héritage de la Révolution :

Au Havre, le maire André Bégouën-Demeaux, personnage cultivé dont la discrète mais intègre personnalité mériterait des études plus poussées, maintient une ligne politique modérée et fidèle au gouvernement sans toutefois tomber dans les excès de l’Ultracisme.
Contrairement à ce qui se passe très souvent dans d’autres municipalités ou dans les administrations publiques, André Bégouën ne commet aucun zèle administratif notable à seconder les intérêts de l’Ultracisme, mais tient tout de même à distance respectueuse l’opposition libérale emmenée au Havre par Michel Delaroche. Certes, les rapports de police mentionnent ici ou là du tumulte au spectacle, le principal défouloir des frustrations populaires comme de l’expression politique muselée, mais il s’agit le plus souvent de provocations ouvertes contre les autorités de la part d’une jeunesse dépitée par le marasme des affaires, la crainte de la conscription dans une guerre contre les Libéraux espagnols plutôt qu’une véritable opposition politique structurée.

Le même Edouard Delobette explique qu’en 1825, les affaires de la famille Bégouën-Demeaux ne sont pas particulièrement florissantes. Pour des raisons de prestige social, son père et sa femme le poussent à poursuivre le commerce avec les îles du Vent (les Antilles) malgré une rentabilité de moins en moins forte. En 1829, André tente le tout pour le tout en installant son fils Albert en Guadeloupe pour mieux se positionner sur le commerce du sucre. La faillite intervient l’année suivante. Rapidement, André propose sa démission de la Mairie du Havre une première fois le 2 août puis une seconde fois le 15 août 1830. André Bégouën-Demaux devient alors secrétaire de la Chambre de Commerce.

André Bégouën-Demaux meurt en 1866.

L’hôtel de Ville de Rouen. Source rouen.fr. Collection Ludovic Lefort

Adrien Charles Deshommets de Martainville, Maire de Rouen de 1821 à 1830.

Adrien Charles Deshommets de Martainville naît à Rouen en 1783. Grand propriétaire rouennais, il est d’abord membre de la commission des hospices (1813) puis conseiller général de Seine-Inférieure (l’ancêtre de la Seine-Maritime) en 1816. C’est en tant que membre  de cette commission administrative des Hôpitaux de Rouen que Deshommets de Martainville se fait apprécier de ses concitoyens. Les malades et blessés des campagnes napoléoniennes abondent, le typhus ravage les grognards, mais le jeune homme se montre disponible et courageux face aux risques de contagion.

Comme nous l’avons rappelé, les maires du début du XIXe siècle sont nommés. Les hommes politiques qui arrivent à la tête d’une ville aussi importante que Rouen à cette époque possèdent donc, au moins, des atomes crochus avec une certaine société de cour. Il réussit d’ailleurs à «être créé Marquis» en 1816. En 1820, Monsieur le Marquis Adrien Charles Deshommets de Martainville devient membre résident de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, membre de la Société centrale d’agriculture de Seine-Inférieure. Il est également fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1821, année de son arrivée à la Mairie.

Deshommets de Martainville semble d’ailleurs avoir pris soin de mettre à profit les années au cours desquelles il avait bonne presse. Entre 1824 et 1828, il cumula en effet les mandats de Maire de Rouen, Président du Conseil général de Seine-Inférieure et Député de l’arrondissement d’Yvetot. En se fondant dans la majorité royaliste au Parlement, il ne se fait pas particulièrement remarqué dans l’hémicycle. Battu aux législatives de 1827, il quitte l’Hôtel de Ville de Rouen en 1830.

Il meurt 17 ans plus tard, en son château de Sassetot-le-Mauconduit, au coeur du pays de Caux.

C’est sous sa mandature que fut construit, notamment, le pont de pierre évoqué par Charles Nodier dans « La Seine et ses bords », paru en 1836, dont nous parlions dans un précédent article :

A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce.

Parmi les autres travaux menés sous sa direction, on peut citer le Cours Boieldieu, le Cimetière monumental, le prolongement de la rue Royale (qui deviendra la rue de la République bien plus tard)

Sources:

  • DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Négociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005.  Ouvrage consultable sur la Plateforme Geneanet.
  • LEVEE, Jérôme-Balthazar (1828), Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, ParisOuvrage disponible sur la plateforme Google Books.
  • NODIER C. (1836), La Seine et ses Bords, Paris. Ouvrage consultable sur la plateforme Google Books.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen« 
  • Rouen Lecture n°59, Novembre 2000.

Dans le prochain épisode…

Adrien Lemaistre et Henry Barbet, Jules Ancel et Ambroise Fleury…

A bientôt.