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Marcel Cartier, source: http://etudesphotographiques.revues.org/

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 7: Théodule Marais et Marcel Cartier

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

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Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Théodule Marais, Maire du Havre de 1896 à 1904

Eugène Médéric Théodule Marais naît à Yvetot le 8 janvier 1846 au domicile de ses parents : Dominique Marais, bourrelier, 30 ans, et Adèle Lenormand, sans profession, 24 ans. Ses parents s’étaient mariés à Sandouville en septembre 1845.Il suit des études de pharmacie et obtient son diplôme de première classe à l’Ecole Supérieure de Paris.

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Félix Faure et Théophile Laurent (source: http://etudesphotographiques.revues.org)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 6: Louis Brindeau et Théophile Laurent

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

 Louis Brindeau, Maire du Havre de 1890 à 1896

 Louis Henry Eugène Brindeau naît le 21 décembre 1856 à Goderville, une ville entre Fécamp et Le Havre. Treize ans plus tôt, son grand père, Henri, avait acheté le Journal du Havre et en avait fait le quotidien de référence pour les républicains modérés. Les deux fils d’Henri jouent un rôle actif dans la ville portuaire : Gustave, le père de Louis est courtier en coton et s’assoie à plusieurs reprises à la table du Conseil municipal, Alphée, l’oncle de Louis, succède à son père à la tête du Journal du Havre.

Du côté de sa mère, Juliette Elisa Mazeline, Louis Brindeau descend d’un grand industriel havrais, spécialisé dans les machines marines, François Mazeline. Louis a une sœur, plus jeune que lui de deux ans. Brindeau étudie sérieusement au collège et au lycée du Havre, dont il deviendra le Président de l’association des anciens élèves. En 1875, il s’acquitte de son service militaire chez les chasseurs à pied à Rouen puis dans le 6e bataillon de chasseurs à Paris.

Il ne se lance étonnamment pas dans le commerce mais dans des études de droit à Paris, avant de s’inscrire comme avocat au barreau du Havre.

Dès 1886, il est à la fois juge suppléant au tribunal de première instance et conseiller municipal républicain, et le second poste prend rapidement plus d’importance que le premier.

En 1890, Paul Marion démissionne pour raison de santé. Celui-ci n’était d’ailleurs pas particulièrement enthousiaste à l’idée de diriger la ville, comme semble l’indiquer le ton très modeste et collégial de son discours de remerciement lors de son élection par le conseil municipal à 29 voix sur 31.

Brindeau, de son côté, est largement plus ambitieux. Il parvient à prendre la tête de la ville contre un radical, Théodule Marais, à 17 voix contre 16 et un bulletin blanc, le 9 novembre 1890.

Louis Brindeau, source: Senat.fr

Sous son mandat, le bureau de bienfaisance, créé par Siegfried (voir chapitre précédent), est laïcisé. L’année 1892, au cours de laquelle Brindeau est réélu maire, lui donne une occasion de montrer ses talents de meneur d’hommes : une cinquième et dernière épidémie de choléra s’abat sur la France entière. La ville, qui accueille bon nombre de nationalités à longueur de journées, pleurera plus d’un demi-millier de morts à la fin de l’année. Le comportement du maire est exemplaire : il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur.

Autre moment fort de sa mandature à la tête de la ville : l’électrification du réseau de tramways et du réseau d’éclairage urbain.

Brindeau gouverne la ville alors que règne un climat délétère dans la vie politique nationale : Affaire Dreyfus, scandale de Panamá, attentats anarchistes, « lois scélérates » contre les groupes anarchistes auxquelles répondent d’autres attentats anarchistes : cette escalade atteint le sommet avec l’assassinat du Président de la République Sadi-Carnot, en 1894. Jean Casimir-Périer lui succède, puis c’est au tour l’année suivante de Félix Faure, dont la carrière a pris une ampleur colossale depuis qu’il avait affronté Jules Siegfried pour le gain de la ville du Havre.

Devenu Président de la République en 1895, Faure libère un siège de député du Havre. L’occasion est trop belle pour Brindeau qui parvient à se faire élire et quitte ses fonctions de maire du Havre en 1896. Son rival de naguère, le pharmacien Théodule Marais s’assied dans son fauteuil le 18 mai 1896.

Brindeau s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs havrais arrivant au Palais-Bourbon : Républicain progressiste, il s’intéresse d’abord aux affaires commerciales, maritimes et fluviales. Il intervient en 1897 à propos de l’amélioration des rivières et des ports maritimes, à propos du service maritime postal entre le Havre et New-York en 1898. Il est réélu en mai 1898 et continue de se faire entendre sur les mêmes sujets : les primes à la marine marchande l’amélioration et l’extension des ports, le canal maritime de Paris à Rouen, le port du Havre…

L’année de sa réélection, 1898, est aussi celle de publication du « J’accuse ! » de Zola, à propos de l’Affaire Dreyfus. Depuis 1895, Dreyfus est détenu sur l’Île du Salut, en Guyane. Le climat politique national est extrêmement tendu. En 1899, Félix Faure meurt dans les conditions que tous connaissent ou peuvent connaître ici). Le nationaliste Paul Déroulède tente un coup d’Etat pendant les obsèques nationales du Président. Au mois de juin, le nouveau Président, Emile Loubet, est frappé d’un coup de canne par un anti-dreyfusard. Le Président du Conseil, René Waldeck-Rousseau, est investi par 262 vois contre 237 et 62 abstentions, à la tête d’un gouvernement de « Défense républicaine » qui va durer jusqu’au 3 juin 1902. Brindeau fait partie de ceux qui s’opposent à ce Gouvernement.

En 1900, soucieux d’assurer la pérennité de sa carrière politique nationale et des affaires familiales, il prend la tête du Journal du Havre.

Il est à nouveau élu en avril 1902. Il se fait entendre sur les questions d’aménagement territorial. Il est notamment chargé d’un rapport relatif à l’équipement du port du Havre par la construction d’une écluse entre le bassin Billot et le Canal de Tancarville, en 1904.

Devenu le candidat indétrônable de la droite havraise, Louis Brindeau est réélu en 1906 et 1910 contre André Siegfried, le fils de Jules… Siegfried. Il prône la construction d’une seconde ligne de chemin de fer sur la rive droite de la Seine, la réforme du régime administratif des ports maritimes.

Seize ans après son entrée à la Chambre des députés, une élection sénatoriale se tient en Seine-Inférieure après le décès soudain de Raoul Ancel, le frère de Jules… Ancel. La vie politique havraise ressemble franchement à une sitcom américaine. A une exception près : une fois que Brindeau est arrivé à un poste, il est le seul à pouvoir s’en déloger. Il sera réélu au Sénat en 1920 et 1927.

Louis Brindeau arrive donc au Sénat en 1912, au sein de l’Union Républicaine. Il continue de s’intéresser aux colonies françaises, aux moyens d’améliorer la navigabilité des cours d’eau et s’investit beaucoup pour l’autonomie des ports : il rédige de nombreux rapports, comme rapporté par Jean Jolly, « sur des projets ou propositions de loi concernant l’autonomie des ports maritimes de commerce (1920) ; l’exploitation des services maritimes postaux et d’intérêt général sur l’Extrême-Orient, l’Australie, la Nouvelle-Calédonie, la Côte orientale d’Afrique et la Méditerranée orientale (1921) ; les décorations sans traitements destinées aux réserves de l’armée de mer et au personnel de la marine marchande (1922) ; l’exploitation du service maritime postal entre Le Havre et New York (1924) ; l’institution du mérite maritime (1927) ; la réorganisation des services d’assurance des marins français contre la vieillesse, le décès, et les risques d’accidents de leur profession (1929) ; la navigation côtière (1930) ; l’aménagement de l’estuaire de la Seine (1931) ; l’aide de l’Etat à la compagnie-générale transatlantique (1932) ; l’abordage en navigation intérieure (1934) ». Il a alors 78 ans.

Lorsqu’arrive le renouvellement sénatorial de 1936, Louis Brindeau a 80 ans. Il ne se représente pas et meurt en août à Goderville, dans le Château de Cretot.

Théophile Laurent, Maire de Rouen de 1894 à 1898

 Théophile Augustin Ferdinand Laurent naît le 22 mars 1847 à Argentan, dans l’Orne. Son père, instituteur, meurt alors que Théophile n’a pas encore 6 ans et que son petit frère, Ferdinand, n’a que quelques mois. Il suit des études de droit, comme son homologue havrais, et devient avoué honoraire à Rouen. Il réside alors au 31, place des Carmes puis au 34, rue Ganterie. Son étude prend progressivement une importance majeure en ville.

En décembre 1867, il épouse Laurentine Védie. La malheureuse mourra en 1879. Laurent se remariera le 31 janvier 1883 avec Marie Perret.

Le Journal de Rouen, dans la nécrologie qu’il publiera, explique l’ascension de ce « self made-man ».

Ardent, communicatif, d’une rondeur joviale qui plaisait et lui faisait des amis dans tous les milieux, Théophile Laurent ne tarda pas a être en relation avec de nombreuses sociétés locales. Il fut notamment l’un des fondateurs de la section rouennaise de la Ligue des patriotes; et le principal organisateur du « Carrousel » de 1886, au profit de l’érection d’un monument national à Jeanne d’Arc.

En août 1888, sous le mandat de Charles Dieutre, Laurent siège pour la première fois au Conseil municipal. Il devient adjoint de Valerius Leteurtre en mai 1890 jusqu’à ce que celui-ci ne soit élu à la Chambre des Députés.

Le 29 décembre 1893, le conseil municipal de Rouen se réunit à 21h, présidé par le doyen d’âge. 34 bulletins sont déposés dans l’urne. 4 sont blancs. 30 portent le nom de Théophile Laurent.

Au cours de son discours de remerciement, le nouveau maire laisse comprendre qu’il tient à s’inscrire dans la ligne politique de ses prédécesseurs:

Vos suffrages, explique-t-il, viennent de m’imposer le lourd fardeau que [M. Leteurtre] portait si allègrement. Aurai-je la force nécessaire ? Le courage ne me manquera pas ; mais, si je n’avais la certitude d’être soutenu par vous tous, j’aurais hésité devant pareille tâche. (…) M. Leteurtre, messieurs, que nous regrettons comme maire, est aujourd’hui député de l’arrondissement et d’un canton important de Rouen ; avec le député de Rouen proprement dit, M. Ricard, nous avons à la Chambre deux représentants de nos intérêts les plus directs. Nous avons même la bonne fortune de posséder dans le gouvernement un autre ancien maire de Rouen. Comme MM. Ricard et Leteurtre, M. [Maurice] Lebon [maire entre février 1886 et mai 1888] ne manquera pas de nous donner son appui en toute occasion.

Je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, que je suivrai les traces de mon prédécesseur qui excellait en matière d’économie et d’équilibre budgétaires.

Théophile Laurent, source: rouen-histoire.com

Au programme de son mandat : rigueur budgétaire, raccordement des deux gares de Rouen, poursuite de l’assainissement… Laurent livre même la devise de son mandat : « économie, travail et progrès incessant ».

Le Journal de Rouen rapporte qu’en fin de séance, les débats furent interrompus par les premières mesures de la Marseillaise, jouées depuis le parvis de l’Hôtel-de-Ville par la Société philharmonique rouennaise, dont M. Laurent était Président d’honneur.

Nous sommes donc à la fin de 1893. L’épidémie cholérique de 1892 a laissé des traces à Rouen comme au Havre. La capitale normande vient juste de généraliser les poubelles, nées 10 ans auparavant dans l’esprit d’Eugène Poubelle, Préfet de la Seine.

En 1894, le Maire de Rouen permet la construction d’un Cirque permanent boulevard Beauvoisine et les premières études pour le raccordement des deux gares sont lancées. La gestion rigoureuse du budget semble payer rapidement puisque l’administration découvre au mois de novembre une cagnotte d’un demi-million de francs, disponible immédiatement, qui ne sera payable « qu’en 1943 ». Le Journal de Rouen ajoute « mais comme à cette époque là, la dette se trouvera éteinte, la charge ne sera pas lourde. » L’affectation de cette somme permet d’avoir une idée des priorités de l’administration en place.

A l’agrandissement du Lycée Corneille, pour des travaux prévus : 206 000 frs.

A la construction d’une annexe à l’Hôtel-de-Ville, qui comporterait une salle des séances du conseil municipal et un poste central de secours contre les incendies : 179 000 frs.

A la reconstruction de l’école Laurent de Bimorel, supplément de crédit : 69 000 frs.

A l’agrandissement de l’école de médecine et de pharmacie : 25 000 frs.

A l’agrandissement du Muséum : 10 000 frs.

Imprévu des travaux : 12 000 frs.

 Au mois de juillet 1894 se tient entre Paris et Rouen la première course automobile. Vapeur contre pétrole. Le résultat est une des dernières belles victoires de la vapeur : Albert de Dion et Georges Bouton l’emportent avec un tracteur à vapeur tractant une calèche, qui parcourt les 126 km à une moyenne de 15 km/h. Derrière eux, deux véhicules à pétrole fabriqués par la famille Peugeot.

En 1895, Laurent suit l’exemple havrais en électrifiant le réseau de tramways. La même année voit le premier déplacement du Président Félix Faure en Normandie, et à Rouen tout particulièrement où il est reçu avec faste. « Nous tiendrons à ce qu’il emporte, explique Théophile Laurent à la population, de son séjour parmi nous, un tel souvenir qu’il lui sera, de nouveau, agréable de revenir à Rouen, lors de notre belle Exposition nationale et coloniale. » Les Rouennais se montrent tellement à la hauteur des attentes de la Municipalité que Faure, ému, déclare « Que vont dire mes braves Havrais ? »

F. Faure et les autorités à la gare. Retour Russie. Source : Didier Mouchel http://etudesphotographiques.revues.org/index271.html
F. Faure, Hendlé préfet, Laurent maire, causant. Source : Didier Mouchel http://etudesphotographiques.revues.org/index271.html

Le grand rendez-vous de Théophile Laurent avec l’Histoire demeure l’incroyable Exposition nationale et coloniale de 1896. Le portail de la Cathédrale est recouvert de tapisseries, comme le voulait l’usage lors des premiers siècles. Quant au parvis, il fut maquillé habillement de plâtre et de ferronnerie, imitant ainsi le « Vieux Rouen » moyenâgeux. La Tour Eiffel n’est érigée que depuis 7 ans lorsque est inaugurée l’Exposition rouennaise… La ville décide de jouer dans la cour des grands. Pendant 5 mois, 60 000 m² sont dédiés à des conférences et reconstitutions diverses, notamment un abominable « Village nègre », dans lequel plusieurs familles sénégalaises et soudanaises tentent de faire semblant de vivre normalement dans un décor de carton-pâte. N’empêche. Théophile Laurent reçoit grâce à ces longs mois d’événements, la Légion d’Honneur. Le décor de l’Exposition, lui, est éparpillé à travers la Normandie et au-delà.

1898 est l’année où la sympathie naturelle de Laurent ne lui suffit plus et où l’aura conférée par le succès de l’Exposition ne le protège plus. Maurice Lebon, que nous évoquions plus haut, ne se représente pas. Laurent se présente pour remplacer l’ancien maire de Rouen au Palais-Bourbon. Un comité valide sa candidature, mais le candidat local, le républicain modéré Quillebeuf, refuse ce qu’il voit comme un parachutage. Il est battu aux législatives de mai 1898 et de beaucoup, puisqu’il n’obtient que 3366 voix alors que son adversaire en compte 6814 et est donc élu dès le premier tour. Sa défaite participe d’un recul global des républicains à Rouen, puisque Leteurtre, mis en ballotage, se retire dès le lendemain du premier tour, pour éviter le camouflet. Quillebeuf, de son côté, publie un mot de remerciement expliquant que sa candidature voulait protester contre celle, imposée, de M. Laurent. Nous avons rappelé plus haut quel était le ton de la politique nationale en cette fin de XIXe siècle. La campagne rouennaise a été elle aussi particulièrement tendue. Revenons-y quelque peu, car elle n’est pas incomparable avec des scénarios qui se présentent régulièrement encore.

Le 13 mai, lors du Conseil municipal auquel il ne siège pas, Laurent fait lire une communication dans laquelle il nomme plusieurs personnalités afin d’enquêter sur les critiques qui lui sont adressées. Le 15, un appel à témoignages est publié dans le Journal de Rouen, afin que les rumeurs et attaques deviennent (ou ne deviennent pas) un dossier clair et sur lequel chacun pourra argumenter. Seules les communications anonymes ne seront pas prises en compte, annonce-t-on.

Le 26 mai, le jury spécialement créé donne ses conclusions.

Considérant que pendant le délai accordé pour faire connaître les griefs dont M. Laurent pouvait être l’objet, le jury n’a reçu qu’une seule communication visant M. Laurent, maure de Rouen ;

Considérant que le fait sur lequel repose cette communication ne pourrait entacher l’honneur de M. Laurent puisque M. Laurent n’en aurait tiré, ni pu tirer aucune espèce de profit personnel, direct ou indirect, pécuniaire ou autre ; (…)

Considérant que M. Laurent a de plus offert spontanément et fourni au jury des extraits de ses livres et donné sur l’état de sa fortune personnelle tous les renseignements qui lui ont été demandés ;

En conséquence, les membres du jury d’honneur, à l’unanimité, décident :

1° que le seul fait précis qui leur ait été signalé est sans aucune espèce de portée ;

2° que la comptabilité personnelle de M. Laurent n’offre aucune mention suspecte ;

3° que l’absence de toute révélation sur les faits de nature à porter atteinte à l’honneur et à la considération de M. Laurent, malgré les garanties d’immunité et de secret assurées aux révélateurs (…) les autorise à déclarer qu’en ce qui les concerne personnellement, ils considèrent les imputations de M. Laurent a été l’objet comme étant dénuées de tout fondement et purement diffamatoires.

Apprenant ces conclusions, Théophile Laurent informe le Préfet de sa démission du poste de Maire et quitte le conseil municipal. Sa vie politique s’arrêtera là.

Sa nécrologie, publiée le 4 septembre 1906, au lendemain de sa mort au Havre, indique que « un fossé s’était creusé entre lui et ses amis progressistes » suite à l’Affaire des Fiches Guyot de Villeneuve (un scandale intimement lié à l’Affaire Dreyfus où se mêlent anti-cléricalisme, anti-maçonnisme et luttes politiques traditionnelles). Si de bonnes âmes en savent davantage à ce sujet, je suis plus qu’intéressé.

La sépulture de Théophile Laurent est visible au Cimetière monumental de Rouen.

Sources:

  • CHALINE J-P., SOHN A-M., ARADILLOU P., Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République,: 1871-1940, Rouen, 2000.
  • JOLLY J. (dir), Dictionnaire des parlementaires français; notices biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940, Paris, 1960-1977.
  • PESSIOT G., Histoire de Rouen en 500 photographies, 1850-1900, Rouen, 1981.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • VALOYS H., Voyages présidentiels de M. Félix Faure. I. Sathonay. II. Rouen et Le Havre, Paris, 1895. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • Sites internet:

Le Havre 1914. Siegfried est 2nd en partant de la droite. Source: wikipedia

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre 5: Jules Siegfried et Alexandre Barrabé

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Siegfried, Maire du Havre de 1878 à 1886.

Jules Siegfried naît à Mulhouse en 1837 dans une famille d’entrepreneurs textiles : son grand-père maternel gère une manufacture de toiles peintes (à l’instar de la famille Barbet) pendant que son père est négociant en coton brut et filé. Jules s’associe d’ailleurs avec son père avec qui il travaille dès ses 14 ans, puis avec son frère. A 24 ans, il est déjà un personnage important du négoce de coton, puisqu’il a plus de 10 ans d’expérience dans l’entreprise paternelle. Il a également amassé un pécule qui lui permet de traverser l’Atlantique. En 1861, une lettre de recommandation en poche, il se rend à la Maison-Blanche où il rencontre Abraham Lincoln, qui l’emmène passer en revue l’armée du Général Mac Clellan, alors que le pays en en pleine Guerre de Sécession. L’approvisionnement en coton de l’Europe est, Siegfried le voit bien, considérablement freiné par ce conflit américain. Depuis le Nouveau Monde, il demande à son frère de préparer l’installation d’un comptoir en Inde pour trouver d’autres sources d’approvisionnement en coton. Ce sera Bombay. Il développe ainsi avec son frère un réseau mondial, établissant ensuite des succursales à Liverpool, la Nouvelle-Orléans et Savannah. Leur fortune est faite, avant même les trente ans de Jules.

En 1866, les deux frères fondent la première école de commerce de France à Mulhouse. Jules choisit de s’installer définitivement au Havre. Il est élu en 1869 à la Chambre de commerce et épouse la fille d’un pasteur de Luneray, Julie Puaux, dont la beauté et l’intelligence sont connues de tous. « Jules et Julie », comme sans doute personne n’osera les appeler en face, formeront à partir de ce jour un des couples les plus influents de la Troisième République, mais nous en reparlerons plus tard.

Jules Siegfried / Source: Our story.info

En 1871, la carrière politique de Jules débute véritablement : il entre au conseil municipal et devient même adjoint au maire, Ulysse Guillemard.

Avec les événements de la Commune, Siegfried est révoqué de son poste. Il consacre alors plusieurs mois à la rédaction de La misère, son histoire, ses causes, ses remèdes (1877) et revient en politique la même année en tant que conseiller général du canton de Bolbec. Le 14 octobre, il échoue aux législatives.

Le 23 octobre 1878, un décret du Président de la République nomme Jules Siegfried maire de la ville du Havre, en remplacement d’Ulysse Guillemard, décédé et nomme Eugène-Gustave Capelle comme adjoint. Le Journal du Havre reproduit ce décret et commente :

La distinction dont M. J. Siegfried vient d’être l’objet ne peut manquer d’être accueillie favorablement par notre population tout entière. Les longs et dévoués services rendus par M. Siegfried comme premier adjoint lui avaient acquis de nombreuses sympathies, affirmées tout récemment encore par la presque unanimité de notre conseil municipal. Quoiqu’elle fût attendue, cette nomination causera une vive satisfaction à tous ceux qui ont pu apprécier les mérites de notre premier magistrat. Les services déjà rendus à la cause publique engagent l’avenir, et nous ne pouvons que souhaiter l’accomplissement des grands et excellents projets étudiés et entrevus par notre sympathique concitoyen.

M. E. Capelle, qui vient d’être nommé adjoint, a su acquérir, par de nombreux services rendus dans l’industrie et à notre commerce maritime, de vives sympathies, qui, pour être un peu moins répandues, n’en sont pas moins profondes ; sa nomination sera également accueillie avec une satisfaction générale.

Voici donc Jules Siegfried à la tête du Havre. Le 18 mars 1879, moins de six mois après sont arrivée, un décret paraît, donnant naissance au premier bureau municipal d’hygiène :

Considérant que la Santé est la base sur laquelle repose avant tout le bonheur du peuple ; Qu’elle est la première richesse d’une ville comme celle d’un pays, puisqu’elle a pour conséquence d’augmenter la production et de diminuer les charges […] Arrête : Article 1er – Il sera créé au Havre à l’Hôtel de Ville, aussitôt la publication du présent arrêté, un Bureau Municipal d’Hygiène.

Vingt-trois ans après, en 1902, ces bureaux deviendront obligatoires pour les villes de plus de 20 000 habitants et c’est ce que l’on appellera la Loi Siegfried.
Républicain, humaniste, mais bourgeois et millionnaire, Siegfried est parfois un peu maladroit dans son appréhension de la réalité havraise. Comme adjoint déjà, il avait mené bataille pour la création des cercles d’ouvriers Franklin, en ayant pour objectif de divertir les ouvriers sans l’utilisation d’alcool. Dans Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889), Pierre Ardaillou prend un exemple flagrant du décalage entre le millionnaire humaniste et l’opinion ouvrière.

La bibliothèque, aux côtés de quelques ouvrages divertissants, offraient nombre de titres dont le contenu était fort éloigné des préoccupations du monde ouvrier. Prenons l’exemple des revues : si l’Illustration et Le Monde Illustré pouvaient trouver un public, on peut douter que la Revue Britannique, la Revue des Deux-Mondes ou la Revue politique et littéraire aient eu beaucoup de lecteurs ! Les quelques ouvrages s’intéressant à la question sociale allaient tous dans le même sens, prônant la coopération volontaire dans le cadre d’une économie libérale, ce qui ne correspondait plus aux attentes du mouvement ouvrier français. Aucun auteur socialiste, que ce soit Proudhon, Saint-Simon, Cabet, Fourier ou un autre, n’avait droit de cité. Une activité comme l’escrime n’avait rien d’un loisir populaire et fut très vite abandonnée.

– in Pierre ARDAILLOU, Les Républicains au Havre au 19e siècle (1815-1889).

Jules Siegfried est une sorte de personnage victorien, une élite moralisatrice et paternaliste remplie de bonne volonté, de bons sentiments, de bonnes intentions, dans un monde d’après La Commune, où les ouvriers n’entendent plus passer par les élites locales pour obtenir quoi que ce soit. D’ailleurs, douze ans après son inauguration, devant le manque d’engouement ouvrier, le bâtiment est mis à disposition des syndicats et devient la Bourse du Travail.

Pendant son mandat de maire et sous son impulsion, de nombreuses décisions viennent modifier le visage du Havre. En 1880, c’est l’inauguration de la nouvelle Bourse et de la Chambre de Commerce. En 1882, le marché international du café voit le jour au Havre et l’année suivante, personne ne s’en étonnera, marque la création du marché international des cotons…

1884 : Jules Siegfried assiste à la création de la maternité dépendant de l’hôpital ; en 1885, il voit l’ouverture du laboratoire municipal d’analyses.

Sa femme, Julie, n’est pas du « genre » à regarder son mari faire. Elle s’investit pleinement dans la vie de la cité portuaire. Onze ans plus jeune que son mari, elle n’a que 30 ans quand il s’installe dans le fauteuil de maire. Au cours de son mandat, elle est à l’initiative d’une école d’apprentissage et d’une école primaire supérieure. En 1885, elle assiste à l’inauguration d’un des premiers lycées de filles, au Havre, en faveur duquel elle a beaucoup œuvré pendant cinq ans. Il sera détruit pendant les bombardements de 1944.

Julie Siegfried / source: Our story . info

En 1885, Siegfried est élu avec les « opportunistes » de la Seine-Inférieure : il devient député et siège à l’Union républicaine. Pendant que Jules prépare sa succession au poste de maire, Julie s’installe à Paris. Aux côtés de son frère, Frank Puaux, elle prend la direction de l’oeuvre de La Chaussée du Maine, ainsi que « l’œuvre des demoiselles de magasin qui instaurera une bibliothèque, des cours d’anglais et de solfège. » (Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996). En 1889, elle contribue à l’organisation de la conférence de Versailles, permettant aux femmes françaises, sans distinction, d’avoir un point de rencontre. De cette initiative naîtra le conseil national des femmes.

En 1906, elle préside un comité qui dirige l’Union parisienne des institutions féminines chrétiennes et le Cercle Amitia. Grâce à la fortune de son mari et à sa ténacité l’activité philanthropique de Julie Siegfried est débordante. Son salon est accueillant aux femmes de la bonne société parmi lesquelles elle recrute des volontaires pour l’activité sociale auprès des autres femmes.
Acquise aux idées du Christianisme social comme la petite fille de Guizot, (…) elle est au comité directeur de l’Association protestante pour l’étude pratique des questions sociales de 1910 à 1914.

En 1913, elle succède à Sarah Monod à la présidence du Conseil national des Femmes de France. En 1916, elle préside l’Office de renseignements aux familles dispersées par la guerre. La même années, elle constitue avec A. Avril de Sainte-Croix, la section d’études féminines du Musée social dont son mari est alors président.

– in Dictionnaire biographique des militants XIXè-XXè siècles, Poujol, 1996

Jules Siegfried est donc à l’Assemblée, au sein de l’Union Républicaine en 1885. Il quitte ses fonctions au sein de son entreprise, ce qui lui permet d’être légitime et écouté sur les questions commerciales et industrielles. Il joue, comme beaucoup, le jeu des alliances partisanes opportunistes pour la formation des cabinets ministériels. Pour la politique colonialiste et scolaire de l’époque (il fait partie d’une Assemblée où siège Jules Ferry, de 5 ans son aîné), il vote également pour les poursuites contre le général Boulanger. En 1894, il fait voter la « Loi Siegfried », concernant les Habitations à Bon Marché, après avoir créé une société réalisant ce type d’habitat qui est reconnu d’utilité publique. L’idée était d’accorder aux constructeurs de ce type de logements des exemptions d’impôts et des facilités de prêts. Autre réalisation marquante : en 1889, lors de l’exposition universelle de Paris, une exposition d’économie sociale prit place, grâce à l’appui d’un comité présidé par Siegfried, qui deviendra le Musée Social.

Ses efforts d’opportunisme dans la « politique politicienne » sont récompensés par deux postes, bien brefs, au sein de cabinets ministériels : il est Ministre du Commerce et de l’Industrie du 8 décembre 1892 au 10 janvier 1893, puis Ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, du 11 janvier au 30 mars 1893. Il est député jusqu’en 1897.

Il est ensuite élu Sénateur jusqu’en 1900. Élu triomphalement à la Chambre haute, il est pourtant balayé lors du renouvellement triennal de 1900 : ses positions dreyfusardes ne lui sont pas pardonnées. En 1902, pourtant, Jules Siegfried redevient député de Seine-Inférieure, poste qu’il occupera pendant 20 ans, jusqu’à sa mort.

Lors de la Grande Guerre, celui qui n’est plus Maire du Havre (mais qui en est toujours une figure marquante) entretient des relations cordiales avec les autorités belges, exilées à Sainte-Adresse, sur les hauteurs de la ville portuaire. Il les reçut souvent chez lui, au Bosphore.

Pierre, petit-neveu de Jules, écrira à André, le fils de Jules, à propos de ses souvenirs d’enfance et du fameux Bosphore :

Pour moi, le Bosphore était quelque chose de prodigieux, mais le Bosphore des premières années existait dans mon imagination sur un plan quasi-fabuleux. Les activités de Grand-Papa au Havre, avant son installation à Paris, se situaient pour moi dans un cadre incroyable : une époque où il n’y avait pas encore d’autos, de lumière électrique, de téléphone, où les transatlantiques avaient des mâts avec des vergues et pouvaient hisser des huniers pour résister au roulis »

– Lettre de Pierre à son oncle André Siegfried, citée dans SANGUIN, A-L., André Siegfried, un visionnaire humaniste entre géographie et politique, L’Harmattan, 2010.

Quelques mois plus tôt, le fils de Jules avait rédigé ses « Souvenirs d’enfance ».

Le soir, du Bosphore, la vue était étonnante : on voyait mille lumières dans la ville et sur le port, puis au large les feux mouvants de la rade et, tout au loin à l’horizon, d’autres groupes de lumières dont chacun signalait une ville sur la côte du Calvados… (…) Les jours de pluie, et Dieu sait s’il y en avait, il nous menait, Jules et moi, au Muséum, dont le conservateur, M. Lennier, était un géologue de grande valeur. Papa causait avec lui de paléontologie (…) Il avait la simplicité de l’honnête homme qui n’a peur de rien. Je me rappelle qu’un jour, il avait dit au savant : «Peut-être qu’il y a plusieurs créateurs ?» Lennier, qui devait être athée à la mode de l’époque, n’avait pas sourcillé mais qu’eût dit maman ?

Durant la Première Guerre Mondiale, donc, « Maman » s’implique dans l’Office de renseignements pour les familles dispersées. Elle ne survit pas longtemps à l’Armistice, atteinte d’une paralysie du larynx, qui la rend aphone et la fait souffrir. Elle meurt le matin du 28 mai 1922. Jules est abattu de chagrin et meurt le 26 septembre de la même année, dans son bureau du Bosphore, face à la mer.

À l’annonce de son décès, les éloges ne manquent pas. Le Conseil général de Seine-Inférieure, sous la présidence de Paul Bignon, procède à une levée de séance en hommage à l’ancien maire du Havre :

Nous avons tous conservé pieusement le souvenir de l’apparition de Jules Siegfried au fauteuil de la Chambre des députés en 1920 et du discours émouvant qu’il prononçait en saluant, lui, l’Alsacien, le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron national ; la grande et belle journée qui marquait le point culminant de sa noble existence et la réalisation de tous ses espoirs. Nous nous inclinons tous sans distinction d’opinion devant ce philanthrope, ce grand citoyen, ce bon Français, fils de la noble Alsace.
– Paul Bignon, cité dans le Journal de Rouen du 28/9/1922

La nécrologie du Journal de Rouen est, elle aussi, très élogieuse.

(…) M. Siegfried avait conservé jusqu’à ces derniers temps toute son activité, malgré une légère atteinte de paralysie aux mains, il gardait une allure très alerte. Ses cheveux roux avaient à peine blanchi, et ceux qui le rencontraient pouvaient croire que le doyen des parlementaires de la Seine-Inférieure, et des députés français représenterait encore de longues années notre département au sein de l’assemblée législative. (…) Autrefois « homme de parti » – discuté et combattu ici même comme tel – mais à l’heure du péril, « Français d’abord et doublement Français, puisqu’Alsacien », M. Jules Siegfried laissera le souvenir d’un loyal artisan de l’Union nationale, et d’un homme de bien. Son nom restera universellement respecté.

– Le Journal de Rouen, le 27 septembre 1922.

Alexandre Barrabé, Maire de Rouen de 1876 à 1881.

Alexandre François Barrabé naît en décembre 1816 à Athis de l’Orne. A 24 ans, il obtient sa licence de droit et devient notaire, d’abord dans l’Orne, en Basse-Normandie jusqu’en 1849. Il se marie à Rouen en juillet 1848 avec Appoline Hérisson, qui lui donne un fils en 1849, Alexandre Félix. De 1849 à 1863, il est notaire à Elbeuf. Il s’établit ensuite à Rouen, en tant que notaire honoraire (titre qui peut être conféré seulement après 20 ans d’exercice).

Il est présent à la 32e session du Congrès Scientifique de France, qui se tient à Rouen au mois d’août 1865. Résidant au 1, rue Eau de Robec, à Rouen, il prend part au débat autour du thème : « des questions d’hygiène qui se rattachent au passage d’un cours d’eau dans l’étendue d’une grande ville ». Nous l’avons vu dans les chapitres précédents, l’un des problèmes principaux de la ville de Rouen à l’époque est le délabrement total du quartier Martainville, situé à l’est, le long du Robec. Certains intervenants proposent de détourner le cours d’eau hors de la ville, d’autres souhaitent le couvrir entièrement…

M. Barrabé confirme l’insalubrité du cours d’eau, et croit qu’il y aurait utilité à couvrir la rivière, qui ne laisserait sortir aucune exhalaison à l’extérieur. Seulement on creuserait un égout collecteur qui empêcherait la rivière de recevoir toutes les immondices. A l’appui de ses projets de réforme, M. Barrabé demande qu’une commission soit nommée pour s’assurer de l’insalubrité des quartiers traversés par l’eau de Robec. Il s’offre pour accompagner la commission et lui indiquer les endroits les plus malsains.

– 32e session du Congrès Scientifique de France, Compte rendu.

Lorsque arrive l’occupation prussienne au début du mois de décembre 1870, Alexandre Barrabé est adjoint au maire de Rouen, Étienne Nétien. Il fait partie de ceux qui acheminent aux lignes françaises de grandes quantités de ravitaillement, au niveau de Buchy. Pour tout cette période, lire la partie consacrée à Étienne Nétien.

Le 15 octobre 1876, le Journal de Rouen indique :

LA NOUVELLE MUNICIPALITE ROUENNAISE

Un décret inséré au Journal Officiel d’hier vient de nommer :

Maire de Rouen, M. Alexandre-François Barrabé.

Ajoints : M. Albert Nepveur ; M. Nicolas Delamarre, M. Jacques-Michel Durand, M. Charles Duperrey, M. Jacques Fouray, M. Charles Dieutre.

La retraite de M. Nétien est donc un fait accompli.

Lorsque la démission de M. Nétien, motivée par des raisons de santé, fut devenue officielle, nous avons constaté les regrets que l’ancien maire laissait après lui, et nous avons rappelé les services rendus par le magistrat municipal qui se retire entouré des témoignages unanimes de la reconnaissance publique.

Les sentiments que nous exprimions alors ont été pleinement ratifiés par la population tout entière. (…)

M. Barrabé, nommé maire, a été comme adjoint associé aux actes de l’ancienne administration. On sait que pendant l’occupation il n’a pas ménagé ses fatigues et qu’il a fait preuve d’autant de zèle que de dévouement. M. Barrabé était entré au conseil municipal sous le patronage de l’opinion républicaine. Il a mis constamment au service de la cité toutes ses forces et toute son activité.

Avec les adjoints qui entourent M. Barrabé, on doit être assuré que les traditions libérales et républicaines seront suivies. La nouvelle administration ne peut manquer de se montrer favorable à tout ce qui peut servir la cause de l’instruction ; elle voudra certainement unir ses efforts pour mener à bonne fin les projets d’assainissement du quartier Martainville, l’établissement des tramways, les travaux commencés pour le musée et la bibliothèque, la construction du théâtre et les autres améliorations prévues ou désirées.

Si l’on met de côté la tonalité franchement flagorneuse de l’article, on voit que les chantiers entamés sont nombreux et que Rouen est en pleine effervescence lorsque Barrabé en prend les commandes.

Parmi ses points d’interêts, le creusement du futur canal de Tancarville (permettant aux navires d’éviter les déboires liées aux marées dans l’estuaire de la Seine) et l’amélioration de la navigation sur la Basse-Seine plus généralement, à l’indépendance de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen aux différentes compagnies de chemins de fer.

En février 1877, il obtient l’autorisation d’emprunter 15 millions de francs à un taux de 5% maximum pour les travaux suivants :

Remboursement de la partie remboursable de l’emprunt contracté en 1871 pour les dépenses de la guerre et de l’invasion 1 890 000
Assainissement du quartier Martainville 5 000 000
Translation des cimetières 650 000
Construction de maisons d’écoles 1 000 000
Reconstruction du Théâtre des Arts 3 500 000
Achèvement des travaux de la distribution d’eau 400 000
Complément du musée-bibliothèque 2 060 000
Total 15 000 000

– Journal de Rouen, 23 février 1877

En mai 1880, Alexandre Barrabé est toujours maire de Rouen. Il accueille tout ce que le monde littéraire compte de meilleur dans la capitale normande à l’occasion du décès de Gustave Flaubert : Maupassant, Huysmans, Daudet, Zola, De Heredia… Une foule compacte attend la procession partout dans la ville. Le cercueil est emmené au Cimetière monumental où un bref discours est prononcé, qui ne manque pas de souligner l’importance de l’auteur de Madame Bovary pour Rouen :

La ville de Rouen, pour laquelle le nom de Flaubert ennobli par deux générations, doit être un légitime sujet d’orgueil, sentira vivement cette perte. C’est à ses portes, elle ne l’oubliera pas, dans cette maison blanche des bords de la Seine, devenue pour la postérité la maison de Flaubert, qu’il travaillait. C’est là qu’il a créé son œuvre qui, comme celle de Balzac, ne peut que grandir encore avec le temps.

Barrabé est un soutien fervent pour la construction du Musée des Beaux-Arts, à l’époque nommé Musée de peinture, et de la Bibliothèque municipale, qui ne sera achevée qu’après son départ de l’Hôtel de Ville.

Début 1881 : Une élection à la loupe.

Le 12 janvier 1881, le Journal de Rouen fait paraître une lettre du maire.

A Messieurs les électeurs municipaux de la ville de Rouen

Je remercie les 3 482 électeurs qui m’ont honoré de leurs suffrages le 9 janvier, et je les prie de porter leurs voix sur un autre candidat républicain au scrutin de ballottage du 16 janvier.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Que s’est-il passé ?

En fait, deux listes s’affrontent aux municipales le 9 janvier : le Comité Républicain, auquel appartient Barrabé, et le Comité Démocratique, qui s’occupe de saper les décisions de la mairie précédente, comme c’est son droit et l’habitude des oppositions dans tout système démocratique. Côté presse, on a à gauche le Journal de Rouen ; à droite, Le Petit Rouennais. Un conseiller général, M. Depeaux, déclare d’abord n’accepter de se présenter que s’il figure sur les deux listes. L’opération ne fonctionne pas longtemps auprès du Comité Républicain, qui sent le risque pour M. Barrabé. C’est donc uniquement sur la liste «démocratique» qu’il figure.

Si les résultats du Comité Républicain sont bons, le maire sortant n’est pas réélu directement. Il doit participer au second tour, appelé alors «scrutin de ballotage». Sur plus de 20 000 inscrits, Barrabé n’obtient au premier tour «que» 3482 voix et arrive en 49e position, tandis que Depeaux le devance, en 39e position avec 4011 voix. Tous ceux élus dès le premier tour avaient vus leurs noms inscrits à la fois sur la liste du Comité démocratique, sur celle du Comité Républicain, et souvent sur d’autres également. Son résultat n’est donc pas suffisant pour pouvoir occuper à nouveau le poste de Maire.

Au début de l’année 1881, l’hiver est rude encore que les années précédentes. Rouen possède une tradition, notamment depuis Henry Barbet, de systèmes « de bienfaisance » envers « les indigents ». Le 16 janvier, jour d’élections, il adresse aux Rouennais la lettre suivante :

Mes chers concitoyens,

L’hiver sévit avec une rigueur extrême ; beaucoup de travaux sont suspendus, les glaces vont ralentir l’activité du port.

Déjà, de grandes souffrances frappent la classe laborieuse ; les demandes de secours affluent ; le bureau de bienfaisance s’est empressé d’organiser des distributions extraordinaires mais elles vont dépasser la mesure des ressources.

Dans cette situation, assuré de répondre à vos sentiments et de devancer seulement les résolutions de la municipalité nouvelle, j’ouvre une souscription en faveur des indigents à l’Hôtel de Ville.

Le Maire de Rouen,

BARRABÉ

Le 23 janvier 1881, c’est donc un conseil municipal présidé par le doyen d’âge, Charles Dieutre qui s’assemble en réunion extraordinaire. M. Depeaux n’y figure pas.

Alexandre Barrabé, devenu Chevalier de la Légion d’Honneur en 1876, présida longtemps la Société d’horticulture. Il s’est éteint le 19 mai 1897.

Sources:

Des soldats prussiens dans un laboratoire photo rouennais, en 1870 (Cliquez pour accéder à la source).

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre quatre: les premiers républicains, Guillemard et Nétien

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise
Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Ulysse Guillemard, Maire du Havre de 1870 à 1874 puis en 1878.

Ulysse Guillemard naît en septembre 1801 à Cambremer, dans le Calvados. Son père y est apothicaire. Son frère, Antoine, deviendra magistrat.

La principale description qu’on ait d’Ulysse Guillemard date de la fin de sa vie et elle provient de la plume d’André Siegfried, le fils de son successeur, Jules Siegfried:

Le père Guillemard était un vieillard aux longs cheveux blancs, appartenant au type le plus authentique des vieilles barbes : il avait été, en 1848, commissaire du gouvernement provisoire à Bolbec ; idéaliste, romantique et grandiloquent, il représentait la plus pure tradition républicaine, portant beau du reste, affectionnant le frac bleu barbeau, le pantalon clair, les guêtres blanches, s’appuyant sur une canne à pommeau d’or. J’ai toujours eu de la peine à comprendre que mon père l’ait reconnu comme leader, un leader qu’il respecta du reste loyalement jusqu’à sa mort, quand il lui succéda comme maire en 1878.

– SIEGFRIED, André, Mes souvenirs de la troisième République : mon père et son temps. Jules Siegfried 1836-1922, Editions du Grand Siècle, Paris, 1946

Parmi les autres sources biographiques, le Journal des Débats politiques et littéraires du 18 septembre 1878 contenait une courte nécrologie d’Ulysse Guillemard, ainsi libellée :

M. Ulysse Guillemard était né à Cambremer (Calvados) le 10 septembre 1801. Il avait pris part au mouvement républicain de 1848 et s’était fait remarquer par son patriotisme éclairé. Sous-préfet d’Yvetot en 1849, puis maire du Havre en septembre 1870, il remplit ces dernières fonctions jusqu’au 17 février 1874. Après le 24 mai, le ministère de Broglie se hâta de récompenser le dévouement que M. Guillemard avait montré pendant les jours difficiles de l’invasion et de la Commune. Il fut destitué ainsi que ses quatre adjoints. M. Guillemard avait été nommé une seconde fois maire du Havre le 28janvier 1878, et c’est dans l’accomplissement des devoirs de sa charge que la mort est venue l’enlever à l’estime et à l’affection de ses concitoyens.

Le pavillon national a été mis en berne avant-hier, en signe de deuil, à l’Hôtel-de-Ville du Havre, ainsi que sur les principaux édifices et les navires de nationalité française ancrés dans le port.

Journal des débats politiques et littéraires, daté du mercredi 18 septembre 1878.

En 1870, lorsqu’Ulysse Guillemard devient maire, il doit affronter aux élections un jeune loup de la politique âgé seulement de 29 ans, Félix Faure. Ce dernier parviendra à intégrer le conseil municipal quelques mois plus tard et bien plus tard, accédera à la magistrature suprême : la Présidence de la République, entre 1895 et 1899.

Il est difficile de trouver des informations sur le contenu du mandat de cet homme qui semble plutôt discret et austère.

On peut en tous cas citer plusieurs événements qui se sont déroulés sous son mandat. En 1872, c’est la création du Havre Athletic Club, le premier club de football professionnel français, mais c’est aussi la toile Impression Soleil Levant de Claude Monet, qui fut très probablement peinte au Havre et sinon très inspirée par son port.

En 1873, le Maire doit faire face à une catastrophe maritime : le naufrage du Ville-du-Havre, un navire qui fut transpercé en pleine tempête par un trois-mâts et qui coula en moins de 10 minutes, emportant au fond de l’Atlantique près de 226 victimes. Félix Faure, déjà adjoint au Maire, fut également en première ligne pour gérer les conséquences de ce drame. Un article passionnant explique d’ailleurs l’histoire du Ville-du-Havre.

En 1874, le Havre bénéficiait d’un nouveau système de transport : des tramways tirés par des chevaux.

Le 18 février 1874, le Journal du Havre fait part des nominations du Président de la République à la Mairie sous ces termes:

Le municipalité du Havre est remplacée tout entière par une municipalité nouvelle, dont aucun des membres n’appartient au conseil municipal.

M. Bigot de la Robillardière, lieutenant de vaisseau en retraite, succède à M. Guillemard, comme Maire; MM. Toussaint, Brument, Ravot, Pochet, succèdent à MM. Faure, Siegfried, Brindeau et Brulé, comme adjoints. (…)

La lettre suivante, couverte d’un très grand nombre de signatures, a été adressée à M. Guillemard et aux quatre adjoints relevés de leurs fonctions:

A M. Guillemard, maire de la ville du Havre, MM. Siegfried, Faure, Brindeau et Brulé, adjoints.

Messieurs,

En présence du décret qui vous révoque des fonctions municipales, dont vous avait investi, depuis 1870, la confiance de vos concitoyens,

Nous, soussignés, électeurs de la ville du Havre, ne pouvant oublier quels services vous avez rendus à notre cité pendant tout le temps que vous avez géré ses intérêts, et cela au milieu des circonstances les plus difficiles et les plus douloureuses, nous nous empressons de vous exprimer notre sincère reconnaissance et nos profonds regrets de vous voir si brusquement séparés de nous.

Nous prions M. Guillemard, notre vénérable maire, d’accepter, comme témoignage de la gratitude que nous vous avons vouée, le buste de M. Thiers, ce grand citoyen à qui nous devons la pacification et la libération de notre pays.

M. Guillemard reste pendant quelques années en retrait de la vie politique. Au début de l’année 1878, il est une nouvelle fois nommé à la Mairie. Le malheureux n’a pas loisir de s’en féliciter: il perd sa femme quelques heures avant sa nomination. De plus, il a 78 ans, il est déjà malade à un point tel qu’il ne peut même pas se rendre aux funérailles de son épouse, malgré une affluence très importante, comme le relate le Journal de Rouen le 29 janvier 1878.

De fait, malgré son combat contre la maladie, M. Guillemard meurt en septembre. Au lendemain de son décès le Journal du Havre explique:

Ce n’est point l’heure de parler longuement sur cette tombe qui s’ouvre, ni de dire encore quel fut cet homme qui a été porté, par deux fois, par l’acclamation publique, on peut le dire, à la mairie du Havre. Bornons-nous à dire, à cette heure suprême, que M. Guillemard emporte les regrets et l’estime de tous ici; à quelque parti qu’on appartienne, en effet, on ne pouvait s’empêcher de rendre justice à sa loyale bonne volonté et à sa droiture. Après avoir été violemment contesté et attaqué, de certains côtés, il avait fini par s’imposer, et chacun l’acceptait comme un bon et honnête homme, dont la droiture désarme ses adversaires eux-mêmes.

– Le Journal du Havre, 14 septembre 1878.

Néanmoins, Ulysse Guillemard sera probablement commémoré principalement pour avoir fait partie de ceux qui ont permis au Havre d’éviter une occupation prussienne aussi présente qu’à Rouen.

Des soldats prussiens dans un laboratoire photo rouennais, en 1870 (Cliquez pour accéder à la source).

Etienne-Benoît Nétien, Maire de Rouen de 1870 à 1876.

Etienne-Benoît Nétien naît à Val-de-la-Haye, en Seine-Inférieure, en février 1820.

A l’instar de Charles Verdrel, il entame une carrière de négociant, dans son cas en vins. En 1859, il entre dans le cercle fermé des « membres résidants » (sic) de la Société Libre d’Émulation du Commerce et de l’Industrie de la Seine-Inférieure, sorte d’antichambre officieuse pour accéder aux postes à responsabilité à la Chambre de Commerce de Rouen, au Conseil général et aux hôtels de ville. Nétien est un produit parfait de cette société bourgeoise et provinciale, avec tout ce que cela sous-entend, ce qui ne l’empêche pas d’être républicain mais franchement modéré.

Début septembre 1870, l’Empereur Napoléon III est sur le point d’être fait prisonnier à Sedan. Le Conseil municipal de Rouen se réunit alors et convient de créer un commission afin de faciliter les prises des décisions difficiles sur les questions de défense de la ville.  Nétien n’en fait pas partie. Lorsque le Conseil se réunit le 4 septembre, après une longue attente de nouvelles, le Président du Conseil municipal annonce une nouvelle provenant du préfet. La voici, racontée par le Journal de Rouen du 5 septembre 1870.

M. le Président a fait connaître que M. le préfet, sur les désignations de l’administration municipale, avait proposé la nomination d’une nouvelle administration municipale, qui serait composée de MM. Nétien, comme maire, Thubeuf, Lefort, Nion, Barrabé, Delamare et Lemasson, comme adjoints. Sur les instances faites par la commission, au nom du conseil municipal, M. le préfet a donné l’assurance que la nouvelle administration serait installée dès le lendemain lundi, fût-ce même à titre provisoire.

La séance est reprise à neuf heures; une lettre adressée, par M. le préfet, à M. Nétien, autorise l’installation immédiate de l’administration nouvelle. M. le maire dit que les circonstances exceptionnelles lui font un devoir de demander au conseil s’il veut installer lui-même la nouvelle administration, qui a besoin de cette sanction, pour être à la hauteur de la mission qui lui incombe. Le conseil déclare à l’unanimité ratifier cette installation. (…)

M. le maire ayant été demandé à la préfecture, la séance est momentanément suspendue. A son retour, il fait connaître les dépêches, qui proclament la République à Paris, et il exprime la pensée que, dans cette situation, une seule mission est à accomplir: protéger les intérêts de la cité.
–  Journal de Rouen, 5 septembre 1870.

Étienne Nétien a cinquante ans et arrive à l’Hôtel de Ville de Rouen.

Paris est menacé par les Prussiens et Gambetta décide de quitter Paris en ballon pour organiser la résistance et les combats depuis le reste du pays. Il atterrit à Amiens et, par train spécial, arrive à Rouen, où il est accueilli, notamment par M. Nétien. Acclamé par la population, Gambetta exhorte les rouennais à résister aux envahisseurs, car il considère que la Normandie serait une base arrière inespérée dans le cas d’un long siège de Paris.

Les Prussiens, eux, continuent d’avancer et parviennent à Rouen en décembre 1870, après la percée de la ligne de résistance à Buchy.

Les combats sont violents et marqués par de nombreux faits d’armes dans toute la Normandie, comme le raconte le site Rotomagus.net.

Cependant l’ennemi avançait toujours ; Rouen, Dieppe, Fécamp, Bolbec tombèrent en son pouvoir. Il allait marcher sur Le havre lorsque ses troupes furent rappelées au nord-est par suite de l’heureuse diversion de l’armée du Nord commandée par le général Faidherbe. Dieppe et plusieurs autres villes furent alors évacuées par les Allemands ; mais ils ne cessèrent d’occuper Rouen, qui fut largement mis à contribution et resta entre leurs mains comme centre d’opérations futures. Après plus de sept mois d’occupation rouennaise, de décembre 1870 à juin 1871, le pays se vit enfin délivré ; mais épuisé par les réquisitions des envahisseurs. Le département de la Seine-maritime avait eu à payer la somme énorme de 14 864 964 fr. 30 centimes.

– Rotomagus.net

La défaite française et l’occupation rouennaise marque profondément de nombreux normands, dont Guy de Maupassant qui, dans Boule de Suif, romance un fait divers local : alors qu’une dizaine de rouennais tente de fuir la capitale normande, un officier prussien bloque leur transport et exige les faveurs d’une des voyageuses…

Le 18 mars, c’est le début de la Commune de Paris. Le 20, Étienne Nétien lance une adresse aux membres de l’Assemblée nationale et du Gouvernement. Cette lettre publique est toujours consultable à la Bibliothèque de Rouen. Voici son contenu.

Adresse de l’Administration et du Conseil municipal aux Membres de l’Assemblée nationale et du Gouvernement. Reproduit par l’auteur.

En mai 1871, l’Empereur Guillaume Ier de Prusse fait savoir aux autorités rouennaises qu’il souhaite passer en revue ses troupes, demandant du coup un hébergement digne de son rang. La réponse de Nétien demeure son principal fait d’armes : «Votre roi est un soldat, je lui donnerai un billet de logement». C’est finalement le Prince Frédéric Charles qui effectue ce passage en revue. A cette occasion, les rouennais couvrent leurs fenêtres de tentures noires.

Étienne Nétien est élu le 2 juillet 1871 en tant que représentant de la Seine-Inférieure à l’Assemblée nationale. Sa notice dans «le Dictionnaire des parlementaires français» relate ses principales décisions au cours de son mandat législatif :

Il prit place au centre gauche et vota pour le pouvoir constituant de l’Assemblée, contre le service de trois ans, contre le septennat, contre la prorogation de l’Assemblée, pour les lois constitutionnelles.

-ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891.

Sous son mandat municipal, Rouen fait face à une épidémie de typhus, en 1872. Prenant la suite des travaux d’Ambroise Fleury, Étienne Nétien s’attaque en 1873 à la réhabilitation du quartier Martainville, quartier de drapiers et de teinturiers à l’est de Rouen, le long du Robec et de l’Aubette (les connaisseurs visualiseront facilement…). Au cours d’un rapport à son Conseil municipal, Étienne Nétien donne une bonne idée de l’état de délabrement hallucinant des lieux à cette époque. Dans ce quartier, «la mortalité des enfants, de la naissance à un an, accuse le chiffre effroyable de 79%», explique-t-il.

Durant les années 1861 à 1865, (…) il meurt un habitant sur 48 à l’ouest de la rue de la République jusqu’à la ceinture des quais, mais à l’est de la même rue, il en meurt un sur 24. (…) Dans certaines rues, dans celle du Gril par exemple, infectée par un fondoir de suif, la durée moyenne de vie descend à moins de 14 années ! Or, cette durée, pour toute la population de Rouen, dépasse 34 années !
– NETIEN, E. Assainissement du quartier Martainville, Rapport du Maire au Conseil Municipal, Rouen, Julien Lecerf, 1873.

Parmi les autres grands travaux accomplis sous la mandature d’Etienne Nétien, le Journal de Rouen recense entre autres:

Aménagement des deux nouvelles rues Saint-Vivien et quartier de la Madeleine, exécution de la canalisation et de la distribution des eaux provenant de la source de Fontaine-sous-Préaux, concession du réseau de tramways, constructions de l’église Saint-Clément, du Musée-bibliothèque; restauration de Saint-Vincent, établissement à Saint-Sever d’un réseau d’égouts, contribution de 500 000 fr. pour creuser le chenal de la Seine entre Paris et Rouen.

-Le Journal de Rouen, le 16 janvier 1883.

Il tente sa chance aux élections sénatoriales de janvier 1876, mais il échoue, ne recevant que 326 voix sur 867 votants. Marqué par cet échec, il ne se représente pas à la tête de la capitale normande, quitte la scène politique et meurt à 63 ans, à Rouen, le 14 janvier 1883.

Son camarade de la Société d’émulation du Commerce et de l’Industrie aura quelques mots affectueux pour honorer la mémoire d’Étienne Nétien :

Dans les graves circonstances de l’invasion, quand les malheurs de la patrie livraient, après tant d’autres, notre ville à l’ennemi, M. Nétien [fut] aux prises avec le vainqueur ; et déployant dans cette lutte difficile [ses] vertus vraiment normandes de fermeté et de sang-froid, [il sauvegarda] avec autant de bonheur que de courage les intérêts de la cité. (…)

M. Nétien trouva dans sa fermeté d’âme en face du vainqueur exigeant la fière simplicité de langage d’un homme de Plutarque.

– Discours prononcé à l’ouverture de la séance publique par M. H. Wallon, Président de la Société Libre d’Émulation du Commerce et de l’Industrie de la Seine-Inférieure, 1883.

Sa sépulture, au Cimetière monumental de Rouen, particulièrement pompeuse, veut rappeler l’homme qui tint tête face à l’occupant, ce qui, sans être faux, est peut-être un peu exagéré.

La nécrologie parue dans Le Journal de Rouen le lendemain du décès de Etienne Nétien permet de donner une idée assez claire du personnage qu’incarnait ce maire de Rouen. On y perçoit à demi-mots les opinions moins élogieuses.

L’invasion s’étendait douloureusement en France; chacun le pressentait, la ville de Rouen allait bientôt attirer sur elle un ennemi avide de rançon; tous les efforts de l’administration municipale se concentrèrent sur l’organisation de la défense. Le temps a heureusement fait justice des misérables racontars propagées à cette époque par des adversaires intéressés. Si, en décembre 1870, notre ville ne s’est pas défendue, la responsabilité n’en doit pas retomber sur le maire de Rouen.

La journée à jamais néfaste du 5 décembre créa à la municipalité une situation terrible; plus de travail nulle part; la moitié de la population à nourrir, et cela pendant que l’armée prussienne n’avait d’autre pensée que d’exercer le plus de réquisitions possibles et de rançonner énergiquement la ville.

Ceux-là seuls qui ont vu M. Nétien à l’oeuvre peuvent se rendre compte de l’énergie, du tact et de l’adresse tout à la fois qu’il lui fallut déployer pour nous soustraire en grande partie aux exigences sans cesse renaissantes de l’ennemi.

Ne cédant qu’au moment suprême, protestant contre les violences qui étaient faites, multipliant les pas et les démarches, il montra un patriotisme qui en imposait à l’état-major prussien lui-même.

« Ce diable d’homme, il m’ennuie! » s’était écrié le général Manteuffel, un jour que le maire de Rouen lui était annoncé, « On ne peut rien lui refuser!« 

(…) Il fallait bien céder cependant de temps à autres, il fallait trouver de l’argent si l’on voulait épargner à la ville de grands malheurs, il fallait nourrir la population et payer certaines réquisitions. La municipalité que représentait M. Nétien sut inspirer toute confiance à un certain nombre de capitalistes de la ville. Sur sa simple garantie, et sans qu’une publicité dangereuse donnée à cet emprunt éveillât la cupidité de l’ennemi, on lui confia des sommes considérables qui furent employées avec une économie extrême au mieux de l’intérêt public.

– Le Journal de Rouen, daté du 16 janvier 1883.

Sources :

  • ANCEAU, E., Dictionnaire des Députés du Second Empire, P.U.R., 1999.
  • ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.
  • CHALINE, Jean-Pierre, Les grands travaux d’urbanisme à Rouen au XIXe siècle, in Bulletin des Amis des Monuments rouennais, janvier 1975.
  • CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000
  • DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998
  • FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.
  • NETIEN, E. Assainissement du quartier Martainville, Rapport du Maire au Conseil Municipal, Rouen, Julien Lecerf, 1873.
  • PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.
  • PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • SIEGFRIED, André, Mes souvenirs de la troisième République : mon père et son temps. Jules Siegfried 1836-1922, Editions du Grand Siècle, Paris, 1946.
  • Rouen Lecture n°60, Décembre 2000.
  • Sites internet:

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre trois: Ancel, Fleury, Larue et Verdrel

Frise : Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Jules Ancel, Maire du Havre de 1848 à 1849 puis de 1853 à 1855.

Jules Ancel naît en octobre 1812 dans une de ces familles d’armateurs qui ont fait fortune – et qui font la prospérité du Havre. Son père, Daniel Ancel est un négociant puissant, célèbre et influent au même titre qu’André Bégouën-Demeaux, Guillaume-Antoine Séry ou Adrien Lemaistre. Jules ne cherche pas à faire dans l’originalité, puisqu’il entre de plain-pied dans les affaires de négoce familiales, spécialisées dans les relations avec les Antilles et ne tarde pas à démontrer ses grandes qualités dans ce domaine.

Ne dérogeant pas non plus à la règle voulant implicitement qu’un bon négociant est un négociant impliqué politiquement, il s’intéresse aux questions politiques et devient l’adjoint d’Adrien Lemaistre à 34 ans. Il siège également à la chambre de commerce du Havre, autre poste stratégique entre 1848 et 1849 (permettons-nous un aparté : il y siège ensuite entre 1853 et 1872 et en est le Président entre 1859 et 1864). Mais reprenons au milieu du XIXe siècle : les temps sont mouvementés.

En février 1848, la Révolution fait rage à Paris et Louis-Philippe abdique, mettant fin à la Monarchie de Juillet. Créée par François Ier, Le Havre est une ville d’une grande importance pour la Monarchie, pour d’évidentes raisons économiques : maires et préfets sont soigneusement sélectionnés en fonction de leurs sympathies royalistes. Quand la Seconde République voit le jour, elle n’est pas particulièrement soutenue par un mouvement populaire, sur place.

Cette mise en place laborieuse d’une administration provisoire mettait en lumière l’absence de militants républicains au Havre. Deschamps pouvait compter au mieux sur quelques négociants libéraux, anciens opposants au gouvernement Guizot, prêts à soutenir le nouveau régime, mais peu enclins à lui consacrer de leur temps. L’arrivée à la mairie de Jules Ancel montrait que la seule solution était de s’appuyer sur les notables de la monarchie déchue, en espérant sincère leur conversion à la République.

– ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.

Voilà donc Jules Ancel à la tête du Havre. En tant que maire de la ville portuaire dans les 14 mois s’étalant de mars 1848 à mai 1849, Jules Ancel bénéficie de la mise en service de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen-Le Havre, mais doit faire face à une très grande épidémie de choléra, qui tue plus de 650 personnes. Les ouvriers voient la prospérité de la ville et exigent, avec de nombreuses pétitions, l’amélioration de leurs conditions de vie.

En 1848 et 1849, c’est aussi les premières élections au suffrage universel (masculin, bien sûr ! A l’époque, cela va sans dire!), au scrutin majoritaire plurinominal. Ancel tente donc sa chance, sur la liste « de la rue de Poitiers », c’est-à-dire le parti de l’ordre, mené notamment par Adolphe Thiers. Sur 213 301 inscrits et 146 223 votants, il recueille 88 726 voix, soit plus de 60% des suffrages exprimés. Il doit donc quitter la mairie.

Lorsqu’il siège à l’Assemblée législative, il suit les positions de la majorité «de droite», mais il ne prend la parole qu’à l’occasion des questions qu’il maîtrise parfaitement : industrielles, commerciales et maritimes. Il est notamment secrétaire de la commission de la loi sur les sucres, qui n’est pas un produit étranger au négoce transatlantique havrais…

Ancel accepte d’être le candidat officiel du gouvernement lors des législatives de 1852. Le 2 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte se fait proclamer Empereur et devient Napoléon III. Elu au Corps Législatif, il revient également à l’Hôtel de ville fin mars1853. Sous cette seconde mandature, il participe au lancement de plusieurs grands chantiers : la construction des forts de Tourneville et Sainte-Adresse, ainsi que l’agrandissement de la ville.

Redevenu maire (…), Jules Ancel joua un rôle essentiel dans l’extension du Havre qu’avait autorisée la loi du 9 juillet 1852. Il obtint du pouvoir impérial que soient pris les décrets (…) autorisant enfin la destruction des remparts est et nord et le comblement des fossés. Le Havre, agrandi d’Ingouville, du bas Sanvic et de l’ouest de Graville, put désormais disposer de l’espace indispensable à son développement économique. La construction des boulevards François Ier et Impérial et l’aménagement du square Saint-Roch y introduisirent quelques éléments haussmanniens. Comme maire, Ancel ne réussit pourtant pas à faire l’unanimité. Très critiqué par ses adjoints pour son autoritarisme et son absentéisme, il préféra se retirer le 7 juillet 1855. Il resta conseiller municipal jusqu’aux élections des 6 et 7 août 1870, date à laquelle il ne se représenta pas.

– CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000

L’influence de Jules Ancel s’exerce alors à travers le conseil général de Seine-Inférieure. A quarante-trois ans (seulement!), l’ancien armateur a déjà été deux fois maire du Havre. En 1870, la vie politique nationale est, à nouveau, chamboulée : l’Empereur est fait prisonnier à Sedan et la Troisième République fait ses premiers pas.

Début 1871, les élections législatives permettent à Jules Ancel de retrouver la chambre basse. Il est passe de peu, 16e et dernier élu de la liste conservatrice de Seine-Inférieure. Politiquement, il vote, avec les monarchistes, la paix, l’abrogation des lois d’exil contre les Bourbons et le renversement du gouvernement Thiers, mais il prend toujours plus la parole lorsqu’il est question de finances, de commerce ou, surtout, de marine.

En 1876, il entre au Sénat.

Protectionniste en économie politique et monarchiste en politique, il ne cessa de voter avec la droite : contre la loi Waddington sur la collation des grades, pour la dissolution de la Chambre des députés (juin 1877), (…) contre les lois Ferry sur l’enseignement (1880)…

– ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.

En 1882, il est réélu au Sénat et poursuit sur sa lancée de vote très franchement conservateur : contre le divorce, contre la loi sur les syndicats professionnels, etc.

Il se présente, à nouveau, pour le renouvellement de son mandat de sénateur en 1891, mais échoue et se retire de la vie politique. Chevalier de la Légion d’Honneur, il meurt en son château de Gonfreville l’Orcher en 1905.

Dans un colloque international tenu à Rouen en 1998 sous la direction d’Olivier Dumoulin et Françoise Thelamon, un paragraphe passionnant s’intéresse à la façon dont le parcours d’un homme comme Jules Ancel permet de fédérer les différentes sensibilités de la droite, au début du XXe siècle.

Quelques exemples tendent à montrer que les municipalités de droite préfèrent les exemples locaux : c’est l’élu local que l’on mit en valeur plutôt que d’aller chercher des exemples extérieurs. Prenons le cas de la municipalité du Havre de 1904 à 1908, municipalité aux mains des progressistes avec l’appui des élus de l’Action libérale : nul souci d’honorer telle ou telle gloire nationale, mais justice fut rendue à Jules Ancel. Son parcours sinueux mais non exceptionnel ne pouvait que plaire à des modérés passés à droite et prêts à la réconciliation avec les anciens ennemis d’hier. Partisan de Guizot à la ville de la révolution de 1848, Ancel fut républicain du lendemain en 1848 puis membre du parti de l’ordre, se rallia à Napoléon III avant de prendre ses distances avec l’Empire à cause de la politique italienne, et finit partisan de l’ordre moral et adversaire résolu des républicains de gouvernement. N’est-ce pas en fait cette absence de droite, idéologiquement homogène, qui explique l’absence d’un panthéon conservateur dans le département ?
– ARDAILLOU, Pierre, Mémoire des morts en Seine-Inférieure sous la Troisième République, in DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998

Portrait d’Ambroise Fleury, par Joseph Désiré COURT. Musée des Beaux-Arts de Rouen. Cliquez pour en savoir plus.

Ambroise Fleury, Maire de Rouen de 1848 à 1857.

Jean Ambroise Fleury naît le 8 mai 1789 à Saint-Denis-le-Thiboult, en Seine-Inférieure.

E. Perraud de Thoury, dans les pages de son « Panthéon universel », explique que Ambroise Fleury fait partie de la Grande Armée. Il se bat à Eckmuhl, Ratisbonne, Vienne… Il est blessé d’une balle dans la jambe à Essling. Il parvient néanmoins à être remis sur pied pour Wagram.

Il rejoint ensuite l’Armée des campagnes d’Espagne et du Portugal. Son comportement lui fait rapidement gravir les échelons hiérarchiques: il devient sergent-major en juillet 1812, à 23 ans. Le 21 juin 1813, à Vittoria, il obtient le grade d’adjudant sous-officier. Moins de 6 mois plus tard, à l’occasion d’un affrontement à Saint-Jean-de-Luz, Ambroise Fleury devient sous-lieutenant.

Ses supérieurs attestent que Fleury mérite la croix de la Légion d’honneur, « à la suite d’un trait glorieux »: il a, en effet, participé à repousser la tête de la colonne de l’armée ennemie, afin de faciliter la retraite du 3e régiment d’infanterie, au prix d’une balle reçue à la hanche gauche.

Nous le retrouvons en juin 1815: il est blessé par un tir de fusil (et attention, c’est une partie que j’aime beaucoup) aux deux jambes… à la Bataille des Quatre-Bras ! Cela ne l’a sans doute pas fait autant rire que moi. La Bataille des Quatre-Bras se déroula en 1815, quelques jours avant la défaite de Waterloo. Ce fut d’ailleurs l’une des toutes dernières « victoires » stratégiques de Napoléon, puisqu’il y réussit à obtenir la retraite du Duc de Wellington… pour quelques heures seulement, puisque la défaite de Waterloo allait sonner le glas des Cent Jours.

Blessé, donc, ses hommes tentent de le secourir, en vain. Il est fait prisonnier. Le Prince Jérôme lui-même tente une opération pour l’extraire des mains ennemies. Fleury ne revoit la France qu’en septembre.

Ecrite du vivant d’Ambroise Fleury, la notice biographique rédigée par Perraud de Thoury, principalement militaire, relate tout de même quelques éléments de sa vie civile. On y apprend que, de retour dans sa Normandie natale, il se forme à l’architecture, dessine plusieurs maisons rouennaises, mais reste éloigné de la vie politique, du moins jusqu’à la Révolution de Juillet 1830. Nommé capitaine de la garde nationale, il entre alors au Conseil municipal.

Perraud de Thoury insiste enfin sur ce qu’il considère être l’une des réussites du mandat de Fleury: l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres:

Plein de sollicitude pour les classes laborieuses, pauvres et déshéritées, il s’est appliqué sans cesse à améliorer leur condition morale et matérielle, notamment en fondant à ses frais deux grands prix d’honneur, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles, et en propageant l’instruction par l’établissement ou l’accroissement des écoles primaires, des salles d’asile et des classes d’adultes.

– PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.

L’ancien militaire reçoit, à la fin de la guerre de Crimée, le vainqueur de la bataille de Sébastopol, le Général Pélissier. Celui-ci était né à Maromme, dans une grande maison à poutres apparentes, qui porte encore son nom aujourd’hui.

D’autres grandes indications biographiques figurent dans le premier volume du Manuel du bibliographe normand, d’Edouard Frère.

Il fit preuve de zèle et de dévouement dans le cours d’une administration où se présentèrent plusieurs fois des circonstances difficiles. On lui doit l’assainissement du quartier Martainville, l’ouverture de la rue Napoléon III (future Rue d’Amiens, NDLR), la construction de la nouvelle église Saint-Sever, le prolongement du quai Napoléon, l’élargissement des rues avec trottoirs, la restauration du musée de peinture et plusieurs autres améliorations qui témoignent de toute sa sollicitude pour les intérêts de la ville de Rouen. Le conseil municipal, pour perpétuer le souvenir des services rendus à la cité par M. Fleury, a décidé que ses dépouilles mortelles seraient déposées au Cimetière monumental, dans un monument funèbre érigé aux frais de la ville.

– FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.

Cette courte biographie permet d’en connaître un peu plus sur Fleury, mais il faut rappeler que cette notice est publiée très peu de temps après la mort du maire de Rouen, dans l’exercice de ses fonctions, ce qui n’est pas sans effet sur les biograph(i)es.

Ambroise Fleury meurt donc le 21 décembre 1857, à Rouen. Il laisse derrière lui un fils, Charles Fleury (1819-1899), qui devient également architecte.

Edouard Larue, Maire du Havre de 1855 à 1858 et de 1864 à 1870.

Edouard Marie Aimar Larue (certaines orthographes indiquent Larüe, avec un tréma sur le u, si vous le voulez bien, je m’en passerais…) naît au Havre le 17 frimaire VI (7 décembre 1797). Les lecteurs fidèles de ces notes biographiques ne seront pas surpris de lire que la famille Larue est une honorable famille de négociants. Son père, Louis Jacques Vésine Larue est né en 1767 à Abymes, en Guadeloupe, et s’est installé comme négociant au Havre en 1821. Le frère de ce-dernier, Joseph Larue, est négociant et Président du Conseil municipal de Pointe-à-Pître.

Edouard Larue est nommé par l’Empereur à la mairie en 1855, puis quitte son poste en 1858. Sous ce premier mandat, la première pierre du troisième Hôtel de Ville est posée et les jardins inaugurés. Le 5 août 1857, Napoléon III visite la ville. Le 12 décembre 1858, Larue, ainsi que tout son conseil municipal, démissionne. Voici ce qu’en dit le Journal de Rouen le 13 décembre 1858:

Les journaux du Havre ont reçu de l’administration municipale de cette ville la communication suivante:

 » Hier, en ouvrant la séance du conseil municipal, à laquelle assistaient 27 membres , M. Edouard Larue, maire, a annoncé qu’en présence de l’arrêté qui annule celui relatif à Mlle Leroux, ses collègues et lui avaient déposé leur démission entre les mains de M. le sous-préfet.

Après cette communication, un membre a proposé la délibération suivante, qui a été votée à l’unanimité:

Le conseil, en exprimant ses regrets unanimes de la retraite des membres de l’administration municipale, est forcé de reconnaître que leur résolution a été commandée par de justes motifs de dignité pour eux-mêmes comme pour la ville qu’ils représentaient avec un entier dévoûment à la chose publique. »

Au sujet de cette même communication, l’Echo du Havre publie ce qui suit:

« Il n’est bruit que l’acte administratif émanant de la préfecture qui annule l’arrêté pris par M. le maire du Havre à l’occasion des troubles qui ont éclaté pendant les représentations de Mlle Marie Leroux, artiste dramatique. Cette décision met en émoi tous les habitués et cause une rumeur générale. On craint que Mlle Leroux, rétablie ainsi dans son droit, ne s’en fasse une arme pour, comme on lui en prête l’intention, reparaître sur un théâtre que l’autorité locale lui avait formellement interdit.(…) »

– Le Journal de Rouen du 13 décembre 1858.

Ce serait donc un bras de fer à propos d’une « artiste dramatique », tranché par le pouvoir national, qui aurait entraîné la démission du conseil municipal entier. Drôle d’époque.

Il est à nouveau appelé à prendre les rênes de la ville en 1864 pour les quitter en 1870. Voilà donc un homme qui ne laisse que très peu de traces écrites par ses contemporains derrière lui. Plusieurs éléments peuvent éclairer ce défaut de postérité : l’absence de mandat à l’échelle nationale, une magistrature scindée en deux parties et liée au bon vouloir de l’Empereur.

Quelques mois avant sa mort, au Havre en juin 1882, un événement mettra une dernière fois en lumière l’importance de l’ancien négociant dans la vie mondaine et politique du Second Empire. En mai 1880, sa fille, Blanche, se marie. Dans la salle, un homme a voulu être présent : un certain Ferdinand de Lesseps.

Charles Verdrel, Maire de Rouen de 1858 à 1868.

Contrairement à son prédécesseur, Ambroise Fleury, Charles Verdrel a pris soin de faire en sorte d’associer son nom aux décisions prises sous son mandat. Charles Amédée Verdrel naît à Rouen en 1809.

A 27 ans, il épouse Anne Coulon, à Amiens. Elle est née en 1819 en Louisiane, à Bayou Lafourche. Ils auront ensemble deux enfants et ne déménageront jamais de la rue de Fontenelle, à Rouen.

Négociant en colorants et divers produits de droguerie, Charles Verdrel possède un parcours assez proche de celui de Jules Ancel : notable sous Louis-Philippe, il ne se laisse pas désorienté par la Seconde République ni le Second Empire et continue de servir sa ville et, par la même occasion, sa carrière. En 1846, il était déjà élu juge suppléant au tribunal de commerce de la ville avant de devenir juge en août 1847. Entre 1851 et 1856, il est le Président du tribunal de commerce. Il suit donc jusque là, en quelques sortes, un parcours «à la havraise», puisqu’il incarne le négociant accompli avant de chercher à s’impliquer dans les affaires du commerce local. En 1852, il est élu au conseil municipal jusqu’au décès d’Ambroise Fleury. Il est alors nommé Maire par décret impérial. Nous sommes en février 1858.

Si l’histoire a fait de Charles Verdrel le «baron Haussmann rouennais», ce n’est pas seulement parce que les deux hommes sont d’exacts contemporains, nés à quelques mois d’écart. Rouen est en effet considérée aujourd’hui comme l’une des villes qui a été le plus influencée par la politique urbaine parisienne. Charles Verdrel est même à la tête des «bourgeois conquérants», comme les appelle Jean-Pierre Chaline, qui vont conduire ces grands travaux d’urbanisme: percement de la rue Jeanne d’Arc (à l’origine rue de l’Impératrice), de la rue Jean Lecanuet (à l’origine rue de l’Hôtel de ville puis rue Thiers) ainsi que les rues Saint Vivien et Saint-Hilaire.

Le site Visite-de-rouen.com permet de visualiser sur un plan du XIXe siècle l’influence de ces travaux pharaoniques sur l’organisation de la ville.

Source : Visite-de-rouen.com

Verdrel n’hésite pas à faire détruire nombre d’églises et de maisons. Guy Pessiot raconte :

1000 maisons sont à exproprier, 6800 personnes à déplacer. Le projet adopté en 1859 ne rencontre guère d’opposition, si ce n’est celle d’Eustache de la Querière, qui propose que la future rue Jeanne d’Arc suive le tracé des rues de la Vicomté, Ecuyère, Dinanderie et Moulinet, afin d’épargner les églises condamnées par le projet. Il ne sera pas entendu. Ses suggestions coûtaient plus cher en expropriations.

Les concessionnaires Poncet et Lévy chargés de mener à bien cette opération, entreprennent rapidement les démolitions afin de profiter tout de suite de la revente des matériaux récupérés. Ils savent qu’ils seront en position de force pour obtenir des rallonges de crédits quand la ville sera transformée en un immense chantier.

L’inauguration officielle des travaux est fêtée avec pompe par le maire Verdrel quelques jours avant les élections municipales. Très rapidement, les relations s’enveniment entre la Municipalité et les concessionnaires. La reconstruction piétine. Une nouvelle équipe sera nommée en 1863.

– PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.

Au sein de cet ouvrage de Guy Pessiot, on peut consulter des photographies de cette grande série de démolitions, dont les tas de gravas au milieu d’églises éventrées ne sont pas sans rappeler les clichés pris à la suite des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Source : PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.

Sous le mandat de Charles Verdrel, de nombreuses fontaines seront érigées et malgré tout, quelques monuments seront non seulement épargnés, mais remis en état. C’est le cas de la tour de l’église Saint-André-aux-Fèvres, qui se dresse toujours aujourd’hui rue Jeanne d’Arc, malgré la démolition du reste de l’édifice. C’est également le cas de la Tour Jeanne d’Arc, qui finit par être acquise par la Municipalité grâce à la persévérance du «Haussmann rouennais» et du préfet Ernest Leroy. Il est également, comme on le voyait sur le précédent plan, l’artisan de l’agrandissement des places du Vieux-Marché et Saint-Marc.

Verdrel décède au cours de ses fonctions, en 1868. Il ne verra donc pas la fin du Second Empire, mais il aura tout de même eu le temps de contempler une bonne partie des résultats de sa politique urbaine. Le square Solférino, qu’il fit édifier au bord de la nouvelle Rue de l’Impératrice, en son hommage, sera rebaptisé square Verdrel en 1926, ce qui n’aurait sans doute pas été pour lui déplaire.

Quoi de plus révélateur, en effet, de la quête de postérité que le choix de sépulture ? Une chose est sûre, Verdrel avait pris le parti d’une tombe imposante. Jugez plutôt.

Photo sous licence Creative Commons. Source : wikipedia.org

A bientôt pour la suite de ces portraits…

 

Sources :

  • ANCEAU, E., Dictionnaire des Députés du Second Empire, P.U.R., 1999.
  • ARDAILLOU, Pierre, Les républicains du Havre au XIXe siecle au XIXe siècle: (1815-1889), Publication Univ Rouen Havre, 1999.
  • CHALINE, Jean-Pierre, Les grands travaux d’urbanisme à Rouen au XIXe siècle, in Bulletin des Amis des Monuments rouennais, janvier 1975.
  • CHALINE et alii, Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, Publication Univ Rouen Havre, 2000
  • DUMOULIN et alii, Autour des morts: mémoire et identité : actes du Ve colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998
  • FRERE, Edouard, Manuel du bibliographe normand, Rouen, 1858.
  • PERRAUD DE THOURY, E. Musée biographique, panthéon universel, Paris,  1856.
  • PESSIOT, Guy, Histoire de Rouen, tome 1, 1850-1900 en 500 photographies, avant l’apparition de la carte postale, Editions PTC, Rouen, 2004.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G, Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris, 1891. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen»  et quelques autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.
Portrait d'Henry Barbet (source inconnue)

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée, chapitre deux, Lemaistre et Barbet

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Voir la frise Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Pour en savoir plus sur M. Séry, Deshommets de Martainville et Bégouën-Demaux, il vous suffit de cliquer ici.

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Adrien Lemaistre, Maire du Havre de 1831 à 1848 puis de 1849 à 1853.

Adrien(-François) Lemaistre naît en juin 1783, au Havre. On sait peu de choses de lui, si ce n’est qu’il est également négociant et issu d’une famille de négociants. Il fait d’ailleurs partie, en 1825, du Conseil d’Administration de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance du Havre. Il en est même le secrétaire adjoint, aux côtés d’André Bégouën-Demeaux, qui en est le président. Il est élu de la Chambre des Députés en février et réélu en juin 1834 jusqu’en 1837. On trouve relativement peu d’éléments sur sa personnalité, ce qui est d’autant plus étonnant que sous son mandat, de nombreux événements ont eu lieu.

Dès la nomination de Lemaistre, Louis-Philippe, nouvellement courronné, se rend au Havre. Un peu embêtés par l’absence de salle digne d’accueillir un roi, les Havrais sont contraints de construire à la hâte une salle de bal provisoire. La même année, une ligne de transports entre Le Havre et New York est créée.

Entre avril et décembre 1832, une épidémie de choléra toucha la Normandie et, de manière bien plus forte qu’ailleurs, l’arrondissement du Havre. Selon un rapport de gendramerie de l’époque, sur 447 malades havrais en 1832, 339 périrent, ce qui équivaut à 76% de l’ensemble des malades, alors que dans le reste de la région, cette proportion était de l’ordre de 50% à 68%. Une seconde épidémie sévit en 1848 faisant 650 morts au Havre.

Au cours du mandat d’Adrien Lemaistre, des travaux importants ont été réalisés : la façade de l’église Notre-Dame est rénovée, l’éclairage au gaz est installé dans les rues de la ville (1835), un nouvel avant-port est créé (1835), le bassin Vauban est creusé (1840), la ville est raccordée à Paris et à Rouen par le chemin de fer (1847).

Lorsque Lemaistre revient à la tête de la ville en 1849, ce n’est plus un roi qui lui rend visite mais le tout premier Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte. En 1848, l’abolition de l’esclavage avait changé la donne pour la ville. Ses principales décisions se détournent alors quelque peu du port pour se concentrer autour de l’agrandissement de la ville : de nombreux quartiers sont annexés au Havre.

Chevalier de la Légion d’honneur, Adrien Lemaistre meurt en 1853, à Berne, en Suisse.

Nous avons vu trois maires du Havre et un maire de Rouen. S’il était jusque là bien difficile de trouver des informations de sources sûres concernant les maires de Rouen, ce n’est certainement pas le cas d’Henry Barbet, qui a régné sur la Seine-Inférieure pendant plus de cinquante ans.

Portrait d’Henry Barbet (source seine76.fr)

Henry Barbet, Maire de Rouen de 1830 à 1847.

La famille Barbet est originaire de Bolbec, une petite ville à 30 kilomètres du Havre. Le père de famille, Jacques Barbet, a fondé l’une des 27 indienneries de la ville. Les indiennes, ce sont des tissus peints, d’abord importés d’Inde puis interdits à l’importation pour enfin être réalisés sur le sol européen, notamment à Marseille ou Jouy-en-Josas. Le frère aîné de la famille, Jacques-Juste Barbet, prend la suite de son père et rachète en 1821 les manufactures de toile de Jouy aux héritiers Christophe-Philippe Oberkampf. Il allonge alors son nom en Jacques-Juste Barbet de Jouy.

Le petit frère, Henry, est né trois semaines avant la prise de la Bastille. Impliqué dans les manufactures familiales (il accueille même l’Empereur Napoléon en 1802 et 1810), il devient à trente ans maire de sa ville natale, Déville-lès-Rouen, jusqu’en 1823, lorsqu’il est révoqué pour son opposition à la monarchie de Charles X. Cette première sortie de la scène politique annonce, en fait, une longue et impressionnante carrière.

  • 1830 : Il est Maire de Rouen, après avoir obtenu la démission de « Monsieur de Martainville », au cours des troubles révolutionnaires. Il y reste jusqu’en 1847. La même année, il entre au conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1831 : Barbet est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Il est élu député à Rouen par 507 voix sur 790 votants. Il est réélu en 1834, en 1837 puis, pour quelques mois, en 1839.
  • 1836 : Il devient Président du conseil général de Seine-Inférieure.
  • 1844 : Il retrouve son poste de député jusqu’en 1846, il est promu Commandeur de la Légion d’Honneur.
  • 1846 : Henry Barbet est fait Pair de France.
  • 1863 : Il fait son entrée pour six ans au sein du Corps Législatif, chambre basse créée en 1852 par le Second Empire. Malgré un tel parcours, il ne parvient pas à sa faire réélire, en mai 1869.
  • 1865 : Henry Barbet devient Grand Officier de la Légion d’Honneur.
  • 1871 : Il quitte son poste de Président du conseil général après 35 ans d’exercice.

En préambule de cet exercice d’histoires politiques comparées, on a souligné les limites de l’analyse du mandat de maire. On voit bien ici  l’influence que peut avoir un homme politique, même – on pourrait presque dire surtout – s’il n’est plus maire d’une grande ville.

Sa longévité et son influence, Henry Barbet les doit principalement à des idées sociales bien arrêtées. Pour lui, alors que l’industrie est en train de se développer comme jamais auparavant, il est impensable que des individus ne travaillent pas, d’une manière ou d’une autre. C’est ce qui prendra le nom de « système Barbet ». Depuis le XVIe siècle, les indigents sont regroupés au sein d’ateliers de charité ou de maison de travail. L’idée de Barbet, c’est de faire en sorte de savoir qui sont les personnes qui mendient et de lutter, certes un peu contre leur pauvreté, mais surtout contre la duperie dont seraient victimes ceux qui leur donnent l’aumône le dimanche matin devant le parvis d’une église de Rouen alors que les mendiants l’ont déjà reçu la veille sur le parvis d’une autre église. Il s’agit que la « Ville aux cent clochers » ne transforme pas en ville aux cent clochards.

Voici un extrait du discours que tient Barbet, en tant que Président du conseil général de Seine-Inférieure, en 1840 :

Il ne faut pas permettre à la mendicité de se faire mobile, errante, de manière à rendre inutiles les mesures adoptées pour en fixer tous les éléments, pour en déterminer exactement la statistiques, dans chaque localité. Si le mendiant peut aller, comme mendiant, dans une commune où il cesse d’être connu, la charité est trompée et les abus se reproduisent avec une intensité nouvelle.

Pour éviter les déplacements des personnes qui n’ont pas de ressources, Barbet diminnue drastiquement le nombre de « passeports pour indigents », ces laisser-passer qui permettaient alors aux plus pauvres de quitter un lieu pour tenter de trouver un emploi ailleurs et qui, selon lui, participeraient d’un cercle vicieux puisqu’il associe et assimile volontiers mendicité et brigandage.

Dans une lettre adressée à un collègue député de Saône et Loire, il écrit, en 1841 :

Combien de crimes commis par des mendiants sont restés impunis, à cause de cette facilité de voyager qui leur est accordée, même par le gouvernement au moyen des secours de route !

Pourtant, ce système ne survit pas aux difficultés économiques et sociales que connaît la France et la région rouennaise à la fin de la première moitié du XIXe siècle. A ces difficultés, il faut ajouter l’apparition et le développement d’un nouveau moyen de transport : le chemin de fer, qui révolutionne la façon de gérer les citoyens, compte tenu de la grande liberté de circulation qu’il procure.

Sources :

  • MAREC, Yannick, Moralisation des milieux populaires et maîtrise de l’espace rouennais sous la monarchie de Juillet. In Fourcaut, Annie (1996), La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question. France XVIIIe – XXe siècles, Grâne, Créaphis.
  • MAREC, Yannick, Des passeports pour indigents (1813-1852). In GUESLIN, André et KALIFA, Dominique (1999), Les Exclus en Europe 1830-1930, Les Éditions de l’Atelier-Éditions ouvrières , Paris.
  • NOIRIEL, Gérard, Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ie à la IIIe République. In: Genèses, 30, 1998. Emigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100. Article consultable ici.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre », « Liste des Maires de Rouen », « Henry Barbet » et beaucoup d’autres…
  • Rouen lecture n°59, Novembre 2000.
Source: Lehavredavant.canalblog.com

Le Havre et Rouen depuis le XIXe siècle : une esquisse d’histoire politique comparée

Il y a Le Havre et il y a Rouen. Quand on est haut-normand, on est l’un ou l’autre. On naît l’un ou l’autre, sans qu’on sache très bien pourquoi ou comment, il faut choisir son camp. Bien évidemment, les deux villes partagent infiniment plus de points communs et d’intérêts que d’oppositions. Ici, j’ai tenté de voir comment les deux villes avaient traversé les deux derniers siècles, sous l’angle politique. Les deux villes ont-elles connu des périodes politiques comparables ? Parallèles ?

Dans un effort de clarification des situations politiques des deux villes, je me suis permis de réaliser un petit graphique s’étalant du 1er janvier 1800 au 1er janvier 2012. Les périodes de moins d’un an n’y sont que très rarement mentionnées, puisqu’elles ne seraient, de toutes façons, pas lisibles à l’écran.

Les maires du Havre et de Rouen depuis 1800.

Chronologie comparée des maires du Havre, de Rouen et des régimes politiques nationaux de 1800 à 2012. Droits réservés.

Qu’observe-t-on donc avec ce graphique ?

Tout d’abord, il est difficile de distinguer les années de vote aux élections municipales. Jusqu’en 1848, tout cela paraît bien normal, pour la bonne raison qu’il n’existe pas d’élection municipale. Les maires des communes de plus de 5000 habitants étant nommés par le Premier Consul, puis par le Roi. Tout cela paraît encore bien normal jusqu’en 1882 puisque les maires de ces deux communes sont alors nommés par le Préfet, pour 5 ans. Avec la loi du 28 mars 1882, c’est le conseil municipal, élu pour quatre ans, qui élit le maire de sa commune. Depuis 1929, la durée du mandat des conseillers municipaux et donc du maire est fixée à 6 ans.

Une fois qu’on a dit ça…

Evidemment, on n’a pas encore analysé grand-chose. Alors, commençons par quelques constats : il faut attendre le XXIe siècle pour voir une femme maire, en l’occurence à Rouen. Et pourtant, il me semblait que j’étais tombé sur une belle anecdote : à la tête du Havre au cours des premiers mois de l’année 1800 se trouvait Marie Glier, mais ce Marie était un homme…

Autre constat : beaucoup de changements à la tête des deux villes coincident avec les changements de régime politique : 1804, 1815, 1830, 1848, 1870, 1940, 1944 ou 1945. On voit donc qu’il n’était pas inutile de noter que les maires des deux villes étaient alors nommés par l’autorité politique nationale.

Encore un constat : il est assez fréquent, au Havre, qu’un homme (car ce ne sont, jusque là, que des hommes) soit maire à plusieurs reprises. Certaines de ces répétitions ne sont pas visibles sur ce graphique, compte tenu de la courte durée de certaines de leurs mandatures. Ces retours au poste de premier magistrat de la ville sont moins fréquents à Rouen. Au Havre, on trouve Jules Ancel, Ulysse Guillemard, Edouard Larue, Adrien Lemaistre, Pierre Courant et René Cance. A Rouen, il n’y a guère que Georges Métayer qui puisse être relevé dans cette catégorie.

Dernier constat : il est assez difficile de distinguer des longues périodes aux cours desquelles les maires des deux villes auraient perduré. C’est le cas d’André Bégouen Demeaux et d’Adrien Deshommets de Martainville, puis d’Adrien Lemaistre et de Henry Barbet (NDLR : quelques orthographes indiquent Henri à la française, d’autres, plus nombreux et sérieux, notent Henry à l’anglaise) dans les années 1830 et 1840 ainsi que de Messieurs Duroméa et Lecanuet de la fin des années 1960 au début des années 1990.

Attention, il serait dangereux (et surtout faux) de croire que sous prétexte qu’une personnalité n’est pas encore maire ou qu’il ne l’est plus, alors elle cesse d’être influente sur le sort de la ville, de la région ou même du pays. L’exemple récent de M. Rufenacht, qui a quitté la Mairie du Havre pour se consacrer au destin de l’estuaire de la Seine, est éloquent et cet exemple n’est pas isolé. C’est ce que nous allons regarder ici, en nous intéressant à quelques unes des personnalités qui ont dirigé Le Havre et Rouen.

L’Hôtel de Ville du Havre avant-guerre.Source: Lehavredavant.canalblog.com

 

Derrière les noms gravés dans le marbre…

Guillaume-Antoine Séry, Maire du Havre de 1800 à 1821.

Guillaume-Antoine Séry naît fin décembre 1751, au Havre. Négociant et armateur, il fait fortune dans les affaires. Lorsqu’il est nommé à la Mairie du Havre dans le courant de l’année 1800, il est un commerçant très influent et il s’apprête à incarner jusqu’en 1836 une certaine France des notables de province. Il est dès 1803 le Président de la Chambre de Commerce du Havre. Edouard Delobette, en 2002, expliquait :

On a si souvent brocardé politiquement la « France des Notables » de Napoléon 1er, cette strate sociale conservatrice composée essentiellement de propriétaires fonciers ou des rescapés de la noblesse d’Ancien Régime, qu’on en perd parfois de vue le handicap économique que cela représente pour le redressement de la France face au défi technologique imposé par l’avance industrielle de l’Angleterre. La notabilité négociante vaut-elle d’être considérée comme un obstacle ou un atout pour le grand négoce dans la composition du Conseil municipal pendant la Restauration? La composition du Conseil municipal de 1818, présidé par le maire Guillaume Antoine Séry affiche en effet une curieuse tonalité. Sur les 23 conseillers municipaux, 7 sont entrés au Conseil en 1804, 4 en 1807 et le reste en décembre 1814, ce qui fait que près de la moitié des conseillers exercent une charge d’édile au moins depuis la période napoléonienne, certains conseillers des plus âgés comme Maxime Marin Liard ont même signé l’adresse du négoce au roi de décembre 1788. Une partie du corps municipal semble donc fermement ancrée dans ces « masses de granit » jetées par l’Empereur.

– DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Negociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005. Ouvrage consultable ici .

Dans la même thèse de doctorat, on retrouve M. Séry dans un tableau recensant les négociants qui se sont prononcés en faveur du maintien de la traite négrière à la Restauration. Cela permet de voir avec un peu plus de distance critique la notice biographique rédigée par un de ses contemporains, Jérôme-Balthazar Levée. Celui-ci dresse un portrait beaucoup moins risqué : il n’évoque jamais la profession de M. Séry, ce qui évite d’avoir à évoquer des questions qui fâchent.

Pendant vint et un ans il offrit à sa ville natale la preuve d’un dévouement sans bornes, et se distingua par l’étendue de ses connaissances et par son équité.

Nous l’avons vu, dans des temps difficiles, tempérer par sa modération l’ardeur de quelques esprits, que l’expérience n’avait point éclairés sur l’avenir, et dans des temps plus calmes, employer tout l’ascendant d’un homme de bien pour défendre les intérêts de ses administrés.

Il fait encore aujourd’hui (NDLR : en 1828, date de parution de l’ouvrage) partie du conseil d’arrondissement et du conseil municipal du Havre. L’intendance sanitaire, la commission charitable des prisons, la commission administrative de l’hospice, le comptent aussi parmi les membres qui les composent, et lui fournissent, à l’âge de 76 ans, l’occasion de donner de nouveaux gages de sa philantropie et de sa piété.

– LEVEE, Jérôme-Balthazar, Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, 1828, Paris. Ouvrage disponible sur la plateforme Google Books.

Guillaume-Antoine Séry meurt en 1836, à 85 ans.

André Bégouën-Demeaux, Maire du Havre de 1821 à 1830.

Chez les Bégouën-Demaux, la politique, c’est comme le commerce maritime : on a ça dans le sang. Le père, Jacques-François Bégouën-Demeaux était né à Saint-Domingue en 1743. Il s’intéresse et soutient assez favorablement les idées de la Révolution. Il est élu député du baillage de Caux en 1789. Il s’y fait d’ailleurs remarquer pour remettre en cause le privilège de la Compagnie des Indes (à savoir l’exclusivité du commerce au-delà du Cap de Bonne-Espérance – en savoir plus). Armateur et négociant, il en est également de facto le porte-parole à l’Assemblée. Sa notice biographique établie par MM. Robert, Bourloton et Cougny indique également :

Il fut également l’adversaire du décret sur les colonies et se fit (31 août 1791) l’écho des réclamations des armateurs et capitaines de navires du Hâvre qui en sollicitaient l’abrogation ; le décret en date du 15 mai admettait au droit de cité les hommes de couleur linre. Enfin, il contribua à faire conserver la caisse des vétérans de la marine, et à fixer les revenus qui devaient l’alimenter.

Trop modéré au goût de certains, il est enfermé en 1793, il est libéré peu après pour ne revenir sur la scène publique que sous Bonaparte, qui le fait conseiller d’Etat, chevalier puis commandeur de la Légion d’honneur, chevalier puis comte de l’Empire. Tous ces honneurs impressionnent, à juste titre d’ailleurs, mais il n’est pas inutile de rappeler que sous le Directoire puis le Consulat, l’Angleterre est l’adversaire principal des guerres napoléoniennes et le commerce via la Manche est donc un exercice des plus périlleux. Il se rallie ensuite aux Bourbons et devient en 1816 président du collège électoral de Seine-Inférieure. Il meurt en 1831 ; son fils est Maire du Havre depuis déjà 10 ans.

Né en 1778 au Havre, André Bégouën-Demeaux est confié au prêtre de la paroisse Notre-Dame du Havre. Il développe son goût pour les lettres et les sciences. Il n’a que onze ans quand les événements révolutionnaires débutent. Son précepteur, l’abbé Porée, doit s’exiler. La notice biographique de J.B. Levée ne nous en dit pas plus sur le parcours qui l’amène, le 14 août 1821 à la Mairie du Havre. On sait en revanche qu’il suit son père dans ses affaires de négoce, qu’il s’est marié à Flore Foäche, issue d’une famille de négociants également, et qu’il a eu, avec elle, un petit Gustave en août 1809 (on ne s’étonnera pas que le petit Gustave devienne courtier de marchandises au Havre quand son temps sera venu) ainsi qu’un petit Albert…

En revanche, Edouard Delobette nous en dit un peu plus sur le mandat d’André Bégouën-Demeaux, marqué par un respect des valeurs royalistes, mais sans rejeter entièrement l’héritage de la Révolution :

Au Havre, le maire André Bégouën-Demeaux, personnage cultivé dont la discrète mais intègre personnalité mériterait des études plus poussées, maintient une ligne politique modérée et fidèle au gouvernement sans toutefois tomber dans les excès de l’Ultracisme.
Contrairement à ce qui se passe très souvent dans d’autres municipalités ou dans les administrations publiques, André Bégouën ne commet aucun zèle administratif notable à seconder les intérêts de l’Ultracisme, mais tient tout de même à distance respectueuse l’opposition libérale emmenée au Havre par Michel Delaroche. Certes, les rapports de police mentionnent ici ou là du tumulte au spectacle, le principal défouloir des frustrations populaires comme de l’expression politique muselée, mais il s’agit le plus souvent de provocations ouvertes contre les autorités de la part d’une jeunesse dépitée par le marasme des affaires, la crainte de la conscription dans une guerre contre les Libéraux espagnols plutôt qu’une véritable opposition politique structurée.

Le même Edouard Delobette explique qu’en 1825, les affaires de la famille Bégouën-Demeaux ne sont pas particulièrement florissantes. Pour des raisons de prestige social, son père et sa femme le poussent à poursuivre le commerce avec les îles du Vent (les Antilles) malgré une rentabilité de moins en moins forte. En 1829, André tente le tout pour le tout en installant son fils Albert en Guadeloupe pour mieux se positionner sur le commerce du sucre. La faillite intervient l’année suivante. Rapidement, André propose sa démission de la Mairie du Havre une première fois le 2 août puis une seconde fois le 15 août 1830. André Bégouën-Demaux devient alors secrétaire de la Chambre de Commerce.

André Bégouën-Demaux meurt en 1866.

L’hôtel de Ville de Rouen. Source rouen.fr. Collection Ludovic Lefort

Adrien Charles Deshommets de Martainville, Maire de Rouen de 1821 à 1830.

Adrien Charles Deshommets de Martainville naît à Rouen en 1783. Grand propriétaire rouennais, il est d’abord membre de la commission des hospices (1813) puis conseiller général de Seine-Inférieure (l’ancêtre de la Seine-Maritime) en 1816. C’est en tant que membre  de cette commission administrative des Hôpitaux de Rouen que Deshommets de Martainville se fait apprécier de ses concitoyens. Les malades et blessés des campagnes napoléoniennes abondent, le typhus ravage les grognards, mais le jeune homme se montre disponible et courageux face aux risques de contagion.

Comme nous l’avons rappelé, les maires du début du XIXe siècle sont nommés. Les hommes politiques qui arrivent à la tête d’une ville aussi importante que Rouen à cette époque possèdent donc, au moins, des atomes crochus avec une certaine société de cour. Il réussit d’ailleurs à «être créé Marquis» en 1816. En 1820, Monsieur le Marquis Adrien Charles Deshommets de Martainville devient membre résident de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, membre de la Société centrale d’agriculture de Seine-Inférieure. Il est également fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1821, année de son arrivée à la Mairie.

Deshommets de Martainville semble d’ailleurs avoir pris soin de mettre à profit les années au cours desquelles il avait bonne presse. Entre 1824 et 1828, il cumula en effet les mandats de Maire de Rouen, Président du Conseil général de Seine-Inférieure et Député de l’arrondissement d’Yvetot. En se fondant dans la majorité royaliste au Parlement, il ne se fait pas particulièrement remarqué dans l’hémicycle. Battu aux législatives de 1827, il quitte l’Hôtel de Ville de Rouen en 1830.

Il meurt 17 ans plus tard, en son château de Sassetot-le-Mauconduit, au coeur du pays de Caux.

C’est sous sa mandature que fut construit, notamment, le pont de pierre évoqué par Charles Nodier dans « La Seine et ses bords », paru en 1836, dont nous parlions dans un précédent article :

A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce.

Parmi les autres travaux menés sous sa direction, on peut citer le Cours Boieldieu, le Cimetière monumental, le prolongement de la rue Royale (qui deviendra la rue de la République bien plus tard)

Sources:

  • DELOBETTE, Edouard (2002), Ces Messieurs du Havre. Négociants, commissionnaires et armateurs de 1680 a 1830, Université de Caen, Thèse de doctorat de IIIe cycle préparée sous la direction de Monsieur le Professeur André ZYSBERG, soutenue à l’Université de Caen le samedi 26 novembre 2005.  Ouvrage consultable sur la Plateforme Geneanet.
  • LEVEE, Jérôme-Balthazar (1828), Biographie ou Galerie historique des hommes célèbres du Havre, ParisOuvrage disponible sur la plateforme Google Books.
  • NODIER C. (1836), La Seine et ses Bords, Paris. Ouvrage consultable sur la plateforme Google Books.
  • ROBERT A., BOURLOTON E. & COUGNY G (1891), Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, Paris. Ouvrage consultable sur le portail Gallica.
  • Pages Wikipedia « Liste des Maires du Havre » et « Liste des Maires de Rouen« 
  • Rouen Lecture n°59, Novembre 2000.

Dans le prochain épisode…

Adrien Lemaistre et Henry Barbet, Jules Ancel et Ambroise Fleury…

A bientôt.

Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Naviguer sur la Seine et son histoire : exercices de styles

Lorsqu’il s’agit d’écrire l’histoire d’un fleuve, quelle meilleure solution pour l’auteur (solution au moins stylistique, si ce n’est physique) que de suivre son cours ? A travers les derniers siècles, différents auteurs ont tenté de faire part de leurs connaissances sur le sujet ou de raconter leurs périgrinations autour du fleuve à leurs contemporains. La lecture, aujourd’hui, de ces guides est un de mes petits plaisirs. En voici une tartine.

Tous les livres (ou extraits) décrits ici ont été trouvés et lus grâce à Google Books. Pour trouver ces livres gratuitement et en intégralité, il vous suffit de « copier-coller » le titre du livre qui vous intéresse dans le célèbre moteur de recherche. Bonne lecture.

1753: Louis-Bathazar Néel: Voyage de Paris à Saint Cloud par mer et retour de Saint Cloud à Paris par terre.

Le XVIIIe siècle fait une place de choix à la littérature de voyage ainsi qu’aux histoires exotiques: Daniel Defoe (Robinson Crusoé en 1719), Montesquieu (Les Lettres Persanes en 1721), mais aussi un certain Durret, qui en 1720 publie « Voyage de Marseille à Lima, et dans les autres lieux des Indes Occidentales », dans lequel il décrit l’intégralité des côtes sud-américaines (en savoir plus). Le Voyage de Paris à Saint-Cloud est un pastiche amusé de l’émerveillement occidental (ou son alter ego – la terreur ) devant la moindre nouveauté. Pour faciliter la lecture de mes aimables lecteurs, je me suis permis de transcrire le vieux françois en un français plus moderne. Que les puristes m’en excusent et s’en réfèrent à la version numérisée par Google.

Je m’imaginais que tout venait aux arbres: j’avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d’Inde et je croyais qu’il y en avait d’autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces.

(…) comme j’avais entendu dire qu’en voyage il ne fallait s’embarrasser de bagage sur soi que le moins que l’on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire; savoir, ma robe de chambre de callemande rayée, deux chemises à languettes, deux bonnets d’été, un bonnet de velours aurore, brodé en argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte à bec, ma carte géographique, mon compas, mon crayon, mon écritoire (…). Je ne réservai, pour porter sur moi, que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette, plein d’eau sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche d’agathe.

Non, rien ne me dégouterait plus des voyages que les adieux qu’ils occasionnent (…), le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l’ordinaire, ne sont pas des tendres, ne purent s’empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m’étais aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu’ils semblaient ne me conduire là qu’à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.

Je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi, qu’apparemment, dans le temps des croisades de la Terre-Sainte, cette ville avait manqué d’être prise d’escalade, du côté de la mer, par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées au mur, ou que c’était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nommé les Echelles du Levant: mais il me dit que ce village s’appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.A.R., et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge.

Les amateurs de ce style absurde et pince-sans-rire trouveront quelques ressemblances avec «Trois Hommes dans un Bateau», le récit de navigation sur la Tamise qui fit la gloire du Britannique Jerome K. Jerome, qui sera publié en 1889.

1781 : Bernardin de Saint-Pierre : « L’Arcadie ».

Né au Havre en 1737, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre a lui aussi participé à la littérature séquanienne (l’adjectif qualificatif relatif à la Seine) dans « L’Arcadie », paru en 1781. Sa version de la Seine est celle d’un amoureux de la nature, qui voit en l’Homme le centre et l’objectif de toutes les formes de vies sur Terre.

Il est important de connaître plusieurs éléments avant se lancer dans sa narration, un peu déroutante sinon : Cérès est la déesse romaine de la moisson et de l’agriculture ; Bacchus, le dieu de l’ivresse et des débordements en tous genres. Quant à Proserpine, c’est la fille de Cérès et du frère de celle-ci, Jupiter, le Dieu des Dieux.

Proserpine cueillait tranquillement des fleurs lorsqu’elle se fit enlever par Pluton, Dieu de l’Enfer. Sa mère ne supporta pas de voir ainsi disparaître sa fille et alla demander au père de sa fille, qui est également son frère et son patron : Jupiter. Celui-ci décida que Proserpine passerait la moitié de l’année avec sa mère et l’autre moitié avec Pluton, sous la terre, ce qui fait d’elle la Déesse des Saisons. Autre élément à savoir : les Néréides, dont Amphitrite fait partie, sont les jeunes filles qui forment le cortège du Dieu des mers, Neptune. Attaquons donc le récit du Havrais.

La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner en récompenses de ses services ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître les blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva qui devait veiller près d’elle de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles et qu’elle fuyait en jetant de grands cris devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes, les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre et il parcourait les rivages de l’océan, examinant avec son trident si leurs fondements n’avaient pas été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa vers le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà, il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bachus, son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que la fleuve Alphée l’est encore, en Sicile, de la nymphe Aréthuse. Mais si le dieu de la mer a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit et chaque fois, la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.

Hèva mourut du regret de la perte de sa maîtresse; mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires qu’on aperçoit de fort loin; par un art céleste, elles y renfermèrent un écho, afin que Hèva, après sa mort, prévint par l’ouïe et par la vue, les marins des dangers de la terre, comme pendant sa vie elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez son tombeau; c’est une montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires; elle porte toujours le nom d’Hèva. Vous voyez à cet amas de cailloux, dont la base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Amphitrite, touchée du malheur de la Seine et de l’infidélité de Neptune, pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche,à l’embouchure du fleuve, et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux ! »

Il faut s’accrocher pour suivre le fil de la pensée de Bernardin de Saint-Pierre, mais force est de reconnaître que l’exercice de style est assez réussi.

1826 : Joseph Morlent : « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen »

Plus prosaïques, d’autres auteurs se sont attachés à transmettre à leurs lecteurs une image de la Seine dans son contexte, anecdotes à l’appui. C’est le cas du « Voyage historique et pittoresque sur la Seine du Havre à Rouen » de Joseph Morlent, publié en 1826. Après quelques explications historiques à propos de ce que le navigateur peut apercevoir depuis son embarcation en partant du Havre, l’auteur s’intéresse, le sourire à la plume, à ce qu’il peut observer « de l’autre côté de l’eau »:

Ne parlerons-nous pas de cette côte verdoyante qui réjouit la vue sur la rive opposée; les marins ne me pardonneraient pas mon silence. Au milieu de ces beaux arbres dont la Seine réfléchit souvent l’image, s’élève une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Grâce. C’est là que vient prier le matelot échappé au naufrage. Les murailles du temple sont tapissées de ses ex-voto. Au bas de la côte, des spéculateurs qui connaissent le cœur humain ont élevé à Bacchus une infinité de petites chapelles où le marin ne manque pas, lorsqu’il croit sa conscience en repos, de faire, en descendant, des libations et des offrandes. Pauvre humanité! dans le même quart d’heure, élever son âme par la prière, et dégrader sa raison en usant du vil privilège que l’homme a sur la bête: boire sans soif.

Le style de l’auteur, quelque peu moqueur, possède un grand avantage : il ancre pleinement le lecteur à l’époque de la narration. Son « voyage historique » se lit comme on parcourt aujourd’hui une compilation de chroniques d’actualité : les affirmations sont celles d’un homme dans son époque et elles en sont, pour l’oeil historien, d’autant plus intéressantes. Lisez plutôt ce paragraphe absolument incroyable concernant Honfleur :

Au fond d’une petite baie abritée par le prolongement du côteau de Grâce, et par d’autres groupes de collines, on distingue la ville et le port d’Honfleur.

Cité paisible, inconnue, ignorée,
Que les beaux arts n’ont jamais illustrée.

(…) De nombreuses escadres sont sorties autrefois de ce port à demi-comblé aujourd’hui. Les Espagnols le fréquentaient, lorsqu’il y avait des Espagnols navigateurs et commerçants. La valeur française a plus d’une fois disputé ces vieilles murailles et ces tours en ruine, aux phalanges insulaires ; mais l’édification du Havre a porté un coup mortel à cette antique cité. (…) La pêche de la morue au banc de Terre-Neuve occupait autrefois un grand nombre de navires et de marins, et la population de cette ville, réduite aujourd’hui à 8000 habitants, excédait alors 17000.

Le choix d’une description pittoresque et anecdotique permet d’en apprendre beaucoup sur les lieux qui sont traversés. Ainsi, à travers ces descriptions, qui sont quasi-contemporaines de la naissance à Honfleur d’Eugène Boudin (1824-1898), on saisit bien le retournement qui a du s’opérer dans les esprits pour que ce vieux port délabré et ensablé décrit par Morlent devienne le charmant petit port typique où tant de parisiens viendront séjourner ou habiter et où tant d’artistes (souvent enfants des premiers) viendront chercher (et trouver) l’inspiration ; les deux plus célèbres étant Erik Satie et Alphonse Allais.

Plus loin, le lecteur croise un autre élément illustrant le « mauvais esprit » de l’époque. Il semble qu’alors, les ingénieurs s’intéressent déjà aux solutions possibles pour rendre la Seine navigables en toutes saisons. Le rire jaune et moqueur de l’auteur permet d’être plongé au cœur des réflexions des sceptiques du XIXe siècle.

il en sera du canal comme de la digue, comme du chemin de fer et comme de tant d’autres travaux morts-nés… Les français font des merveilles… sur le papier. Dormez en paix, population des villes maritimes, armateurs, négociants, matelots, un dieu veille sur vos destinées ; c’est Plutus… Ce Dieu ne donne rien au hasard, qu’en dites-vous MM. les capitalistes ?

Plutus est le Dieu de l’abondance, mais il est aussi et surtout celui qui possède l’argent et qui triomphe régulièrement grâce à lui. C’est ce même plutus qu’on retrouve dans l’expression éminemment péjorative de « ploutocratie » : le gouvernement des plus riches. L’aspect anecdotique du récit permet également d’apprendre qu’aux alentours des années 1790, une baleine fut pêchée dans la Seine vers la Pointe de la Roque et qu’une autre bête de taille comparable y fut découverte 15 ans plus tard :

il paraît que ce monstre marin avait au moins cinq pieds de diamètre ; deux hommes de la taille de cinq pieds quatre pouces, placés de chaque côté du poisson, ne pouvaient s’apercevoir au-dessus de l’animal qu’en s’élevant sur la pointe des pieds.

Etonnant, non ?

Près de cette ville, au lieu nommé Saint-Onuphre, on trouve une mare d’eau infecte, dans laquelle viennent se plonger et boire, à certaines époques de l’année, les dartreux et d’autres individus attaqués de maladies de peau. Les enfants, les femmes, les vieillards s’y roulent pêle-mêle, et souvent ils trouvent la mort où ils cherchaient la santé, tristes effets de l’ignorance et de la superstititon. Chacun de ces malheureux dépose sur le même tas une baguette qu’il a cueillie dans le bois voisin. A la fin du jour, ces baguettes ont formé un bûcher ; le curé du lieu, en habits sacerdotaux, vient, en chantant des antiennes, mettre le feu au bûcher, et quand la fumée s’élève épaisse dans les airs, il lâche un pigeon blanc au milieu du tourbillon, et les assistants de s’écrier aussitôt : c’est le Saint-Esprit. Il est de rigueur qu’il y ait un miracle ; c’est un boiteux qui jette ses béquilles au feu et se trouve subitement guéri d’un mal qu’il n’avait pas. La soirée se termine par des libations au Bacchus normand, qui se prolongent fort avant dans la nuit.

L’auteur suit ainsi son récit jusqu’à Rouen, en ayant parsemé la narration d’anecdotes concernant Jumièges, La Bouille, Agnès Sorel ou encore Robert le Diable.

1836 : Charles Nodier : « La Seine et ses bords »

D’autres récits, moins moqueurs, furent réalisés dans le courant du XIXe siècle. « La Seine et ses bords » mérite le coup d’oeil, car le texte est agrémenté de superbes gravures, d’une très belle carte et d’un style particulièrement soigné.

Cette ville aux fancs boisés, aux frais boulevards, au vaste port, c’est Rouen, le Paris du vieux Rollon. La Seine fléchit pour la première fois sous le poids des vaisseaux. Elle s’enfle d’orgueil, elle accélère sa course, elle est impatiente de sentir les eaux de la mer se confondre avec les siennes. (…) Elle a entendu la grande voix du flux qui l’appelle et qui la repousse. Elle s’élance, elle bondit, elle lutte, elle triomphe, elle se perd dans le reflux qui l’emporte. »

L’auteur rédige ici une sorte de Guide du Routard avant l’heure : il envisage des promenades, profite des points de vues pour raconter quelque histoire s’étant déroulée en cet endroit. Là encore, l’intérêt de l’écriture au présent est majeur ; le livre possède ainsi le même charme surrané qui se dégage à la lecture des Paris-Match des années 1970 ou, donc, des guides de voyages périmés.

Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.
Gravure de Rouen, extraite du livre de Charles Nodier, signée par MM. Marville et Granston.

Regagnons les rives de la Seine, dont nous nous sommes écartés un instant. A la pointe de l’île de la Croix (sic), le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd’hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce. (…) Un peu plus bas, le pont de bateaux s’élève et s’abaisse avec le flux et le reflux pour laisser passer les navires. L’idée ingénieuse de ce pont est due à un religieux augustin, sous Louis XIII. Il est unique en son espèce, et mérite l’admiration par sa longueur, par sa solidité et par sa facilité à être démonté.

La carte de la Seine entre Rouen et Le Havre extraite du livre de Nodier
Carte extraite du livre de Charles Nodier, dessinée par M. Helpenberger.

1847 : Théophile Rossigneux : « La Normandie historique, pittoresque et monumentale »

Avec le romantisme, c’est la mise en avant de l’expérience intime et du ressenti personnel qui triomphe. Dans « La Normandie historique, pittoresque et monumentale, ou Souvenirs d’un Voyage sur les Bords de la Seine » de MM. Godefroy, Rossigneux et Lemercier, qui paraît en 1847, Théophile Rossigneux tient un carnet de bord pour sa petite sœur, Elise, âgée d’une quinzaine d’années, afin de la faire participer autant que possible à cette aventure. Les premiers paragraphes sont d’ailleurs largement consacrés à un dialogue rhétorique avec celle-ci, qui paraît aujourd’hui tout à fait démodé par rapport à l’absurde de Néel ou aux descriptions amusées et narquoises de Morlent. Jugez plutôt. Après avoir décrit à sa sœur pendant 50 pages la naissance de la Normandie, les Vikings, Guillaume le Conquérant, voici comment débute le chapitre deuxième :

Je crains, ma chère sœur de t’avoir fait faire un bien long détour pour te ramener à la Roche-Gaillard ; m’y voici, et pour peu que tu te sentes guerroyante, je vais te faire assister à la construction du château, ainsi qu’au siège qu’en fit le roi Philippe-Auguste.

Et ni d’une ni de deux, voilà notre ami qui se lance dans une longue récitation de livre historique sans grand caractère, en s’appuyant sur des poèmes et toutes les traces écrites recueillies à droite et à gauche au cours de son périple. Ainsi, cette « Normandie historique, pittoresque et monumentale » est davantage un livre d’histoire de la Normandie camouflé derrière le prétexte d’un récit de voyage. Tout n’est pas parfait dans l’histoire de la littérature séquanienne…

En conclusion…

Non seulement la Seine a été l’objet de nombreux ouvrages, mais ceux-ci sont – et depuis longtemps – d’une grande diversité. Du lyrisme le plus clinquant aux anecdotes les plus triviales, les styles littéraires sont incroyablement variés, sans doute parce que, depuis longtemps, la Seine occupe des fonctions incroyablement variées : point d’entrée incontournable dans l’intérieur des terres de France pour les Vikings, trait d’union commercial entre la capitale et la mer, décor de certains des plus beaux paysages nationaux… Les différents choix stylistiques reflètent aussi la variété des personnalités de leurs auteurs. Il vous suffit donc de trouver celui qui vous correspond le plus parmi ceux-ci.

A bientôt.

Devenir une banlieue parisienne, la crainte des Trente glorieuses normandes

En 1967, la Préfecture de Haute-Normandie commanditait une enquête à la Mission d’Etudes Basse-Seine « s’adressant aux personnalités et aux groupements les plus divers dans le but de les faire participer activement aux réflexions en cours sur l’avenir et l’aménagement de leur région ». L’un des chapitres s’intéressait aux rapports entre la Basse-Seine et Paris. L’avis de ces personnalités plus ou moins influentes, vivant en plein dans les Trente Glorieuses, est très utile aujourd’hui, notamment par ce qu’il laisse transparaître d’une crainte collective de se faire « coloniser » par Paris.

Il n’est pas inutile de rappeler d’abord le périmètre concerné par ce qu’on appelait alors la Basse-Seine. C’est une zone géographique traversée par la Seine, en aval de Paris et délimitée, pour être très simplificateur, par Vernon d’un côté et Le Havre-Honfleur de l’autre.

Pour ce fameux chapitre consacré à Paris, comme pour les autres, les experts de la Mission d’Etudes Basse-Seine (qu’ils surnomment affectueusement mebs, en minuscules) ont dû résumer en quelques lignes les avis de près de 1500 personnalités ou groupements. La tâche était rude et on est bien obligé de reconnaître que cette démarche, entre le cahier de doléances et le crowdsourcing, semble avoir été efficace puisque, comme le note la mebs:

(…) dans la plupart des réponses, si la situation actuelle n’est pas jugée très mauvaise, par contre le pessimisme est de rigueur pour l’avenir.

Si plusieurs de ces craintes se sont révélées exactes, d’autres paraissent aujourd’hui singulièrement périmées. C’est le cas en ce qui concerne les transports. Il semble qu’à l’époque, l’amélioration du réseau routier et ferroviaire (la ligne Paris-Rouen-Le Havre n’est pas encore totalement électrifiée à l’époque) représente une certaine menace pour le développement propre à la région.

« Comme tous les transports, celui des personnes n’est pas un phénomène neutre, il commande toujours la subordination aux zones fortes des zones de faible développement et de faible équipement. »

« Les transports rapides amélioreront la complémentarité. Pour une partie de l’industrie, il y aurait malheureusement aggravation de la subordination. »

Voire même…

« Il paraît évident qu’en raison du poids respectifs des agglomérations, l’amélioration progressive du transport des personnes constituera un facteur qui accentuera la subordination de la région vis-à-vis de Paris. On ne voit pas qu’il soit possible d’en modifier les effets, sinon à revenir à l’époque des diligences. »

La mebs elle-même semble assez sombre sur l’avenir de la Basse-Seine dans le cas où aucune décision majeure ne serait prise pour endiguer « la colonisation ».

« Il ne suffit pas de craindre que la Basse-Seine ne devienne la banlieue de Paris, il faut agir pour que cela ne se fasse pas. »

On verra un autre jour les décisions qui ont été prises, mais on peut dès maintenant regarder celles qui sont préconisées. Et beaucoup d’entre elles ont été réalisées.

« Développement du secteur tertiaire dans les différents domaines: négoce et relations avec outre-mer, transit, agences d’exportation, assurances maritimes, banques. »

« Peut-être dans le domaine du commerce international. A la base de cette action, je verrais assez bien un Institut d’Etudes des économies des pays avec lesquels notre complexe portuaire est en relation. »

Même s’il aura fallu attendre un petit bout de temps pour que Sciences Po Paris installe au Havre un campus « Europe-Asie », cette dernière intuition ne peut laisser indifférent.

La mebs résume enfin les quatre principales propositions faites par les personnes interrogées:

  • ouvrir l’éventail du desserrement des activités et des services (y compris les services administratifs et la recherche);
  • accentuer la vocation européenne de la Basse-Seine en ouvrant de nouvelles relations internationales et en cherchant, en même temps à étendre l’hinterland naturel du complexe portuaire de Rouen-Le Havre;
  • doter la région de moyens financiers et administratifs en lui permettant de prévoir et d’organiser elle-même son développement et sa gestion;
  • accentuer l’ouverture de la Basse-Seine vers la Basse-Normandie, et en particulier sa capitale Caen, afin de renforcer le poids de la région normande.

Lors d’un autre article, on s’intéressera aux différentes décisions qui ont suivies  cette consultation de la mebs, notamment dans le rapport de la région à Paris. En attendant, on peut tout de même considérer avec tendresse que les « personnalités et groupements » de la Basse-Seine ont eu de très bonnes intuitions en ce qui concerne le développement de leur région, à un point près: la crainte de se voir cannibaliser et appauvrir comme une banlieue de Paris.

Paris Rouen Le Havre, et au milieu coule un chemin de fer

S’il y a un sujet sur lequel les Normands sont tous d’accord, c’est bien sur la nécessité d’améliorer la qualité du service ferroviaire entre « les » Normandie et la capitale.

Au cours des colloques « Seine d’Avenir » du 4 mai 2010 au Havre et « Axe Seine, Acte II » le 23 mai 2011 au Zénith de la CREA (Communauté d’agglomération Rouen Elbeuf Austreberthe), le sujet a été évoqué à maintes reprises.

Laurent Fabius
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Le président de la SNCF lui-même, Guillaume Pépy s’était expliqué sur la question en 2010: « Avec une fréquentation croissante et une performance qui décroît, nous nous sentons, en tant qu’opérateur, extrêmement mal à l’aise. Notre ambition est de réparer cette dette ». En tant que Président de la CREA, Laurent Fabius lui avait répondu « qu’en ces temps où l’on parle beaucoup de dette, notre souhait est que celle-ci ne soit pas rééchelonnée mais honorée. Et le plus rapidement sera le mieux ».

Comment en est-on arrivé là ?

 Cette dette ne remonte pas si loin. Il suffit de se plonger dans un document intitulé « L’avenir de la Basse Seine », réalisé par la Mission d’Etudes Basse Seine en février 1967. On y lit notamment que « la ligne ferrée (Paris-Rouen-Le Havre) constitue l’un des atouts essentiels de la Basse Seine dans la perspective d’un développement d’activités complémentaires de celles de la région parisienne. En effet, la ligne dessert directement deux des principaux centres d’affaires de Paris – Saint Lazare et la Défense – et le cœur des agglomérations de Rouen et du Havre. Elle se prête donc particulièrement au développement de déplacements pour affaires, achats ou agrément, car la capacité de la ligne n’est encore utilisée que partiellement. » L’électrification totale du trajet Paris-Le Havre n’est effective qu’en décembre 1967.

 Au milieu des années 1970, les trains les plus rapides relient Paris au Havre en 1 heure 45, avec un arrêt à Rouen. Soit vingt minutes de moins que la durée actuelle. En quarante ans, un retournement s’est donc effectué. Les causes avancées par la SNCF et Réseau Ferré de France (RFF) sont multiples : d’abord, la création d’arrêts entre Paris et Rouen et entre Rouen et Le Havre. Ensuite, la saturation du réseau ferré au départ de Paris, avec l’augmentation du nombre de trains de banlieue ainsi que le développement du fret. Enfin, la gare de Rouen rive droite s’ouvre et se clôt par un tunnel qui ne comporte que deux voies, limitant drastiquement la capacité d’accueil de celle-ci.

Quelles solutions ?

 La Ligne Nouvelle Paris Normandie (LNPN) est présentée comme étant la réponse à ces problèmes, notamment par trois interlocuteurs prestigieux lors de leurs discours de clôture du colloque Seine d’Avenir.

Antoine Rufenacht
Droits réservés. Dessin Victor Alexandre

Le premier, Antoine Rufenacht, à l’époque Maire du Havre et aujourd’hui Commissaire Général au développement de la Vallée de la Seine expliquait ses souhaits pour les infrastructures ferroviaires à mettre en place: « des lignes de fret ferroviaires rapides, dédiées, compétitives, (…) une ligne à grande vitesse reliant chacun des trois pôles, mais aussi Caen, connectée au réseau ferroviaire européen à grande vitesse à Roissy (…). Cette ligne à grande vitesse permettra le développement d’une économie de services à l’industrie et au monde portuaire. Cette ligne doit constituer, avec la Seine, la colonne vertébrale de noter axe de développement ».

Allant dans le même sens, l’ancien Premier Ministre et Président de la CREA Laurent Fabius demandait que « ces choix soient compatibles avec une liaison La Défense-Roissy pour permettre aux Normands de rejoindre rapidement l’aéroport Charles de Gaulle ».

Bertrand Delanoë
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Quant à Bertrand Delanoë, Maire de Paris, il expliquait que sa « présence dans ce colloque est d’abord un engagement (…) pour que cette liaison ferroviaire existe d’urgence, qu’elle permette effectivement d’intégrer Haute-Normandie et Basse-Normandie, qu’elle prévoit cette étape essentielle qu’est Roissy (…) ».

Les trois ténors du projet ont donc fait preuve d’une grande communauté de vue sur les solutions à adopter pour l’amélioration des liaisons par la voie ferrée entre Paris et les Normandie. Cette unité de vue et la déclaration finale, signée ensemble, dont quatre points sur sept concernent ces enjeux ferroviaires, est d’autant plus impressionnante qu’elle semble se faire contre l’histoire.

 Pour le Maire de Paris, « si la géographie nous aide, le passé en revanche ne nous aide pas tellement. Car il n’y a pas eu, avant nous, de tentative d’élaboration de projet commun ». Et pourtant, si l’on se penche sur le fameux rapport de la Mission d’Etudes Basse Seine de 1967, on constate que les préconisations pour l’amélioration sont quasiment identiques à celles présentées en ce début de XXIe siècle.

« Des dessertes beaucoup plus nombreuses, un matériel moderne et confortable, une augmentation sensible de la fréquence des trains, doivent permettre d’attirer des clientèles nouvelles et de créer un outil de transport et de vie urbaine particulier à la région. L’une des conséquences favorables que l’on peut en attendre est de faciliter la décentralisation de sièges sociaux et de services administratifs qui bénéficieraient de liaisons commodes et rapides avec les centres d’affaires parisiens.

Il faudra chercher à faire bénéficier les villes nouvelles de la Basse Seine de ces facilités en étudiant toutes les possibilités de les implanter dans des sites desservis par cette ligne. Malheureusement, son tracé n’est pas très favorable, souvent resserré entre la Seine et des coteaux abrupts en amont de Rouen, éloigné de la vallée en aval. C’est pourquoi il sera nécessaire d’envisager aussi la création de lignes nouvelles pour desservir des ensembles urbains implantés trop loin des lignes existantes ou de grands équipements comme le 3e aéroport international de la région parisienne, et compléter le réseau régional. »

Il serait facile de considérer que cette étude a fait partie d’un ensemble de documents passés inaperçus à l’époque. Elle a pourtant été discutée lors du Comité interministériel d’Aménagement du Territoire, le mardi 9 décembre 1969, en présence du Ministre de l’Economie et des Finances, qui s’appelait Valéry Giscard d’Estaing et du Secrétaire d’Etat à l’Economie et aux Finances, un certain Jacques Chirac.